Accueil > Ressources > Nous avons lu > Les blessures de l’école, harcèlement, chahut, sexting : prévenir et traiter (...)


Les blessures de l’école, harcèlement, chahut, sexting : prévenir et traiter les situations

Jean-Pierre Bellon, Marie Quartier, ESF, 2019

18 juin 2020

Cet ouvrage traite de quatre sujets toujours sensibles dans les établissements scolaires de France : le harcèlement entre pairs, le chahut d’un professeur par des élèves, le sexting, trois thèmes qui figurent dans le sous-titre de l’ouvrage, mais également un sujet bien moins souvent traité : l’humiliation d’un élève par une enseignant qui curieusement n’est pas mentionné sur la page de titre. Pourtant, les auteurs montrent à raison qu’il s’agit bien là de quatre facettes des blessures de l’école pour lesquelles ils proposent une intense réflexion.

Le modèle, la matrice de la réflexion des auteurs est l’intimidation, terme qu’ils préfèrent au mot harcèlement emprunté à la violence adulte plaqué sur des comportements groupaux entre enfants ou adolescents. Il ne s’agit pas de minimiser le phénomène, bien au contraire, mais d’appliquer un vocabulaire adapté au monde scolaire et d’ouvrir le phénomène à des comportements qui pourraient paraître de moindre importance, on pourrait dire une moquerie quotidienne qui pourtant peut faire vivre à la «  cible  » un enfer scolaire quotidien. Il s’agit bien de rendre compte d’un «  climat général de peur omniprésent dans les phénomènes de brimades scolaires  ».

Les auteurs ont développé, à la suite du psychologue suédois Anatol Pikas, une méthode de prévention et de traitement de l’intimidation en s’appuyant sur le groupe pour désamorcer la situation avant qu’elle ne devienne dramatique. Il s’agit de rendre le «  harceleur  », l’intimidateur, sensible à la souffrance de la victime, d’où le nom de la méthode de la préoccupation partagée (MPP). J’ai eu la chance de suivre une formation à cette méthode, juste avant le confinement ; je n’ai pas eu le temps d’en mesurer les effets, mais les retours des établissements proches du mien sont remarquables.

La méthode ne peut être efficace que si l’établissement met en place une équipe dédiée, une éthique de l’intervention, une méthode particulière d’apparence simple mais rigoureuse. Tous ces éléments vont se retrouver dans l’ensemble des quatre types des souffrances présentées par ce livre. Il faut nécessairement mettre en place une alliance inconditionnelle avec la cible, c’est-à-dire réfléchir à éviter toute posture culpabilisante. Dans les cas de sexting, par exemple, les membres de l’équipe doivent admettre de façon inconditionnelle que la victime n’a commis ni faute ni délit en dévoilant avec confiance son image intime à quelqu’un qui n’en était pas digne. Il s’agit d’une posture véritablement éthique sur laquelle il n’est pas possible de transiger. Des listes de mots à éviter, d’expressions apparemment banales sont dressées au cours de l’ouvrage pour que le lecteur se rende compte combien l’ambiance générale peut amener la personne la plus sincère à blesser la victime, à l’enfermer dans une solitude qu’il faut pourtant l’aider à combattre.

Il faut également professionnaliser l’équipe qui prendra en charge ces problèmes humains, pour une diffusion à terme à l’ensemble des éducateurs de l’établissement.

C’est également une méthode non blâmante. C’est pour cela également que le mot intimidation est peut-être plus adapté à la situation car le traitement du problème doit commencer très tôt, dès la découverte du cas. La méthode permet à l’intimidateur de sortir la tête haute de la situation dans laquelle il s’est placé, quelquefois même sans s’en apercevoir. C’est une méthode apaisante de la relation humaine.

C’est sans doute là que l’ouvrage trouve son plus grand intérêt. À la suite des travaux de René Girard, omniprésent (à juste titre) dans l’ouvrage, de Gregory ou ceux de Pierre Merle sur l’humiliation des élèves par les enseignants, ils montrent que ces souffrances de l’école sont systémiques, qu’elles reposent sur des phénomènes de groupe qui ont été fort bien décrits et analysés. Certaines situations de domination sont nécessaires à la bonne vie du groupe. Elles peuvent même être ritualisées dans certaines sociétés (le «  bouc émissaire  » que l’on paye ou à qui on fait des offrandes dans certains villages d’Asie, que l’on chasse ensuite sous les quolibets et moqueries, pendant une journée, avant de revenir dans la communauté sans plus de dommage : don et contre-don).

Si nous prenons par exemple le cas de professeurs chahutés, on constate des caractéristiques proches de l’élève sujet à l’intimidation. Il est seul, trouvant rarement une aide parmi ses pairs ; il est culpabilisé car «  il ne sait pas s’y prendre  », ou «  ne fait pas ce qu’il faut…  », jugements qu’on retrouve envers les cibles de harcèlement, de sexting ou d’humiliation et qui empêchent la victime de chercher de l’aide. Il souffre, et sur le long terme. Tout enseignant un peu ancien connaît ou a connu des collègues dont le parcours professionnel est un long calvaire qu’il ne voudrait pas vivre lui-même. De là une question fondamentale à poser dans toutes les situations traitées dans cet ouvrage, question qui permet de comprendre qui il faut aider d’urgence : qui souffre ? Les présupposés théoriques sur lesquels repose le protocole pour aider l’enseignant chahuté sont proches de ceux qui font de la méthode de la préoccupation partagée : postuler la présence d’un désir de mettre fin au désordre, y compris chez les élèves les plus impliqués dans le chahut.

Chacune de ces souffrances pose à l’institution scolaire les mêmes questions. La méthode de la préoccupation partagée pourrait être la matrice des techniques à appliquer pour les résoudre ou les faire baisser d’intensité. Évidemment, et c’est une force de l’ouvrage, les auteurs ne prétendent pas apporter des solutions toutes faites, mais ils ouvrent des voies prometteuses au traitement de ces souffrances.

Parmi les nombreux intérêts que l’on peut trouver à cet ouvrage figure celui de la mise en avant du groupe, qui travaille et réfléchit ensemble, qui soigne, qui cherche et qui trouve la solution, qu’il soit groupe de professionnels pour la MPP, ou groupe d’élèves pour le sexting. Dans de nombreux cas il y a des solutions, à condition de s’y prendre tôt, méthodiquement, collectivement, dans un fonctionnement collectif à inventer. C’est la force, certainement, de ce qui est proposé dans ce livre, le chemin vers une école de l’attention à l’autre.

Jean-charles Léon