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L’actualité éducative du N°436 d’octobre 2005

Le travail d’équipe du lycée des « décrocheurs » est-il reconnu ?

Par Jacques Ténier

Le lycée Jean Lurçat a mis en place un série de dispositifs destinés à permettre aux élèves en difficulté de réussir leur projet d’étude. Or, la cohésion de l’équipe a récemment été compromise par le fait de mesures administratives. Jacques Ténier enseignant dans ce lycée, nous livre ici son témoignage.

Je travaille, pour une partie de mon service, dans ce qu’il est convenu d’appeler le « pôle innovant » du lycée Jean Lurçat, à Paris [1]. J’ai rejoint cette équipe l’an dernier ; ceux que j’y ai rencontrés ont créé de toutes pièces un outil passionnant. Une œuvre qui doit beaucoup à l’admirable volonté du proviseur Gilbert Longhi. Ce travail est aujourd’hui reconnu, ce qui pourrait laisser espérer des appuis, des encouragements et des mesures facilitantes de la part de l’institution.

Malheureusement, ce n’est pas le cas.

Le directeur du personnel de l’académie de Paris, qui disposait de 300 TZR « payés à ne rien faire », faute d’emploi à leur proposer, n’a rien trouvé de mieux que d’utiliser notre structure pour y placer certains de ces enseignants titulaires sans poste. Le motif : il y a chez nous des profs « non titulaires », il est intolérable qu’il y ait des contractuels alors que des titulaires sont sans emploi. Ce point de vue a sa logique, mais c’est une logique infernale qui ne prend en compte :
- ni le fait que ce sont ces « non titulaires » qui ont construit cet outil dont on veut aujourd’hui les écarter,
- ni le principe de la cooptation qui est celui de la constitution et la pérennisation de l’équipe (c’est ainsi que j’ai été « recruté » : je n’ai pris la place de personne, j’ai rejoint l’équipe à la suite d’un départ à la retraite),
- ni l’intérêt des élèves que nous commençons à accueillir depuis le mois de mars en vue de l’année scolaire prochaine ; ils s’inscrivent à la suite d’un entretien individuel et celui ou celle qui reçoit un futur élève en analysant son cas personnel ne sera peut-être plus dans l’équipe, barré d’un trait de plume par la bureaucratie du rectorat,
- ni l’espoir de familles que nous rencontrons et pour qui nous représentons peut-être la dernière chance de construire et réaliser un projet.
Notre dernier recours, devant le mépris de la DRH, a été d’alerter les médias. Mais fin mai, le couperet tombe : une lettre de licenciement, déguisée en « non renouvellement de contrat » :

Objet : Non renouvellement de contrat.
« Compte tenu de la disponibilité d’enseignants titulaires qui peuvent être affectés à compter du 1er septembre 2005 sur le poste que vous occupez actuellement, j’ai le regret de vous informer que j’ai l’intention de ne pas renouveler votre contrat d’enseignement au titre l’année scolaire 2005-2006.
Une attestation destinée à l’Assedic vous sera adressée dans les meilleurs délais à échéance de votre contrat actuel fixée au 31/08/2005. »

C’est brutal, et cela s’adresse à l’une d’entre nous, qui enseigne en français et en anglais, et assure la coordination du LSI (lycée de la solidarité internationale, voir encadré). Peu après, on nous adresse quelqu’un, qui selon le rectorat, convient très bien ; en fait, il s’agit d’une personne qui n’enseigne que le français, se déclare incompétente en anglais et se trouve totalement surprise des tâches hors enseignement disciplinaire qui sont inhérentes à notre travail.

Notre situation montre bien la contradiction profonde de l’institution et le double (triple !) langage qui est tenu.

Devant les médias et le public, on affirme des priorités qui mettent en avant les finalités les plus honorables de l’école, les apprentissages de base, le socle commun et la lutte contre l’échec scolaire. On inscrit dans un texte de loi des avancées qui font paraître comme esprits chagrins d’ingrats protestataires.

Devant les personnels d’éducation, on encourage à innover et on dit reconnaître ceux qui font du bon travail, des profs formidables...

Pour les finances de l’État (et le Medef ?), on découpe ce qui dépasse et peut coûter cher, les économies sont maquillées en rationalisations et les coupes sombres justifiées par des dispositifs cache-misère sans création de poste (classes relais, DSA...). Aux technocrates des bureaux de l’académie à exécuter les ordres du ministère des Finances. Demandons-nous pourquoi l’efficacité du système éducatif français le met au quinzième rang dans les enquêtes internationales !

À la date où j’écris (14 juillet !), la seule voie de règlement du problème qui puisse faire espérer la survie de l’équipe passe par le ministre lui-même. Depuis le début de cette affaire, le portefeuille a changé de mains, et une nouvelle administration se met en place. Mais pourquoi faut-il faire pression sur les politiques et profiter d’un changement de ministre pour que la machine à broyer épargne ceux qui travaillent à réparer ses dégâts ?

Jacques Ténier, professeur au lycée Jean Lurçat.


Les trois structures innovantes du lycée Jean Lurçat

Le pôle innovant du lycée Jean Lurçat, situé au 121, rue de Patay, Paris 13e, comprend trois structures principales.
Le lycée intégral, constitué de trois groupes d’environ vingt élèves ayant déjà tenté au moins une 2de et qui ont dû abandonner en cours de route. Certains ont commencé un BEP, et bien d’autres situations particulières ont conduit au décrochage. Nous leur proposons une rescolarisation d’abord au niveau 2de (séquence 1 : « raccrochage » ; séquence 2 : « définition du projet ») jusqu’à Noël ; ensuite, soit niveau 1re L, soit 1re STG ou bien terminer la 2de.
La Ville Pour École, structure de raccrochage scolaire associée à la construction d’un projet scolaire : deux jours de classe, trois jours de stage. Un seul groupe.
Le lycée de la solidarité internationale. Il ressemble à la structure précédente, mais le stage professionnel est entièrement consacré à une association humanitaire, avec un séjour de trois semaines en Afrique autour d’un projet. Deux groupes.
À cela, il faut ajouter, sur le site principal du lycée, avenue des Gobelins, le lycée du temps choisi.
Dans tous les cas, il y a recherche de la meilleure posture pédagogique, qui se traduit par différents dispositifs, le tutorat, les UF (unités de formation), les TPE (sensiblement différents de la pratique des lycées « ordinaires », et largement antérieurs à ceux-ci).
La coordination de cet ensemble est assurée par Joëlle Longerinas (jlongerinas@wanadoo.fr) et Philippe Goeme (goe@noos.fr)
On peut consulter le site, mais non encore actualisé depuis 2003 : http://lvpe-li.scola.ac-paris.fr/