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Le travail enseignant – Le visible et l’invisible

Yves Baunay, Marylène Cahouet, Gérard Grosse, Michelle Olivier, Daniel Rallet (coord.) - Collection Comprendre et agir, Syllepse, 2010

19 mai 2011

Voici un petit livre tout à fait intéressant d’abord par son côté « laboratoire » : un peu décousu dans la forme, il donne la parole à des enseignants, des syndicalistes et des chercheurs. Une table des matières détaillée, quelques encarts, mais surtout des bibliographies consistantes aident à se repérer dans les différentes contributions et dans le contexte de leur élaboration, qu’il soit institutionnel ou scientifique.
Mais son principal intérêt vient de son objet et de son propos : rendre visible la réalité du travail des enseignants, mieux le comprendre, pour tenter de le transformer. Mais aussi interroger le travail des militants syndicaux, ce qui peut surprendre, mais qui a tout son intérêt en cette période paradoxale où la syndicalisation baisse alors que les conditions de travail se dégradent.
L’institut de recherche de la FSU publie ici diverses contributions liées à un chantier initié en 2006, en partenariat avec des chercheurs, des ergonomes, des sociologues du CNAM, du CNRS, de l’INRP ou de diverses universités.
Le livre se présente comme une étape dans ce chantier et comme un livre de combat. Le point commun de toutes ces contributions est la référence à l’analyse de la réalité du travail ou la clinique de l’activité. Différents dispositifs ont été mis en place pour de petits groupes, dans des formations, des interventions sur le lieu de travail, des recherches-actions. Les outils utilisés sont l’entretien, l’observation, l’enregistrement vidéo de l’activité d’un enseignant en classe... De nombreuses citations de transcriptions de récits et de controverses restituent des paroles singulières. C’est la matière de l’analyse.
La première partie, le travail enseignant et ses enjeux, présente des témoignages qui montrent ce qui a changé dans le travail, et des analyses plus savantes de ce qui devient une souffrance quotidienne malgré l’engagement et le désir de bien faire.
Au début, les témoignages reposent sur des représentations assez traditionnelles du métier : séduire, être en représentation. Mais la suite du livre nous fait pénétrer plus avant dans la complexité du métier.
D. Cau-Bareille rend compte d’une étude sur la fin de carrière d’enseignantes en maternelle. Cette situation est perçue comme un moment de fragilité, ce qui est problématique à un moment où l’âge de la retraite recule et la durée d’activité augmente. Et c’est paradoxal : pourquoi est-on plus fragile au moment où l’on a le plus d’expérience ? Son analyse débouche sur des pistes : développer la formation pour éviter le repli sur des compétences antérieures, et mieux intégrer les apports de cette expérience dans l’évolution du métier.
F. Lantheaume et C. Hélou résument les conclusions d’un ouvrage dont nous avons naguère proposé une recension, et les prolongent pour éclairer ce que pourrait être une action syndicale renouvelée. Pour déjouer la tentation d’un repli réactionnaire, il faudrait sans doute inventer de nouvelles protections contre de nouvelles aliénations qu’ils décrivent. Le statut de 1950 n’y suffit plus. Plus efficace serait de redonner de l’espace à de réels collectifs. La souffrance au travail est interprétée comme une défaillance par le management et comme un problème personnel, notamment par les militants. Or actuellement, elle menace tous ceux qui essaient de faire du bon travail. Il serait plus judicieux de parler de crise du métier plutôt que de malaise enseignant. Cette crise est entretenue actuellement par un paradoxe de la prescription : les enseignants sont d’un côté incités à être entreprenants, à faire des projets et à les contractualiser, mais en même temps une prescription autoritariste déresponsabilise les acteurs locaux par des circulaires contraignantes et impératives.
