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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Le prétexte est un jardin

Catherine Muller

5 juin 2014

Dans son école rurale, au cœur d’un village de Normandie, Catherine Muller cultive avec ses élèves un jardin. L’image semble bucolique, photo sépia d’un temps paisible. Et pourtant, cette initiative est pleine de modernité. Rencontre avec une enseignante qui fait jaillir de la terre moults apprentissages.


« Quand on est enseignant, on partage nos passions avec les enfants ». Et la passion de Catherine Muller, c’est le jardinage. Professeure des écoles auprès de CE1-CE2 à Epinay sur Odon dans le Calvados, elle puise dans cette activité des occasions d’apprendre en mathématiques, en français, en sciences.
Son approche est transdisciplinaire, une approche construite lors de ses années passées en Segpa en tant que Maitre F. « Je retrouve les mêmes problématiques, mais avec des enfants plus jeunes, sur la maîtrise de la langue, la sociabilité ou la découverte des règles. Les référentiels sont finalement assez proches ».

Cette façon d’aborder la classe a surpris lorsqu’elle est arrivée dans son premier poste en primaire, et même déstabilisé certains collègues. Aujourd’hui, elle est pleinement acceptée. « Je travaille maintenant dans une école plus ouverte où chacun utilise la pédagogie qui lui convient comme la méthode Freinet ou la pédagogie de projet ». Elle raconte les parents proches avec une association qui finance chaque année des sorties scolaires et une partie de la classe verte. Enseigner dans une école rurale, loin d’une grande ville, c’est aussi déployer des ressources pour accéder aux lieux culturels ou sportifs qui semblent si proches aux citadins. Epinay sur Odon est un petit village de 700 habitants où l’école tient une place centrale, à côté de la mairie, en face du lavoir et tout près du bistrot-épicerie.

Certains jours, le maire rend visite aux enfants dans le jardin et discute avec eux. Il est venu dans la classe leur expliquer sa fonction. Car être « Monsieur le Maire » n’est pas un métier, ont-ils appris. Eux-mêmes ont élu un maire pour les représenter après une vraie campagne électorale. Plusieurs équipes se sont présentées et elles ont du argumenter et réaliser des affiches. La mairie avait prêté une urne et un élève a joué le rôle d’assesseur. L’équipe gagnante a désigné un maire, chargé de représenter la classe auprès de l’institutrice. « Il prend son rôle très au sérieux et m’interpelle en classe » nous dit-elle. Des règles claires ont été fixées. « On élit un maire mais c’est quand même moi la patronne » ou encore « Quand on discute, il faut des arguments, pas des caprices ». Elle regarde avec plaisir les questions qui fusent, la finesse de raisonnement qui émerge. Chaque lundi, se déroule un conseil des enfants où les « métiers » sont répartis. Chacun a son rôle, s’y engage et doit le tenir toute la semaine. Le cadrage est essentiel car ce n’est pas seulement un jardin qu’elle cultive avec ses 23 élèves mais aussi un esprit d’ouverture et d’analyse. Les principes de l’étude scientifique sont appliqués fréquemment pour mener des travaux d’observation où des hypothèses seront émises, partagées et des règles déduites.

Le jardin est alors un terrain d’apprentissages précieux, juste devant la classe, derrière les baies vitrées qui lui offrent une belle lumière. Les élèves choisissent où et quoi planter à partir de mesures de température, de relevés d’ombres. Ils reportent sur des courbes et des tableaux leurs données, regardent les végétaux grandir, mesurent encore et reportent sur leur cahier d’observations ce qu’ils ont constaté. Ils élaborent des fiches sur les têtards ou les papillons, sur les insectes ou les oiseaux à partir d’études ou d’expériences. Le travail se fait en équipe et ceux qui ne maîtrisent pas encore l’écrit dessinent. L’entraide est de mise. L’important est de garder une trace de ce qui sera observé, raisonné, déduit pendant les deux ans passés dans et devant le jardin. Le vendredi, des mamans viennent aider à encadrer les groupes pour réaliser les travaux. Les grands aident spontanément les petits, surtout dans les moments où d’autres classes viennent car le projet est devenu celui de l’école toute entière. Elle a reçu le label « Eco-école » et son composteur digère les déchets verts de la cantine. La fibre écologique gagne les élèves qui protestent contre l’utilisation des herbicides par les employés municipaux ou remarquent que les fiches fournies par la Ligue Protectrice des Oiseaux ne permettent pas de distinguer assez clairement deux espèces.

La pédagogie de projet s’invite aussi dans l’enceinte de la classe. Les murs deviennent livre de grammaire enrichi au fur et à mesure par les notions acquises. « Pourquoi il y a tout cet espace vide sur le côté. Qu’est ce qu’on a encore à apprendre ? » interroge un CE2. En équipe, ils s’approprient les règles à l’aide d’une ardoise. Chacun écrit un mot puis ensemble, ils composent un groupe nominal, puis une phrase. Ils s’interrogent ensuite sur les accords et les CE2 sur la conjugaison à l’imparfait. Quelque soit son niveau, chacun participe, y compris un élève sourd qui ne maîtrise pas l’écrit. Il pique des mots sur les ardoises, construit une phrase, la fait lire par les copains, l’apprend puis la répète. La classe correspond par mail avec une auteure de livre pour enfants dont ils ont étudié un roman. En mathématiques, le fichier est déjà terminé.

L’approche transdisciplinaire implique un travail de préparation important pour recouper les activités avec les programmes. « Je ne peux pas concevoir une pédagogie sans qu’il y ait un sens pour l’enfant » explique l’enseignante. Le plaisir d’apprendre, de découvrir, la curiosité et la sociabilité développées sont autant de portes ouvertes sur la réussite. Le risque est peut-être que ces enfants s’ennuient ensuite s’ils rencontrent des pédagogies plus classiques dans leur scolarité future. Mais pour l’heure, ils poursuivent leurs découvertes que les parents peuvent suivre sur une page Facebook dédiée. L’ouverture de cette page a soulevé des débats sur l’opportunité ou non de cet usage des réseaux sociaux en primaire. « J’ai cherché des conseils pour réaliser un dossier bien costaud avant l’ouverture et j’ai expliqué la nature pédagogique du projet pour convaincre les parents » nous dit l’enseignante. L’an prochain, elle utilisera un ENT. Le matériel informatique de la classe est limité, quelques ordinateurs, un TBI portable partagé au sein de l’école, une connexion Internet filaire. Alors avec ses collègues et à leurs côtés la municipalité et les parents d’élèves, elle va rechercher des financements pour que l’école d’Epinay sur Odon s’ouvre encore plus.

Car l’histoire que nous raconte Catherine Muller est celle d’une école ouverte où le jardin est à la fois lieu de vie et prétexte pour apprendre ensemble. « Je m’éclate en CE1-CE2 » conclut elle en riant. Et cette conclusion souligne le plaisir à partager, à enseigner, et à laisser se déployer, au delà des connaissances, un bonheur à grandir et apprendre ensemble.

Monique Royer