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Les portraits du jeudi par Monique Royer

Les 50 ans des Sciences économiques et sociales

Deuxième partie : côté classe, une discipline vivante

8 décembre 2016

Les sciences économiques et sociales sont elles toujours une discipline à part ? Comment s’enseignent-elles ? A travers les contextes différents de cinq enseignants, du lycée de centre ville, à celui de ville populaire, de la classe prépa au micro-lycée, portrait des SES dans leur vivacité. Regards croisés de Théo Violin, Fatima Ait Said, Marjorie Galy, Jean-Bernard Gonzalez et Anna Dreuil.


La genèse des sciences économiques et sociales, cette discipline jeune, née de l’École des Annales, dont les premières heures ont frayé avec l’effervescence de mai 68, la mènerait-elle tout droit dans une confusion entre goût du débat et café du commerce ? Fatima Ait Said infirme le propos : «  J’ai une attention forte à essayer de transmettre des savoirs désidéologisés. Je transmets aux élèves des outils pour se forger des opinions les yeux ouverts.  »

Dans la classe préparatoire d’Orléans où elle enseigne, elle voit les élèves arriver parfois «  la fleur au fusil  » et se frotter aux méthodes pour prendre de la distance, argumenter, envisager les questionnements plus largement, au-delà de leur propre point de vue. «  Ce qui m’intéresse, me porte, c’est la capacité à faire bouger les lignes, à faire comprendre aux élèves que parfois, leurs réflexes, leurs goûts, leur façon de penser, sont le fruit de leur éducation, de la société dans laquelle ils vivent, et donc que leur point de vue peut être exprimé différemment.  »

En classe préparatoire, les sciences économiques et sociales mêlent un aspect littéraire accentué et la technicité, emprunte de mathématiques, de l’économie. La sociologie est plus prompte à susciter l’intérêt mais se révèle progressivement ardue par les techniques qu’elle réclame. Le programme visite l’histoire de la pensée économique et celle de la pensée sociologique, la structuration de la société, sa stratification, les classes et la mobilité, la sociologie de l’état. Pour elle, cette façon de comprendre le monde en convoquant différents points de vue, différents savoirs savants conjugués aux savoirs citoyens peut être exploitée à tout âge.

Alors, elle a entrepris d’animer des ateliers de sciences économiques et sociales en école primaire. Cette année, elle intervient auprès d’une classe de CE1 dans une école du XXe arrondissement de Paris sur le thème de la monnaie. Elle s’enthousiasme des découvertes, de la curiosité des enfants lorsqu’elle leur propose un jeu où les fonctions de la monnaie se dévoilent, depuis le troc jusqu’à l’apparition des échanges monétisés. «  Qu’est ce que ça change ?  » les interroge-t-elle. Elle visite avec eux les formes de la monnaie avec un passage par la fabrication d’une monnaie imaginaire. Elle imagine que la fabrication du pain pourrait être un moyen pédagogique de s’attarder sur les différents types de socialisation, sur les goûts différents, sur les façons de le manger et les règles qui prévalent à sa conception comme à sa dégustation. Elle aimerait avec des classes de CM1-CM2 faire des initiations à l’enquête, en observant par exemple la cour de récréation. Peu importe l’âge, les SES sont pour elle une posture que l’on peut décliner avec des méthodes et des objectifs différents, adaptés.

Théo Violin, le benjamin, découvre dans ses classes à Rosny-sous-Bois les étendues de la discipline. En seconde, le temps des enseignements d’exploration, les thèmes de la socialisation ou de la différenciation par le genre intriguent, interpellent. Les données chiffrées répondent à la curiosité, affûtent les arguments lors des débats. Des entretiens individuels sont organisés en début de seconde et de première pour explorer l’orientation. La moitié des élèves ont choisi d’être là. La filière est exigeante, puisant à la fois dans les aptitudes littéraires et la rigueur des mathématiques. Peu importe, c’est à tous que l’enseignant s’adresse, transmet les outils et veille à susciter l’intérêt.

