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Les portraits du jeudi par Monique Royer

Les 50 ans des Sciences économiques et sociales

Première partie : les origines

1er décembre 2016

Un demi-siècle, ça se fête ! Pour dresser le portrait des sciences économiques et sociales, cinq enseignants, en activité ou retraité, nous racontent cette discipline où se mêlent plusieurs regards pour mieux comprendre le monde. Théo Violin, Fatima Ait Said, Marjorie Galy, Jean-Bernard Gonzalez et Anna Dreuil composent une découverte polyphonique pour cet anniversaire.
Pour cette première partie : comment choisit-on de devenir enseignant de SES ? A travers cette question, les cinq enseignants nous invitent à comprendre l’émergence et l’ancrage d’une nouvelle matière dans le paysage scolaire et dans leur propre parcours professionnel.


Jean-Bernard Gonzalez appartient à la génération des pionniers, des défricheurs. Déçu par une première expérience professionnelle après des études de sciences économiques, il réfléchit à sa réorientation professionnelle depuis Alger, où il effectue son service militaire en coopération. Parmi les activités qu’il a appréciées, il met en tête l’animation de formations. Il se souvient de ce projet de nouvelle discipline dont lui avait parlé un enseignant à l’Université. Il passe le Capes en 1970, pensant faire là un galop d’essai. Il est reçu et dès son premier stage en lycée, il comprend que son choix était le bon.

Ses collègues viennent parfois d’autres disciplines mais le plus souvent, ce sont des débutants comme lui. Mai 68 laisse encore des traces et dans les stages de formation, la liberté est de mise dans la pédagogie comme dans l’organisation. L’Inspection générale s’adapte, en phase avec une discipline encore en construction. « On demandait des assemblées générales, elles étaient consenties. On votait des motions. Une année, avec d’autres, nous avions demandé la suppression des conseillers pédagogiques sauf quelques uns que l’on mettrait au musée. A la rentrée, nous étions nommés conseillers pédagogiques. »

Dès ses débuts, il est séduit par la créativité pédagogique que réclame la discipline pour mettre en lien les différentes sciences qui l’irriguent, les sciences économiques et la sociologie. Mettre les tables en carré pour favoriser les échanges entre les élèves apparaît alors comme une grande nouveauté pas toujours appréciée par les chefs d’établissements. L’Inspection quant à elle appuie les initiatives des enseignants. Que reste-t-il aujourd’hui de ces prémisses remuants, de ce qui avait été imaginé pour cette discipline issue de la pensée de l’École des Annales ? « Du point de vue de la culture commune, elle est restée identique, c’est la place dans les programmes et les horaires qui a changé. »

Théo Violin, jeune enseignant, répond en écho aux constats du professeur retraité. « La dimension critique offre aux sciences économiques et sociales une place singulière dans le champ des disciplines. C’est cette singularité qui m’a attiré avec l’idée de plusieurs regards qui se mêlent pour bien comprendre la société. » L’idée de l’enseigner lui est venu tardivement. Après son bac ES, il suit une classe préparatoire à HEC puis intègre une école de commerce. Ses stages, d’abord en tant que commercial puis dans un service de communication, ne lui donnent guère envie de poursuivre dans cette voie. Il bifurque par une spécialisation vers le développement durable, ne trouve pas de travail dans ce secteur bouché.

Alors, fils de professeurs des écoles, il se tourne à son tour vers l’enseignement, en réalisant que les expériences qu’il avait le plus appréciées étaient celles des cours particuliers donnés. Il découvre son nouveau métier l’an dernier, entre la surprise de la charge de travail débordant sur les temps de vie privée et le plaisir de se retrouver en classe. «  Quelque soit le groupe, les élèves ne sont pas tous très impliqués au départ, mais adhèrent petit à petit, questionnent.  » La discipline fait écho aux interrogations nées de l’actualité ou à leur propre parcours. Son premier poste de titulaire, il le vit à Rosny sous Bois, et il apprécie le respect des élèves à l’encontre des idées reçues sur les établissements de zone populaire. « Je suis heureux d’avoir fait ce choix. Je suis ravi et beaucoup plus épanoui. »

Devenir enseignante pour Marjorie Galy était une évidence, elle voulait être passeur. Elle aurait pu choisir l’histoire-géographie, les lettres ou la philosophie, « une matière chargée en contenu citoyen ». Elle passe le bac B, fait des études de sciences économiques qui la passionnent. Elle travaille à mi-temps dans le secteur bancaire pour financer les années de préparation du Capes. Ses collègues de la banque la dissuadent, brandissent l’argument du bulletin de salaire. Elle ne les écoute pas, persévère dans la préparation du Capes de SES où elle s’enthousiasme pour la sociologie. « ça fait seize ans que je suis prof, plus le temps passe, plus j’aime mon boulot, plus j’aime ma matière ».

