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N° 410 : À quoi sert l’école ? coordonné par Kristel Godefroy et Michel Tozzi

Le sens de l’école : un Graal quotidien...

Editorial


Parce que nous osons vouloir « changer la société pour changer l’école, changer l’école pour changer la société », le CRAP-Cahiers Pédagogiques ne pouvait faire l’économie d’une interrogation moderne du sens de l’école. Ici et maintenant, se poser la question du sens, c’est aussi porter le plus lucidement possible nos responsabilités pédagogiques et éducatives, entre doute et certitude, utopie et réalisme, créativité et résistance.

Avant de nous lancer dans l’aventure de ce cahier, le CRAP a organisé une rencontre d’été sur ce thème : la richesse et la profondeur des expériences explorées nous ont conduits à l’évidence de partager plus largement ce questionnement.
Lors des journées organisées par le CLIMOPE, nous avons demandé à des militants de l’Éducation nouvelle de témoigner du sens de l’école dans leur engagement. Pour autant, les articles qui nous sont parvenus ou que nous avons sollicités n’ont pas la prétention de « dire » le sens de l’école mais leurs points de vue sont autant de chemins qui traversent les fondements, les valeurs, les finalités d’une école elle aussi en mouvement.

Ce dossier s’ouvre sur un débat : peut-on définir l’école comme le lieu d’apprentissage de la démocratie qui combat l’analphabétisme social et politique par une reconnaissance de la pluralité, ou fonder la scolarisation sur l’indispensable construction sociale et politique d’une raison commune ? Un premier débat qui ouvre la voie des questions : Quelles sont alors les finalités de la scolarisation ? À quelles conditions l’école assure-t-elle une fonction civilisationnelle autre que normalisante et certificative ? Ne fait-elle pas l’impasse sur des besoins de ritualisation qui fondent encore la scolarisation dans certains pays étrangers ? N’a-t-elle pas à répondre à l’exigence d’un savoir minimum dispensé à tous ? Ne bute-t-elle pas sur le déni du savoir comme question à l’école et hors de l’école, ce qui n’est pas sans interroger le rôle des mouvements pédagogiques dans le refus de ce déni ?

Et si la société avait finalement l’école qu’elle mérite : en panne de sens, en crise, en quête de sens ? Quand elle propose à certains jeunes la blessure narcissique de l’échec scolaire, la perspective sans transcendance d’une réussite sociale fondée sur la concurrence, le goût du profit et le bonheur par la consommation, sur fond sécuritaire de la peur de l’autre, il ne faut pas s’étonner que son école peine à construire du lien social et politique, de la coopération et de la solidarité. Peut-elle ainsi tenir compte des besoins d’individuation et de recherche de « soi » qui constituent le processus moderne de la maturité ? Dans la tension présente au cœur des débats des sociologues de l’éducation comment travailler les approches éducative et cognitive ?

Dans un monde aux apparences dures et incertaines, les éducateurs eux-mêmes n’affirment plus de consensus sur les valeurs à promouvoir, rendant peu lisibles le projet d’éduquer. Comment alors partir à la reconquête d’un sens ? C’est à cette passionnante tâche que la deuxième partie du dossier est consacrée : des pédagogues de la classe, de la vie scolaire, de l’administration et de l’université proposent quelques outils au service d’une scolarisation porteuse de sens pour les élèves. Il est question de l’attention portée à la parole de l’élève, de son inscription dans le récit pour conquérir le sens d’apprendre, et d’une écoute des discours des élèves sur le sens d’apprendre à lire ou d’aller à l’école. Pour la pratique de la classe, il s’agit du maintien de l’exigence de situations d’apprentissage où chacun peut se sentir intelligent et s’engage dans son « possible » d’apprendre mais aussi de l’interrogation constructive par l’enseignant et les élèves des rituels de présentation des cahiers, jusqu’à l’évolution du cours magistral vers un travail à rythme individualisé. Concernant le rapport au savoir, il est possible de « recadrer » culturellement des disciplines comme l’anglais ou les mathématiques qui conduisent au plaisir d’apprendre et au sens de connaître et de comprendre. Au cœur de l’expérience scolaire, le rôle des responsables de la vie scolaire, (conseillers d’éducation ou d’orientation) est primordial dans l’accompagnement des processus de maturité qui passent par la reconnaissance réciproque de la personne, par l’engagement progressif dans la responsabilité de ses choix de vie et par le risque partagé de l’autonomie. Dans sa professionnalité, c’est au vif des décisions pédagogiques et éducatives qu’une équipe affronte la complexité du réel à l’échelle d’une école qui s’adresse à chacun comme à tous. C’est là, dans une école vécue comme le lieu de l’accomplissement politique de sa mission d’enseigner que l’enseignant doit lutter contre le conditionnement et l’aliénation. Parce que ces pratiques pédagogiques sont des actes de transformation sociale, elles n’acceptent pas de rabattre la culture sur une instrumentalisation monnayable, elles ne se résignent pas à la violence symbolique ou physique comme à l’affaiblissement des repères structurants. Elles anticipent les défis éducatifs qui dépassent le territoire scolaire en conduisant les enfants vers plus d’intelligence, de sensibilité et d’imagination pour mieux comprendre leur rapport au monde, à autrui, à eux-mêmes. Cela implique des éducateurs à la professionnalité renouvelée qui ont à cœur de tenter de penser la complexité et de gérer l’aléatoire : travail patient sur soi pour faire vivre un rapport non dogmatique au savoir, pour entreprendre une coconstruction du sens avec les élèves, dans une école qui ose l’ambition de la réussite pour tous.

Kristel Godefroy, coordinatrice Pôle accompagnement de l’enfant et de sa famille, AD-PEP44 Nantes.
Michel Tozzi, professeur en sciences de l’éducation, Montpellier 3.