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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Le visa des mots

Marie-Claude Cortial

7 juillet 2016

Comme de discrètes abeilles, des associations essaiment des savoirs essentiels, de la confiance, des clés pour comprendre, trouver les mots, entrer dans un nouveau monde. Depuis cinq ans, Marie-Claude Cortial anime des ateliers d’alphabétisation et de français dans un centre social de Verneuil-sur-Avre, dans l’Eure. Rencontre avec une bénévole qui ne se lasse pas des interrogations nées des altérités de la migration.


Pour les femmes qui, chaque semaine, viennent au centre social, apprivoiser la langue c’est aussi conquérir une certaine autonomie. Elles sont différentes, par l’âge, l’origine, la situation familiale ou encore la raison de leur venue ici. Toutes se retrouvent pour apprendre les mots qui leur sont nécessaires au quotidien, se frayer un chemin dans les dédales administratifs, écrire les chiffres et les lettres sur un chèque, passer le permis de conduire. Marie-Claude Cortial anime, en compagnie d’autres bénévoles, deux ateliers, l’un d’alphabétisation, l’autre de français langue étrangère. La différenciation par la maîtrise de la langue s’efface face à un objectif commun, celui de la construction ou de la vitalisation du lien social.

Les ateliers sont un sas avant de bénéficier éventuellement de cours par l’intermédiaire de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), cours plus formalisés qui se dérouleront dans une autre structure. Ils sont destinés à la socialisation, à la familiarisation avec le mode de vie en France, la langue, préparent, en rendant autonomes, au cursus d’apprentissage encadré par l’OFII.

Le public est exclusivement féminin et se répartit entre deux groupes principaux. Le premier regroupe des femmes installées en France depuis longtemps, peu scolarisées dans leur enfance et qui ont aujourd’hui envie de lire et d’écrire. Leur but n’est pas de poursuivre dans un parcours en français langue étrangère mais de sortir de chez elles, d’échanger. Le deuxième groupe est composé de femmes plus jeunes, venant de pays variés, d’Europe de l’Est, des Balkans, de Turquie, d’Iran, d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire. Elles parlent peu ou pas le français, ressentent la nécessité de l’apprendre lorsque leurs enfants rentrent à l’école, que la langue française devient leur langue au quotidien hors de la maison. Le premier groupe suit l’atelier d’alphabétisation, le second celui de français langue étrangère et les deux se retrouvent autour d’un goûter pour partager, laisser naître des passerelles et laisser s’ouvrir le centre social vers le monde, par le dialogue entre des cultures qui se méconnaissent.

Shideh, iranienne, et Esther, espagnole, de l’atelier FLE

Bénévolat et accommodements

Les bénévoles viennent aussi d’univers différents, de métiers divers. Elles étaient infirmière, comptable ou encore opticienne. Marie-France Cortial est la seule venant du monde enseignant. Retraitées, elles mettent en commun leur énergie pour se poser sans cesse des questions et adapter constamment les ateliers face à un public volatile, fluctuant, soumis à des contraintes et des influences parfois difficiles à discerner. « Nous sommes constamment sur le fil du rasoir. C’est intéressant mais parfois compliqué de faire vivre la laïcité. Nous devons faire preuve d’accommodement si on veut qu’elles restent, continuent. »

Leurs interrogations tournent beaucoup autour de ces notions de laïcité, d’accommodements face à des femmes en grande majorité musulmanes et sous contrôle de leur mari, leur entourage, leur voisinage. Cette année, les ateliers ont dû s’arrêter à cause du ramadan, une contrainte subie plus qu’acceptée par les animatrices ; alors pour l’an prochain, elles réfléchissent déjà à ce qu’elles mettront en place pour que la tradition religieuse n’impose pas aussi fortement ses contraintes, pour trouver un modus vivendi.

La compréhension réciproque, la confiance sont les clés d’un apprentissage de l’autonomie, d’une socialisation. Les séances sont bâties autour de la vie des apprenantes, de leurs questions, de leurs envies, se basent sur des documents variés. Elles parlent de leur quotidien, de leur famille, de leurs enfants, de la maison qu’elles vont construire.

Lecture

L’apprentissage de la lecture est une véritable conquête du monde. Des sorties, trop rares, à la bibliothèque municipale sont organisées. La littérature jeunesse offre des possibilités inouïes d’aborder avec délicatesse et simplicité des thèmes graves et partagés. C’est un premier pas apprécié qui sonne comme une première victoire pour apprivoiser la langue et un mode de vie différents, un moyen aussi de partager ensuite avec ses enfants les lectures, les mots. Dans cette petite ville, la bibliothèque n’offre pas suffisamment de créneaux d’ouverture pour multiplier ces visites pourtant essentielles ; des contacts sont en cours pour permettre une fréquentation mensuelle. Une visite de Versailles a été déjà préparée en commun pour l’automne, l’occasion d’apprendre des mots, des usages dans une approche culturelle et historique.

Les femmes partent, reviennent parfois, sans que la raison des absences, des retours soient clairement comprises : enfants malades, événement familial, déménagement dans une autre ville, période de travail. Pourtant, elles apprécient ces temps d’échange, de confiance, d’apprentissage.

Créer des liens

Les liens se construisent, les ateliers deviennent des temps essentiels pour elles, des moments où leur isolement se rompt, où la vie d’ici devient la leur. Elles viennent avec des pâtisseries, des boissons pour les goûters rituels. Elles croisent leurs formatrices sur le marché, au supermarché, dans les rues, heureuses d’échanger ailleurs, dans le décor de leur quotidien. « L’enjeu est celui du lien social. Il leur faut accepter le mélange des cultures, d’avoir deux cultures. C’est difficile pour les plus jeunes car elles sont sous contrôle. » Les histoires qui se racontent ressemblent parfois à celle du film Mustang, celles de filles intelligentes et jolies que l’on sort de l’école pour des mariages forcés. D’autres sont plus heureuses.

Le temps d’échange né des ateliers se prolonge par des initiatives insufflées par les groupes comme des balades organisées par les femmes entre elles une fois par semaine. La confiance se construit entre bénévoles et apprenantes, les confidences, les demandes de conseils s’expriment. « Elles savent qu’elles peuvent compter sur nous, qu’on ne les laissera pas tomber. » La réussite des ateliers est là, dans les liens qui se nouent de façon autonome et volontaire.

Pour la rentrée prochaine, des flyers ont été préparés avec des illustrations universellement compréhensibles. Ils seront distribués à la sortie des écoles, avec la complicité des enseignants, pour donner envie à plus de migrantes encore de venir apprendre et partager.

Marie-Claude Cortial découvre au fil des mois un monde différent, des solidarités, des habiletés, des contraintes et des difficultés. Le parcours administratif des migrants est particulièrement tortueux avec des formulaires à remplir, des formulations absconses pour qui n’en maîtrise pas les arcanes. Une aide est nécessaire, elle existe, affichée ou diffuse. A côté des dispositifs officiels, il existe une multitude d’initiatives et d’aides provenant d’associations, d’organisations non gouvernementales connues et aussi de petites structures comme celles du centre social de Verneuil-sur-Avre. La solidarité se joue également entre les migrants venant d’un même pays. Les accommodements nécessaires entre les exigences morales de la laïcité et les expressions des croyances religieuses réclament de la vigilance, que tempère le bonheur de contribuer à un élan collectif et citoyen bâti sur une compréhension réciproque.

Monique Royer

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier