Accueil > L’actualité vue par le CRAP > « Les collectifs c’est bon pour la santé ! »


Parution du numéro 524 des Cahiers pédagogiques, « Le pari du collectif »

« Les collectifs c’est bon pour la santé ! »

Interview de la coordinatrice, Nicole Priou

29 octobre 2015

L’enseignement est perçu comme un métier solitaire. Est-ce une fatalité ? Ou bien peut-on faire « le pari du collectif » dans l’enseignement, pour sortir d’un certain isolement et enrichir ses pratiques et sa réflexion sur le métier ? Nous venons de publier notre dossier sur ce sujet, en voici la présentation par sa coordinatrice.


Qu’est-ce que ça veut dire, travailler ensemble ou en collectif, quand on est enseignant donc seul devant sa classe ?

Plusieurs auteurs le soulignent : la division du travail « un maitre/une classe » telle qu’organisée à l’école ne rend pas naturel le travail d’équipe. Celui-ci, lorsqu’il existe, se fait – sauf de rares exceptions de co-intervention – avant ou après le travail en classe avec les élèves. Pourtant, vit-on « la solitude du coureur de fond » de la même façon si un travail préparatoire, des échanges avec d’autres (enseignants ou autres acteurs impliqués), un partage d’analyses ont pu mettre à disposition des ressources, préparer à anticiper, à mieux saisir ce qui se joue dans le feu de l’action ? Un témoignage l’illustre magnifiquement dans le dossier : « vous étiez autour de moi », dit une enseignante relatant son retour sur le terrain après un groupe d’analyse de pratiques.

Pourquoi ce titre «  le pari du collectif  » ? Est-ce si risqué que cela ?

Parier c’est « engager quelque chose dans l’espoir d’un gain » c’est aussi « avoir de fortes raisons de croire que… ». Les risques ? Payer de sa personne : se lancer dans un travail collectif suppose d’y mettre de l’engagement ; ne pas être à coup sûr certain des résultats – mais n’est-ce pas ainsi pour tout ce qu’on entreprend ? Les gains ? Du dynamisme, du plaisir, de l’efficacité. Nous avons cette conviction, au CRAP-Cahiers pédagogiques, que plus que jamais, si nous voulons contribuer à une école plus juste et plus efficace, « nous ne réussirons qu’ensemble » (dernière phrase d’un récent ouvrage de Philippe Meirieu [1]). Plusieurs articles pointent bien le moment critique que représente le passage de l’initiative de quelques-uns, volontaires, à une généralisation à l’ensemble avec l’enrôlement d’acteurs qui n’étaient pas partants au départ. Passage nécessaire pourtant si l’on veut obtenir un « effet établissement ».

Qu’est-ce qui vous a surprise, ou frappée, dans ce dossier ?

Quelques surprises : très peu de propositions reçues sur les temps institués pour le travail collectif : conseil pédagogique, conseil de classe, conseil d’école, etc. Comme si les collectifs ne pouvaient naitre et exister que dans les marges. Pas de témoignages non plus de chefs d’établissements, de tuteurs, de conseillers pédagogiques, alors que leur fonction pourrait – devrait ? – les conduire à des observations et des propositions sur le pilotage des collectifs de travail. Un symptôme de la difficulté de la tâche ? Beaucoup d’articles écrits à plusieurs : signe d’un travail collaboratif effectif. Enfin un constat récurrent plutôt encourageant : l’arrivée de nouveaux enseignants dans un établissement est souvent une occasion pour qu’émerge une dynamique collective. Vu le renouvellement des équipes, on peut y entrevoir un levier possible.

Comment encourager les enseignants à travailler en équipe, dans une profession où l’on est plutôt réticent à se soumettre au regard de l’autre ?

Au-delà de l’accompagnement et de l’outillage nécessaires, sans doute faut-il redire que l’engagement dans le travail collectif suppose une attitude volontariste : prendre le pari que ça vaut le coup et s’en donner les moyens. Ce qui se fera d’autant mieux qu’on aura accepté deux deuils nécessaires : celui du consensus et celui de l’idéal. Le mauvais fonctionnement ou la courte durée d’un certain nombre d’«  équipes  » est souvent lié au fait qu’on se polarise trop sur l’un ou l’autre. Or le débat, la controverse professionnelle, loin d’appauvrir le travail, l’enrichissent, permettent de mieux s’accorder sur « le bon boulot », de mieux discerner ce sur quoi on a prise pour améliorer l’existant.

Un autre malentendu peut servir de repoussoir au travail d’équipe : la confusion entre recherche de cohérence et pression de conformité. Si les échanges dans les équipes de travail donnent le sentiment d’empêcher plutôt que de permettre on comprend que certains y soient rétifs. Or la vocation du collectif n’est pas de standardiser les pratiques et de restreindre les initiatives mais d’aider chacun à se déterminer pour devenir capable d’être seul pour agir (Yves Clot). S’il y a désaccord, l’autre n’est pas l’ennemi à éradiquer mais le partenaire qui a en commun avec moi des « règles de métier » au-delà de nos différences. Les psychologues du travail le disent : les collectifs c’est bon pour la santé !

Enfin, pour qu’une dynamique dure, il faut y trouver son compte. Ce qui l’entretient c’est d’avoir le sentiment de gagner quelque chose de bien plus important que ce qu’on croit risquer de perdre. C’est la prise de conscience que de nouvelles manières de faire donnent plus de confort pour agir, qu’elles facilitent les apprentissages des élèves et la vie dans l’établissement, que le partage est enrichissant, que tout le monde aura à y gagner. Les pilotes de projets ont tout intérêt à rendre visibles et effectifs ces « gains ». Une stratégie à déployer dans le contexte actuel d’une réforme dans laquelle beaucoup ont du mal à s’engager ?


[1Comment aider nos enfants à réussir, à l’école, dans leur vie, pour le monde, Bayard, 2015.

Sur la librairie

JPEG

 

Le pari du collectif
C’est une évidence, nous travaillons tous en équipe : dans l’établissement, autour d’une classe, pour un projet, sur un cas particulier d’élève… Hors du collectif, point de salut ! Est-ce si sûr ?