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Le pôle innovant du lycée Jean Lurçat menacé

L’administration de l’Éducation nationale s’intéresse-t-elle à la fracture scolaire ?

2 juin 2005

[ Lire l’entretien avec Gilbert Longhi
et la présentation du lycée Lurçat
]

Au sein du Lycée Jean Lurçat à Paris, des équipes mettent en œuvre des formules de « raccrochage » pour des jeunes qui ont quitté la scolarité normale. Elles fonctionnent en liens étroits et suivis avec tant les jeunes que, s’il y a lieu, leurs familles, sans compter leur temps, et ce fonctionnement fait l’objet d’une préparation minutieuse étalée sur plusieurs mois. Il suppose à la fois une cooptation des membres des équipes et une certaine stabilité de celles-ci. Ces équipes sont composées pour l’essentiel d’enseignants contractuels, qui acceptent, voire choisissent, des conditions de travail différentes de celles des établissements « ordinaires ». Leur travail a fait l’objet d’évaluations très positives par les inspections.

Sans se soucier apparemment de ces spécificités, la direction de l’académie de Paris a entrepris de mettre fin à ces contrats et de nommer d‘autorité à Lurçat des titulaires remplaçants et d‘autres enseignants au profil uniquement disciplinaire, non préparés à une autre manière de travailler. Elle met fin en outre aux contrats emploi-solidarité des aides éducateurs qui faisaient partie intégrante des équipes éducatives.

Elle prend ainsi, pour de simples raisons de rigidité réglementaire, le risque de faire disparaître une formule de raccrochage qui avait montré son efficacité et dont le besoin n’est pas à démontrer.

C’est un gâchis humain, c’est aussi un gâchis financier.


Le pôle innovant du lycée Jean-Lurçat menacé

Malgré un rapport d’évaluation pédagogique très positif, les structures de raccrochage scolaire sont remises en cause par la destructuration des équipes en place (obstruction à la titularisation des personnels précaires et interruption des contrats).

Les dispositifs pédagogiques du Lycée Jean Lurçat proposent trois cursus de raccrochage à un « public sans école », en demande de reprise de scolarité ou de formation professionnelle. Les différents projets ont été initiés par des micro-équipes, qui se sont ensuite organisées au sein d’un pôle afin de mutualiser et optimiser toutes les compétences des enseignants. L’ensemble est maintenant appelé Pôle innovant du Lycée Jean Lurçat.

Les enseignants oeuvrant dans ces équipes sont soit titulaires « ATP » (affectés à titre provisoire), soit contractuels. Ces contractuels ont pour la plupart été à l’initiative des projets ou cooptés sur des compétences indispensables à l’équipe.
A la création du projet, l’Académie a proposé de ne pas recruter de titulaires, et donc de puiser dans les réserves de maîtres auxiliaires ou de contractuels. D’ailleurs les postes étant provisoires, ils n’étaient pas très attractifs pour des professeurs titulaires ; ils ne paraissaient pas au mouvement. Il résulte de ces années « provisoires »une très forte proportion d’enseignants contractuels sur le Pôle.

Ce mois de mars 2005, les dispositifs ont été pérennisés par l’académie en terme de moyens financiers et de moyens postes, le principe de la cooptation pour la formation de l’équipe étant maintenu. Nous nous en réjouissons.
En revanche, une très forte menace pèse sur les contractuels, dont le statut nous est annoncé comme contradictoire avec des postes définitifs.
C’est à ce titre que l’académie a proposé à des TZR non employés de remplacer ces collègues. Pour ce faire, une procédure a été mise en place que nous avons respectée : définition des profils de postes occupés par les contractuels, accueil des TZR intéressés par l’appel à candidature lancé par l’académie, compte-rendu des entretiens. Aucun TZR n’a finalisé sa candidature dans la mesure où il ne possédait pas toutes les compétences inhérentes au profil.
La DPE tente maintenant de passer outre la définition des profils et la cooptation par l’équipe : pression sur les TZR accueillis, proposition de nommer des personnes aux compétences uniquement disciplinaires....