Elle apprécie le renouvellement constant face aux faits d’actualités, le fait qu’une même notion de programme peut-être illustrée de manière différente. Elle cite le revenu universel qu’elle a choisi cette année comme fait social pour illustrer le thème du revenu. Elle apprend sans cesse pour améliorer ses cours et sa pédagogie, se documente sur les DYS, sur le fonctionnement du cerveau, pour mieux prendre en compte les difficultés de certains élèves, elle met en place des évaluations positives. Pour elle, les SES sont une discipline vivante où l’acte d’enseigner se renouvelle sans cesse.

C’est la sociologie qui a aussi motivé Anna Dreuil pour devenir enseignante de SES. La lecture du dialogue entre le sociologue Stéphane Beaud et un de ses jeunes lecteurs Younes Amrani, raconté dans Pays de malheurs aux éditions de La Découverte, a agi comme un déclencheur. Certes, elle aussi avait suivi la filière ES au lycée et « adoré car j’avais l’impression d’avoir plein de clés pour comprendre le monde qui m’entourait et les injustices ». Là, avec ce livre, elle est persuadée qu’elle peut faire bouger les choses, à sa modeste mesure, en allant travailler dans un lycée alors qu’elle ne se destinait pas à devenir enseignante. Elle découvre l’ouvrage alors qu’elle étudie dans un Institut d’études politiques.

Elle fait partie des professeurs qui ont été lancés directement « dans le grand bain », sans formation, dans la parenthèse entre la fin des IUFM et le début des ESPE. « Après les deux premiers mois assez insécurisants, l’expérience a confirmé que le métier que j’avais choisi était passionnant et que j’avais choisi la bonne discipline. On enseigne plein de disciplines en même temps, l’économie, la sociologie, les sciences politiques, les statistiques. C’est une ouverture passionnante pour les élèves et pour moi. »

L’impression qui, pour elle, domine encore est celle de contribuer à donner des clés aux élèves pour comprendre le monde, pour se forger un esprit critique en mobilisant des mécanismes pour analyser. Elle souligne que les questions posées, parfois imprévisibles, l’obligent à s’intéresser à des points, des faits qu’elle n’aurait pas d’emblée explorées. Et cet apprentissage permanent, cette stimulation intellectuelle constante accroissent son plaisir d’enseigner.

« Planter des petites graines et changer les choses d’un point de vue humain », Fatima Ait Said définit ainsi son choix de devenir enseignante de SES. Fille d’un ouvrier marocain, elle qualifie sa vocation comme tardive mais venant de loin dans le souci de rendre à l’école républicaine ce qu’elle lui avait offert, un parcours scolaire qui l’a menée jusqu’aux portes de l’Ena. Elle découvre les sciences sociales à l’École nationale supérieure de Cachan, comprenant là que ses questions liées à son histoire personnelle ne trouveront des réponses que dans une perspective plus large, celle de comprendre le monde et les mécanismes sociaux qui le régissent.

Ses dialogues avec une enseignante ancrent sa conviction de « devenir ce que je suis sans renier d’où je viens ». Elle envisage la sociologie comme « une posture de vie, une philosophie de vie » et fait sienne la phrase de Spinoza : « ne pas déplorer, ne pas rire, ne pas détester mais comprendre », citée par Pierre Bourdieu dans l’introduction de son ouvrage La misère du monde. C’est ainsi qu’elle envisage son rôle d’enseignante avec une dose d’empathie, de compréhension envers les élèves, pour avancer, évaluer sans jugement. Elle voit sa discipline comme un mélange entre savoirs savants et savoirs citoyens, ancrés dans la vie, dans le quotidien grâce à la sociologie mais aussi aux sciences économiques. « C’est aussi ça la beauté de notre discipline. Elle parle aux élèves et leur donne un regard. Et si je suis juste parvenue à leur donner ce regard là, j’ai tout gagné. »

Dans ces cinq parcours, le choix de devenir enseignant de sciences économiques et sociales ne s’impose pas d’emblée mais semble mûrir au fil des expériences, dans un cheminement où le croisement des disciplines s’inscrit au final comme une évidence. L’ouverture en filigrane de la façon d’enseigner semble alors la suite logique, la traduction concrète dans les pratiques au sein de la classe de la construction de l’esprit critique pour mieux répondre aux questions qui surgissent de l’éveil à un monde complexe.

Monique Royer

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Les 50 ans des Sciences économiques et sociales, Deuxième partie : côté classe, une discipline vivante

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Les sciences économiques et sociales
Au cœur de ce dossier, les pratiques professionnelles et les récits d’expériences interdisciplinaires variées qui montrent la richesse des approches possibles. La spécificité disciplinaire est abordée à travers une réflexion sur les contenus enseignés, la façon dont ils font sens et peuvent être des sources de motivation pour les élèves.