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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Le sens collectif de la communauté éducative

Cathy Marret

10 avril 2015

L’école change et les personnels de direction aussi. S’adapter, susciter l’innovation, accompagner les changements, ne pas se résoudre à laisser de côté ceux qui décrochent, enseignants comme élèves, ces compétences sont désormais la clé d’une gestion avisée d’un établissement. Elles ne rentrent pas dans le catalogue des idées reçues sur les chefs et pourtant. Rencontre avec une principale adjointe pour qui le collectif, le partage d’expériences, sont les ingrédients nécessaires d’une éducation où prime l’équité.


Longtemps Cathy Marret s’est refusée au métier d’enseignant, empreinte de l’histoire familiale, pour emprunter des tours et des virages afin de construire sa propre voie. Elle a voyagé, vécu en Grande Bretagne et puis, au détour d’une formation sur «  Qu’est-ce qu’apprendre ?  », l’idée d’être professeure s’impose. Au cours de ses 23 ans d’enseignement de l’anglais, principalement en éducation prioritaire, dans le Pas de Calais puis dans les Bouches du Rhône, elle s’est, nous dit-elle, «  appuyée sur les valeurs engrangées depuis l’enfance  ». La reprise du flambeau familial est d’autant plus intense qu’elle est choisie, volontaire.

Elle oriente dès le départ sa pratique dans la conjonction de deux facettes, deux points de vue, ceux de l’éducatif et du pédagogique, sur la frontière entre salle de classe et établissement. Elle qui «  a une envie très forte que la vie soit belle  » reste interdite devant des chefs d’établissement qui ne parviennent pas à faire travailler les gens ensemble, à créer une véritable communauté éducative.

Une formation sur le projet d’établissement en 1988 viendra battre en brèche les généralités au contact de principaux, de proviseurs qui misent sur la dynamique collective. «  Là je me suis dit que c’était ça que je voulais faire mais il me fallait du temps  », le temps de prendre confiance, d’apprendre. Le déclic vient de l’extérieur, de son élection aux municipales sur une liste d’opposition dans une petite commune, de l’apprentissage de la prise de parole publique, du partage des idées dans une situation minoritaire. «  J’ai réalisé que j’étais prête à passer le concours de chef d’établissement  ». Elle le tentera trois fois, peaufinant sa connaissance du système, des sigles, des règles de gestion, envisageant l’importance des textes, améliorant son abord de l’oral. «  J’ai su que j’étais à ma place, que j’allais pouvoir agir globalement pour la communauté scolaire, j’avais envie de mettre du sens commun pour l’établissement.  »

Pour son premier poste de direction, en tant qu’adjointe, elle choisit le collège Lou Vignarès de Vedène dans le Vaucluse. Les élèves sont issus de catégorie sociale supérieure, l’équipe pédagogique comprend des enseignants proches de la retraite. «  J’ai eu peur de m’ennuyer après des années en ZEP. En fait, j’ai pu travailler à mon rythme sur l’équité ou la reconnaissance du travail des professeurs  ». Elle aime faire se rencontrer des personnes qui a priori ne se rencontreraient pas, susciter le travail collectif sans émettre de jugement de valeur ni de leçon de morale.

Le sujet de l’échec scolaire motivera le premier projet qu’elle conduit. 10 à 15 % des élèves du collège rencontrent des difficultés. Jusqu’à présent, les cours des deux dispositifs de lutte contre le décrochage (4e et 3e) étaient dispensés en substitution d’autres cours. L’initiative était mal vécue par les parents car jugée discriminante et privait les élèves d’heures où le programme était dispensé. L’idée est alors de les proposer en option animée en binômes (enseignants et assistants d’éducation) pour des groupes de douze élèves, en associant la vision du professeur et celle de la vie scolaire. Au départ, chaque collégien du dispositif se voyait attribuer un tuteur. Depuis, le tutorat a été élargi à tous ceux qui en ont besoin.

Car en quatre ans, l’organisation a évolué, a été repensée et même rebaptisée «  Divo  » en 4e pour «  dispositif de valorisation par l’ouverture culturelle et professionnelle  ». Les élèves ont participé au choix du nom, à la faveur des activités qui leur sont proposées pour se réconcilier avec l’école et l’apprentissage des savoirs. En fin d’année, ils doivent passer un véritable entretien d’embauche pour intégrer les dispositifs à la rentrée suivante pendant un an ou quelques mois. Par des jeux, des situations de communication, ils commencent par travailler l’estime et la connaissance de soi. Les 4e construisent ensemble une proposition de voyage scolaire clé en main à destination des élèves de 3e à qui ils présentent le projet. Chaque trimestre, ils s’auto-évaluent et bénéficient d’un entretien. Les deux dispositifs se renforcent enfin d’un stage de théâtre animé par un intervenant extérieur et clos par une représentation.