Suit un chapitre où des groupes ou des enseignants syndiqués à la FSU témoignent de leur vécu face aux réformes récentes en école, collège ou lycée. Les interviewés disent vivre avec ces réformes de véritables conflits de valeurs. C’est selon eux le cœur du métier qui est attaqué. Pour travailler, on ruse, mais dans l’incertitude, avec une charge de travail accrue et dans l’urgence. Les solidarités sont mises à mal. Pour eux aussi, l’issue est dans une reconstruction de collectifs, au sens d’espaces de débat libre entre pairs, et dans une formation qui ouvrerait cet espace.
La deuxième partie, transformer le travail, accentue le lien entre comprendre le travail et agir sur lui.
C. Gaudart s’attache à montrer l’intérêt qu’il y a pour les syndicalistes à travailler avec des ergonomes.
Confrontés à la crise que traversent actuellement les gens qui travaillent dans l’éducation ou ailleurs, les militants mettent en question leur position habituelle. En adoptant le point de vue de l’activité et en recueillant des histoires singulières, ils changent de posture, et plutôt qu’informer, ils vont s’informer, pour mettre ensuite en forme ces paroles singulières et produire de la connaissance qui alimentera l’action collective.
J.L. Roger montre ce travail à l’œuvre avec des enseignants, dans un dispositif de clinique de l’activité : l’activité d’un enseignant en classe est enregistrée en vidéo. Puis cet enseignant et un groupe de pairs visionnent l’enregistrement et discutent, avec l’aide d’un chercheur du CNAM, des passages où ils perçoivent qu’il y a quelque chose à comprendre. La transcription d’extraits de controverses est passionnante, car c’est là qu’on peut voir la complexité du métier et la réflexion qu’il occasionne. Ce travail est présenté comme une alternative à une diffusion de bonnes pratiques dont l’effet est perçu comme limité, et parfois culpabilisant. On voit là se construire une professionnalité et ce dispositif est un précieux outil de formation.
Le chapitre suivant donne la parole à des syndicalistes du SNES ou du SNUIpp, mais aussi de SUD PTT ou la CGT, qui témoignent de la transformation de leur propre travail syndical lors de crises importantes, à France Télécom ou chez Renault. Toutes ces contributions alimentent la synthèse finale qui propose une action sur le travail enseignant. On peut relever dans ces contributions une réflexion sur les dérives possibles que peuvent contenir les contre-propositions faites par les syndicats en réponse à des prescriptions, puisque le syndicat est alors dans une position de prescripteur à son tour, et peut provoquer des effets semblables, même s’ils sont inversés, à ceux qu’ils combattent.
Ce livre donne donc aussi à voir des méthodes et des effets de l’analyse du travail.
Bien sûr, les thèmes choisis sont en lien avec une actualité politique, voire polémique, et un lecteur des Cahiers pédagogiques sera étonné de la manière dont la question des compétences est dans tel encart caricaturée. Mais cela fait aussi partie des réalités du monde enseignant.
Ce qui demeure de cette lecture, c’est que prendre en compte la réalité du travail, l’expérience subjective que chacun fait du travail, ce n’est pas alimenter le discours de la plainte, ce n’est pas non plus être complaisant avec des personnes défaillantes ou qui auraient des problèmes personnels, c’est faire avancer la compréhension de ce qui nous empêche tous de faire du bon travail.
On peut rapprocher cette démarche de la FSU de l’enquête TEQ (Travail en question) que la CFDT - le SGEN pour le travail dans l’enseignement - a menée dans la même période. On y trouverait des similitudes, par exemple la position d’écoute des militants ou l’effort pour montrer ce qui ne se voit pas dans le quotidien du travail.
Adopter le point de vue de l’activité, comprendre ce qui se joue au niveau collectif à partir des difficultés particulières du travail de chacun, contribuer par ces démarches à reconstruire un espace collectif de débat entre pairs, voilà des pistes pour un renouvèlement de l’activité syndicale, pour la formation professionnelle, et, pourquoi pas aussi, pour les mouvements pédagogiques.

Sylvie Floc’hlay