La Direction des Personnels ainsi que La Direction des Ressources Humaines ne semblent pas vouloir entendre que ces personnes qui travaillent depuis cinq à sept ans dans l’équipe en sont des piliers indispensables, que leurs compétences sont reconnues au sein de l’équipe, auprès des élèves et des parents et bien plus largement encore :
Ainsi, l’évaluation des dispositifs organisée par la mission INNOVALO et effectuée par un groupe de six inspecteurs a rendu un rapport très positif non seulement sur les dispositifs pédagogiques et le cheminement qu’ils permettent aux jeunes accueillis mais aussi sur les enseignants qui en assurent la mise en œuvre.
Dans le cadre de la recherche pédagogique également la reconnaissance est claire : tous les membres de l’équipe sont appelés en différents lieux de formation afin d’exposer leurs expériences et leurs initiatives. Ce travail de communication et de formation est effectué aussi bien par tous. Le choix de l’intervenant est fait, bien évidemment, en fonction de ses compétences sur le terrain, et non de son statut, de son titre ou de son diplôme. Aucun organisme - CRDP, INNOVALO, MGI, Académie de Nantes ou de Marseille, Université Paris X- n’a demandé les titres de nos intervenants mais tous, titulaires et contractuels, ont été appréciés pour leurs compétences et la valeur de leurs interventions.

Depuis le mois de février 2005, nous avons connaissance des menaces qui pèsent sur notre équipe dans le cadre de la résorption des emplois précaires et des TZR excédentaires. Nous avons donc pris contact avec la Direction des Ressources Humaines, avec la Direction des Personnels, avec le responsable de la mission INNOVALO, afin de leur faire part de nos inquiétudes et de nos demandes.
Ces démarches présentaient déjà un caractère d’urgence compte tenu du calendrier spécifique de nos dispositifs :

  • de janvier à mars 2005 nous recevons en réunions d’informations les familles et les jeunes candidats à la rentrée de septembre.
  • De mars à mai, tous les candidats enregistrés lors des réunions sont reçus individuellement. Cet entretien est assuré en plus du service habituel de chaque enseignant, il permet de discerner au mieux la structure appropriée pour le jeune, ou d’aider à l’orientation sur d’autres possibilités. Il faut souligner que l’enseignant qui a assuré l’entretien d’un élève en deviendra le tuteur, tant il est vrai que ce premier entretien a valeur de rencontre et de nouveau départ pour le jeune.
  • Début juillet, les nouveaux élèves sont accueillis par l’ensemble des enseignants pour trois jours de pré-rentrée, les jeunes y découvrent les dispositifs en action, leurs enseignants dont leur tuteur et contractualisent leur décision d’inscription.
  • De fin mai à mi -juillet, l’équipe travaille au bilan de l’année écoulée et à l’analyse de la nouvelle population scolaire. C’est cette étude qui permet d’améliorer, affiner le projet pédagogique pour la rentrée de septembre.

Ainsi dès mars, nous sommes en préparation de l’année 2005/2006, l’équipe existante est partie prenante de tout le devenir des dispositifs de la rentrée suivante, aussi bien sur le plan du recrutement que sur le plan de l’organisation et la mise en œuvre pédagogique.

Malgré ce calendrier connu des différents services du Rectorat, l’interruption des contrats reste à l’ordre du jour. La constitution de l’équipe, normalement effectuée par nous, est impossible. Nous sommes de fait bloqués et ne pouvons assurer ni l’inscription des élèves ni la préparation de l’année scolaire prochaine.

Depuis ce matin, (24 mai), une nouvelle menace pèse sur notre travail : les contrats emploi-solidarité n’ont pas eu la prolongation promise. Ces personnels qui ont la fonction d’assistants d’éducation, ont été mis en place lors de la suppression des emplois jeunes. Ils font partie intégrante de l’équipe, assurant l’accompagnement des élèves ainsi que des activités péri-éducatives qui ont un rôle non négligeable dans le processus de raccrochage.

Dans ces circonstances nous demandons une reconnaissance des personnes et de leur travail, c’est-à-dire :
- Pour les enseignants contractuels

  • un accès à des concours réservés ( par exemple CEPIF)
  • ou une titularisation par la validation des expériences et du travail
  • un maintien sur le poste jusqu’à titularisation

- Pour les assistants d’éducation

  • une prolongation des contrats ou, mieux (parce que plus longs), l’établissement de nouveaux contrats tels que proposés par le plan Borloo.

Jacques Ténier


[ Lire l’entretien avec Gilbert Longhi et la présentation du lycée Lurçat ]