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N°449 - Dossier "Qu’est-ce qui fait changer l’école ?"

Les TPE : vers la fin des cloisonnements ?

Par Denis Pasco et Thierry Michot

Les démarches interdisciplinaires ne sont pas nouvelles à l’école, mais elles ont trouvé, peu à peu, un écho institutionnel dans les textes officiels. Récemment, l’introduction des itinéraires de découverte (IDD) au collège et des travaux personnels encadrés (TPE) au lycée a adossé officiellement un dispositif interdisciplinaire aux programmes scolaires. D’où les résistances des tenants d’une approche strictement disciplinaire des savoirs.

Les TPE visent d’une part, à diversifier les modes d’appropriation des contenus des programmes en prenant appui sur une démarche interdisciplinaire et d’autre part, à développer chez les élèves les capacités d’autonomie, de travail en équipe, d’initiative dans la recherche et l’exploitation de documents en vue de la réalisation d’une production qui fait l’objet d’une synthèse écrite et orale. Ce changement dans le curriculum, entendu ici comme les principes qui gouvernent la sélection des disciplines scolaires et les relations entre les disciplines, introduit un nouveau rapport des élèves au savoir. Il affecte la relation pédagogique, les modalités d’évaluation, les formes de sociabilité et participe, au final, à la construction d’une société plus ouverte.

Un changement de l’école

Tout curriculum implique un ou des principes, au moyen desquels, parmi tous les contenus possibles, certains reçoivent un statut spécial (qui les fonde en discipline) et entrent ou non en relation. Un curriculum dit cloisonné identifie nettement des séparations entre les différentes disciplines. La frontière entre les contenus enseignés est précisément délimitée. Au contraire, dans un curriculum de type intégré, les contenus disciplinaires entretiennent des relations. Les TPE sont fondés sur le principe de l’enquête interdisciplinaire centrée sur une question liée aux programmes. Ils amorcent ainsi un décloisonnement des programmes disciplinaires et induisent un nouveau rapport des élèves au savoir.
D’une part, l’appropriation du savoir s’opère sur le mode de l’échange collectif. Échanges entre les élèves bien sûr mais échanges aussi avec des chercheurs, des experts et des ingénieurs dans le cadre de forums Internet dédiés. Ce rapport au savoir est celui qui est encouragé dans l’enseignement supérieur. D’autre part, les TPE offrent l’occasion de rompre en partie avec une appropriation et une formalisation des savoirs sur le mode unique de l’écrit ou de l’approche conceptuelle. Ils permettent aux élèves d’emprunter des itinéraires différents dans la construction des savoirs et favorisent en cela la reconnaissance de la diversité des intelligences à l’école. Mais l’introduction des TPE affecte aussi la nature de la relation pédagogique et le mode d’évaluation des savoirs.
Dans un curriculum de type cloisonné, le savoir est transmis dans un contexte où l’enseignant conserve le pouvoir de contrôle et de surveillance. La relation pédagogique tend à être hiérarchique, l’élève étant perçu comme un ignorant. L’introduction des TPE bouleverse cette forme de transmission du savoir. L’enseignant ne peut plus apparaître comme un fournisseur de solutions mais comme quelqu’un qui pose des questions. Le rapport des élèves au savoir ne s’établit plus dans un face à face. Il s’inscrit dans une relation pédagogique où l’enseignant se place du côté des élèves pour les guider dans leur projet. Un tel changement modifie les relations d’autorité entre enseignants et enseignés. La pédagogie met l’accent sur les moyens qui servent à créer des connaissances et à établir des principes, dans un contexte de découverte autonome par les élèves.
Dans un curriculum cloisonné, des différences importantes peuvent apparaître dans la pratique de l’enseignement et les formes d’évaluation. À l’intérieur de certaines limites, chaque enseignant est libre de faire ce qu’il veut. La mise en œuvre des TPE nécessite à minima une concertation entre les enseignants sur les modalités d’évaluation. Cette concertation peut aller jusqu’à développer une pratique d’enseignement commune voire adopter une pédagogie commune. Les enseignants sont donc conduits à travailler et évaluer ensemble. Ces changements peuvent, à terme, induirent de nouveaux modes de solidarité entre les individus et participer à fonder une autre société.