Si «  Divo  » et l’action en direction des 3e évoluent au fil des ans, c’est sans doute grâce aux temps de réflexion collective banalisés où les équipes se rencontrent, racontent leurs pratiques. Il en est de même pour l’accompagnement personnalisé, conçu comme «  un labo d’idées  ». Les élèves ont construit le tableau des clés de la réussite. «  Ils sont acteurs de ce qui sera bon pour eux  ». L’année commence par une période d’accueil pendant laquelle interviennent les profs, la CPE, la professeure-documentaliste mais aussi le cuisinier, l’assistante sociale, l’infirmière, toute la communauté éducative participe. Puis viennent des séquences d’ateliers de sept semaines sur lesquels les collégiens se sont inscrits. «  Maths et arts  », «  Dans la peau d’un romain  », «  Italia mia  », «  A ti te toca  », «  Les aventures extraordinaires des Dieux grecs  », «  Tam Gram  », sont quelques un des thèmes avec souvent un croisement de disciplines. Chacun est régi par un projet pédagogique avec toujours une production. L’un deux propose même de réaliser un journal, avec des reportages sur les ateliers et l’utilisation de Didapages.

Tous les intervenants apportent leur pierre à l’édifice comme cette assistante d’éducation, auparavant régisseuse pour le cinéma, qui propose de réaliser un journal télévisé. Chacun à sa mesure et dans l’échange au cours de temps de bilan porte un regard sur ce qui est fait, propose des améliorations. La construction est collective et Cathy Marret l’accompagne. L’important est là aussi : «  mettre ensemble des enseignants qui parlent de pédagogie, de ce qu’ils font, de ce qui marche, permettre le pas de côté là où les profs osent  ». Son implication amène la légitimité pour être admise comme une égale, comme un moteur aussi, autour de la table. «  Je mouille ma chemise  » nous dit-elle, avec des comptes-rendus enrichis de liens, des heures reconnues, des temps banalisés.

La principale du collège, Marie Cardelli, la soutient dans cette démarche et plus encore l’encourage. Cette année, deux classes de 6e sans notes ont été instituées. Pour les préparer, une semaine de formation a été programmée avec comme parrain, Jean-Jacques Bonniol, universitaire à la retraite, fondateur du département sciences de l’éducation d’Aix en Provence. «  Il a su mettre l’auditoire dans sa poche et était une véritable caution pour le projet  ». Deux enseignants de mathématiques articulent l’année autour des compétences, un prof de français évalue par les ceintures, d’autres tentent des tâches complexes. Tous utilisent le logiciel SACoche pour suivre l’évolution des acquisitions.

Les conseils de classe sont suivis par une rencontre avec les parents pendant laquelle les bulletins leur sont remis, les items d’évaluation explicités. De même que leurs enfants, ils répondent à un questionnaire permettant de recueillir leur avis. Les classes sont volontairement hétérogènes, sans inscription volontaire. Dans l’équipe, l’engouement n’était pas a priori partagé et chacun s’implique à son rythme sans jugement de valeur. Là aussi le pari est lancé sur la dynamique de groupe, le partage.

Le principe de ces temps collectifs consacrés à la pédagogie se vit au niveau du bassin. Avec Florent Briard, principal de collège en éducation prioritaire, Cathy Marret co-anime une commission de l’innovation pédagogique. Les établissements étaient invités à présenter leur projet. La rencontre, encore et toujours, le récit, l’échange pour valoriser les initiatives et s’inspirer des autres, l’idée fait merveille. Et sa concrétisation va plus loin avec la mise en place de journées d’échange de pratiques entre professeurs du bassin avec la présence de trois inspecteurs pour faire le lien avec l’institutionnel. Une première réunion a eu lieu et d’autres sont déjà programmées.

Mais pour la principale adjointe, un nouvel avenir se profile déjà avec un nouveau poste, celui de principale d’un collège d’Avignon. Et avant que la page ne se tourne, elle travaille activement pour que cette belle effervescence perdure en réfléchissant à la délégation, pour laisser dans les mains du collectif construit les clés d’une pédagogie active et partagée.

«  Ne pas faire injure à l’intelligence des mômes, instaurer le principe d’équité, de justice  », plus qu’un programme pour elle, ces intentions sont sa motivation à conjuguer en mode collectif. Et les aprioris dans les salles des profs sur les chefs d’établissement, elle les balaie d’un éclat de rire. Il suffit de se souvenir de ce que l’on était enfant, de l’ennui ressenti parfois au sein de la classe, pour souffler de l’enthousiasme sur les projets, terreau d’une véritable communauté éducative.

Monique Royer

Le site du collège Lou Vignarès : https://www.clg-louvignares.ac-aix-marseille.fr/spip/

Sur la librairie

 

Ce qui fait changer un établissement
Le ministre réforme, les enseignants travaillent. Entre les deux, que se passe-t-il à l’échelle d’un établissement ? Quelle organisation, quelle répartition des rôles, quels leviers pour répondre aux prescriptions institutionnelles, pour favoriser les apprentissages des élèves, dans toutes leurs dimensions ?