En terminale, la perspective du bac rend plus fermée la discipline, dans la nécessité de préparer les épreuves. Le thème du développement durable éveille l’intérêt et l’actualité encore une fois bénéficie de l’éclairage des regards croisés des sciences économiques et de la sociologie. Dans ce lycée de banlieue populaire, il aborde des thèmes sur la pointe des pieds, comme celui des inégalités sociales. «  Il y a une vraie mixité sociale mais certains intègrent petit à petit qu’ils viennent de la classe populaire. Ils disent “ça c’est nous” sans que je ressente de souffrance ni une tentative de surjouer.  »

La distanciation, il l’a constatée aussi l’an passé, dans le lycée parisien où il enseignait pour sa première affectation. Là, en plein mouvement Nuit debout, les consciences politiques aiguisées se confrontaient aux données du programme pour prendre du recul et relier les opinions à des courants de pensées divers. Il enseigne aussi à Noisy-le-Sec dans une classe préparatoire où l’égalité des chances est le maître mot. Certains étudiants ont auparavant fréquenté son lycée de Rosny-sous-Bois et cette présence nourrit son envie. «  Les élèves sont réceptifs à cet entrain, au fait qu’on s’intéresse à eux, qu’on les considère tous. Exigeant et bienveillant sont pour moi les termes du métier.  »

Marjorie Galy, dans son lycée de centre ville de Strasbourg, enseigne dans une série attractive. Les classes de la filière ES rivalisent avec la section S, bénéficiant d’un bouche à oreille favorable, que les résultats au Bac et les cursus qui leur succèdent viennent alimenter. Deux fois dans l’année, elle propose à ses élèves un questionnaire anonyme sur les contenus des cours et la pédagogie. Elle relève qu’ils apprécient le droit à la parole, la construction du cours à partir de leurs interventions. Elle veille à ce que les séances ne se ressemblent pas en variant les méthodes et les supports, les temps de débats et ceux des travaux de groupe, organisant des sorties, des enquêtes, sur le terrain projetant des vidéos, amenant des brochures.

Avec ses classes, elle participe à des projets, le prix lycéen du livre de sciences économiques et sociales, des concours vidéos, des voyages. Après avoir été remplaçante, en poste TZR, elle savoure sa troisième année de poste fixe avec juste «  une envie de progresser dans la prise en compte des élèves qui ont le plus de difficultés  ». Elle est «  avide d’interroger sa pratique  » en dialoguant au sein du collectif d’enseignants de l’APSES (Association des professeurs de sciences économiques), dont elle a été la présidente. «  On élabore des nouveaux trucs, c’est une source de ma pratique en classe.  »

Cette association est également un lieu de ressources et d’échanges pour Anna Dreuil qui, dans sa cinquième année d’enseignement, a «  encore l’impression d’être une très jeune prof  ». Elle enseigne au lycée Alfred Kastler de Cergy et au lycée de la nouvelle chance, Microlycée qu’il héberge. «  Ce sont les mêmes enseignements mais avec des plus petits effectifs et un suivi individualisé. On accueille des élèves raccrocheurs dans un but de rescolarisation et de resocialisation.  » Chaque élève a un professeur référent avec des rendez-vous hebdomadaires pour faire le point. Le suivi est réalisé en lien avec un pôle médical, composé notamment d’une infirmière et d’un psychologue.

Le travail en équipe est de mise là où «  le professeur est aussi éducateur  » et donne naissance à des projets. Cette année, les terminales se retrouveront pendant quatre jours dans le Vexin pour imaginer une Ile des Possibles, construire une nouvelle société. La conception se fera par groupe inter-filières et les projets seront présentés à des élèves de première et terminale qui éliront celui qui leur semble le meilleur. L’objectif est de convoquer tous les savoirs acquis au lycée, de les concrétiser dans une approche interdisciplinaire et d’affûter l’argumentation.