Un changement de la société

Dans un curriculum de type cloisonné, le principe d’intégration de l’enseignant repose sur sa discipline et se construit au cours d’une lente et progressive fréquentation de savoirs de plus en plus spécialisés. Ce type de curriculum construit une sociabilité dans laquelle la communauté tend à être fermée sur elle-même, clôturée, avec des frontières tracées de manière nette et une différenciation fortement marquée entre l’intérieur et l’extérieur. Les individus sont animés par un fort sentiment d’appartenance à une discipline qui se traduit par un sentiment marqué d’identité (que certains désignent comme du corporatisme).
Ce sens de l’appartenance à une discipline est systématiquement inculqué aux élèves de sorte que l’on fait apparaître la différence entre les individus plutôt que la communauté d’idée et de culture. Une relation verticale s’établit entre les individus de la même matière suivant le niveau de maîtrise des connaissances disciplinaires (avec en haut la figure du professeur des universités). Le savoir dans le curriculum de type cloisonné est une forme de propriété privée qui assure une position particulière dans la structure du pouvoir et sur le marché économique. Dans ces conditions, toute tentative pour affaiblir ou transformer la rigidité des formes de classification est ressentie comme une menace pour l’identité du sujet.
Un curriculum intégré introduit des principes qui transcendent les contenus disciplinaires. Ces relations horizontales favorisent les liens entre les acteurs sur des tâches scolaires communes. L’engagement de l’enseignant change de nature dans la mesure où l’intérêt qu’il porte à sa discipline est désormais en partie fonction de la relation qu’il entretient avec d’autres enseignants. Ainsi, les enseignants des différentes disciplines nouent entre eux des relations sociales qui ne dépendront pas seulement de leurs activités de loisir mais du fait d’avoir à coopérer dans le cadre d’une même tâche éducative. Il est placé maintenant en relation de complémentarité avec les autres enseignants au niveau de son activité quotidienne. Au lieu d’être divisés et isolés en étant assujettis à des hiérarchies disciplinaires sectorielles, les enseignants sont davantage unis par un effort commun.
Si ces conditions de partage et de coopération venaient à s’étendre, la perte d’un enseignant pourrait s’avérer extrêmement préjudiciable pour un établissement du fait de l’interdépendance des rôles. On perçoit ainsi que le curriculum intégré, en favorisant des relations horizontales entre les individus, permet la construction d’une forme de solidarité qui sous-tend le rôle essentiel des rapports entre les acteurs. Ces nouvelles relations peuvent altérer la structure de pouvoir traditionnelle des établissements d’enseignement.
Les TPE amorcent le passage d’un type d’établissement secondaire où les différents enseignements s’ignoraient mutuellement, où chaque enseignant disposait d’un espace d’autorité et d’autonomie qui lui était assigné, à un type d’établissement où le travail d’enseignement s’exerce de façon moins autonome et davantage sur la base d’un partage et d’une coopération. Qui n’a pas découvert à l’occasion de l’encadrement d’un TPE, la réalité du travail d’un autre collègue ou de la documentaliste ? Qui peut dire que cela ne l’a pas conduit à un nouveau regard sur leurs activités ? Le travail interdisciplinaire est l’occasion de lutter contre l’isolement et l’ignorance du travail de l’autre véritable creuset de toutes les idées reçues.

École et société

Cette présentation révèle l’enjeu des changements dans le curriculum. La tension entre curriculum cloisonné et curriculum intégré n’est pas seulement une question de frontières ou de délimitations entre les contenus enseignés à l’école. Elle affecte les structures profondes des sociétés que sont l’intégration sociale et la distribution du pouvoir. On comprend mieux les vives résistances à l’introduction et la diffusion des TPE dans le cycle terminal. Le savoir et les principes de l’ordre social sont hors de danger si les contenus enseignés à l’école sont segmentés, bien compartimentés et transmis par des autorités qui considèrent elles-mêmes leurs propres savoirs et leurs propres disciplines avec l’œil jaloux d’une cléricature menacée.
Un enseignement interdisciplinaire éveille la crainte d’une dissolution de ces principes d’ordre social. Le mélange des catégories qu’il implique provoque chez les gardiens du temple scolaire une réaction d’horreur et de dégoût. Les changements dans le curriculum qu’induit l’introduction des TPE sont susceptibles d’affaiblir les systèmes d’autorité ou de les rendre pluralistes. Plus que jamais dans le domaine du curriculum, les changements de l’école affectent profondément notre société.

Denis Pasco et Thierry Michot, Sciences de l’éducation, Université de Bretagne occidentale.


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