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Billet du mois (N°451 - mars 2007)

Le piège de l’indignation

Par Marie-Christine Chycki


Le ministre de l’Éducation nationale a décidé de s’attaquer à l’enseignement de la grammaire.

Haro sur l’ORL (observation raisonnée de la langue), haro sur la grammaire de texte, retour à des apprentissages systématiques, et pour ce faire, horaire imposé.

Et si nous prenions tout simplement acte de la nouvelle donne ?

Nous savons que l’on peut apprendre n’importe quoi (ce n’est pas péjoratif) pourvu que les activités proposées tiennent compte du développement de l’enfant et que le dispositif choisi mette en activité les élèves avec un temps suffisant pour prendre la parole, réfléchir, faire du travail personnel.

Faire de la grammaire de texte, si c’est pour que le professeur reformule, commente, suscite des questions que - faute de répondant - il finit par poser lui-même, ravi d’avoir d’ailleurs la réponse toute prête dans sa besace, ne produit aucun apprentissage. Sauf qu’il faut dire la même chose pour la grammaire de phrase. Ce qui compte, ce n’est pas le contenu mais les démarches intellectuelles mises en oeuvre pour découvrir un objet, susciter la curiosité, donner envie de le comprendre.

Nous pourrons donc faire de la grammaire de phrase pendant l’horaire imposé - et même au-delà - sans dommage, pourvu que nos phrases soient choisies pour la réflexion qu’on veut susciter. Nous pourrons, à l’instar de Raymond Queneau, choisir quatorze phrases pour créer cent mille milliards de poèmes. Nous pourrons jouer au cadavre exquis pour créer des surprises. Nous pourrons fabriquer des colliers de relatives pour orner le cou trop nu des noms esseulés. Nous pourrons rebaptiser toutes les classes grammaticales avec des noms d’oiseaux ou de couleurs ou de métiers ou de ce qu’on voudra. On pourra même donner tous les avatars des terminologies académiques : ce qui comptera, c’est bien de faire manipuler la langue dans ses unités significatives jusqu’à ce que les élèves puissent en jouer, introduisant ainsi la distance nécessaire à l’analyse.

Nous pourrons aussi faire des dictées - que nous ne noterons pas - puisqu’il s’agit après tout de « soigneusement les corriger » : nous pourrons le faire en groupes, en faisant produire la règle, en nous moquant du correcteur orthographique de nos ordinateurs qui dit souvent n’importe quoi (là, c’est péjoratif), en développant la coopération et en évitant toute mise en compétition sur ce que nos glorieux prédécesseurs appelaient « la science des ânes ».

Nous pourrons encore dicter des langages inventés avec des règles nouvelles de transcription graphique et il phodra vouar a vouar de pastronpé... Nous pourrons rédiger une grammaire spécifique aux SMS...

Évitons de tomber dans le piège de l’indignation : ce qui est mortifère, ce n’est pas de « faire de la grammaire » mais de l’enseigner sans imagination, sa calculette à la main pour « faire la moyenne », en soulignant du rouge de la honte les impardonnables fautes commises par tous ces paresseux qui pourraient bien comprendre - s’ils travaillaient un peu plus - que le sujet fait l’action - sauf quand il la subit -, mais dans ce cas c’est le complément d’agent qui agit et le complément d’objet direct qui prend le relais pour devenir le sujet.

C’est pourtant simple et plein de bon sens ! Non ?