Raccrocher, c’est aussi éveiller l’intérêt par des sujets qui résonnent d’un écho du quotidien. «  On peut raccrocher grâce aux SES. Les sujets traités se relient avec des expériences de vie difficiles ou des difficultés avec la justice. C’est une discipline qui fait sens.  »

Ses pratiques dans le contexte du lycée de la nouvelle chance irriguent ce qu’elle fait dans le contexte plus classique du lycée d’enseignement général où la mixité sociale est de règle. Elle pratique le cours dialogué et la mise en activité sur des supports très variés. «  Ce qui est chouette, c’est de donner du sens à ce que l’on fait en leur faisant faire des observations.  » Elle aime proposer à ses élèves des balades SES dans un quartier de Paris avec comme mission de se mettre dans la peau d’un sociologue pour répondre à une problématique. «  Dans ce genre de moment, des élèves un peu en retrait vont se révéler débrouillards, curieux, avoir un rôle moteur.  » Elle aimerait aller plus loin dans sa pédagogie, malgré le frein des classes à 35 élèves, et appliquer la méthode Freinet qu’elle a connue enfant et qui a joué un rôle important pour elle, dans «  l’envie de travailler autrement, de façon expérimentale  ».

Aux yeux de Jean-Bernard Gonzalez, les pratiques en classe de la discipline ont elle changé ? Dans les témoignages de ses quatre collègues, retrouve-t-il l’essence de ce qui a été esquissé, développé aux prémisses de la discipline ? Sans doute y verra-t-il encore poindre la vivacité d’une matière jeune malgré ses cinquante ans, en construction, malgré les contraintes des programmes, de l’échéance de l’examen qui amoindrit les temps de débats, des représentations, des interprétations qui cherchent l’idéologie là où les méthodes prédominent.

Il regarde le devenir de ses élèves avec qui il a gardé des liens. Il a pris l’habitude de les réunir par promotion, dix ans après le bac, pour voir ce qu’ils sont devenus, les voir se retrouver. Il a adopté cette pratique courante en Allemagne, découverte lors d’un voyage scolaire en Rhénanie-Westphalie. Et puis, il entretient les liens via Facebook. Les parcours sont divers. Il compte parmi ses anciens élèves des artistes, des enseignants, du primaire à la fac, des avocats, des cadres dans le secteur de la grande distribution ou des assurances ; le directeur financier d’un grand groupe, une infirmière, une directrice de maison de retraite, un directeur des ressources humaines et deux responsables d’institut de sondage. «  L’éventail de ce que sont devenus les élèves est incroyable  », nous dit-il. Et dans une dernière confidence, il glisse avoir corrigé au Bac les copies de deux candidats à la présidence de la République. Les SES mèneraient-elles à tout ? Sans doute non, mais les enseigner c’est selon lui privilégier le rôle «  de passeur plutôt que celui de douanier  ».

Les sciences économiques et sociales, avec leur cinquante ans, discipline à l’éclairage multiple, mêlant savoirs savants et savoirs citoyens, s’est installée dans le paysage scolaire, voyant d’autres matières privilégier l’expression pour outiller la compréhension du monde. S’est elle pour autant fondue dans le cadre institutionnel, définitivement confortée ? Les a priori la font, de temps à autres, sujet de débat politique. Les enseignants sont-ils inquiets ? Marjorie Galy exprime ainsi le balancement entre crainte et assurance «  J’ai deux sentiments ambivalents : j’ai l’impression que les SES sont trop implantées pour qu’elles puissent disparaître mais je crains aussi qu’elles soient vidées de leur sens.  » Par son dialogue constant avec la société qui l’environne, la discipline devient l’illustration des débats qui assaillent l’école sur son rôle attendu.

Monique Royer

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Les sciences économiques et sociales
Au cœur de ce dossier, les pratiques professionnelles et les récits d’expériences interdisciplinaires variées qui montrent la richesse des approches possibles. La spécificité disciplinaire est abordée à travers une réflexion sur les contenus enseignés, la façon dont ils font sens et peuvent être des sources de motivation pour les élèves.