Apprendre pour mieux enseigner, même après plusieurs années en classe, avec des élèves : ça me parait être l’idéal. Enseigner et cesser d’apprendre, parce que je sais : je constate trop souvent cet état d’âme, comme si demeurer ouvert à apprendre enlevait de la légitimité à l’enseignant, démontrant ainsi qu’il ne sait pas tout. Les enseignants ont-ils cessé de vouloir continuer d’apprendre au moment où ils ont commencé à enseigner ? La question se pose, il me semble. Sinon, comment expliquer autant de résistances à remettre en question leurs pratiques pédagogiques ? Et surtout, comment expliquer autrement le peu de considération pour l’utilisation des leviers que sont les technologies de l’information et des communications ?
Quand on sait qu’à partir du début des années 2000, chaque enseignant pouvait s’informer et trouver des ressources pour parfaire sa formation initiale par internet ; quand on sait que les réseaux comme celui d’internet brisent l’isolement et permettent de cesser de réinventer l’eau chaude chacun de son côté, peut-être que les enseignants ne sentent pas leur tâche si lourde. Peut-être que les enseignants ne décodent pas que leurs problèmes de gestion de classe ont souvent tout à voir avec la façon dont les jeunes apprennent hors de leur classe.
Sur le web, avec les blogs, Wikipédia et les autres médias numériques dits « sociaux », la planète internet a rapidement été envahie par tous les contenus générés par des utilisateurs du réseau des réseaux. On peut maintenant affirmer que chaque enseignant qui le souhaite a la capacité d’y prendre sa place. Certains y parviennent via leur blog , leur page Facebook ou leur canal Twitter et sont en contact avec des milliers d’autres enseignants. D’autres ont trouvé dans Sésamath ou aux Cahiers pédagogiques des occasions de se mettre ensemble pour réfléchir, agir en se ralliant autour d’un projet commun.
Reste que l’expérience du numérique demeure anecdotique dans les milieux scolaires, de la maternelle à l’université.
Pour apprivoiser la puissance du numérique, il devient nécessaire d’activer la fonction d’apprenant chez chacun de ceux qui ne sont pas nés avec la présence de cet internet devenu participatif. Sinon, il y a peu de chances de pouvoir seulement apprivoiser le potentiel de ce monde des « petites Poucettes » de Michel Serres condamnées à devenir intelligentes. Sinon, il n’y a aucune chance de constater chez les jeunes d’aujourd’hui qu’ils écrivent et qu’ils lisent davantage que ceux de la génération précédente et que c’est nous, risquant d’être analphabètes numériques, qui perdons toutes ces occasions de se servir de ces situations d’apprentissage pour enseigner. Le virage numérique a si peu à voir avec les enjeux technologiques.
Je le redis : sans culture de l’apprentissage, les enseignants risquent de passer à côté du potentiel du numérique !
Au moment où j’écris ce billet, la crise des rythmes scolaires bat son plein. J’aimerais imaginer qu’au moment de votre lecture, elle est apaisée ou qu’elle a, finalement, été le levier d’un débat constructif. La loupe de l’actualité peut être déformante. Elle peut aussi servir à mieux voir, sans échappatoire, ce qui fait mal à voir.
Alors qu’il croyait traiter le plus facile du plus facile d’un dossier réputé (à tort) consensuel, un ministre agrégé de philo, inverseur de manettes et créateur de postes, défenseur du temps long et adepte de la progressivité, se prend en pleine figure une sorte d’infini négatif du système. De dignes professeurs des écoles, passés de la déprime à la protestation, lui renvoient qu’il se heurte d’abord à ses propres erreurs et que l’éducation ne se gouverne pas seulement par décisions descendantes. Mais bien malin qui, de leurs critiques enchevêtrées, parviendrait à déduire un projet alternatif capable de recueillir leur approbation. De sympathiques syndicalistes que l’on voyait fort accablés un an auparavant s’adressent soudain à l’autorité politique sur le ton intraitable du créancier réclamant son dû sous huitaine. Encouragés par l’ambiance, des enseignants de diverses catégories puisent à leur tour dans le répertoire empoisonné du « je ne veux plus rien entendre ». Momentanément discrets, les intégristes du scolaire coercitif veillent en embuscade, prêts à décréter la nuit des savoirs dès qu’un kamikaze fera mine d’alléger un programme.
Tout se passe comme si chacun, n’ayant attendu que ce moment, avait soigneusement répété son rôle dans un sociodrame suicidaire intitulé « Ça ne marchera pas ». Quel que soit le sujet abordé, devant chaque amorce d’une possible nouveauté, se met en place une rhétorique du refus préventif aux accents aussi désespérés que désespérants. La fédération informelle des oppositions contradictoires est en marche. Familier de tous les protagonistes, le journaliste est bien placé pour savoir qu’il n’y a pas de fumée sans feu, de conflits sans tensions accumulées. Chacun ou presque, à bien y regarder, a ses justes motifs. Mais les justes motifs de tous aboutissent à coaguler une impossibilité de changement dont personne ne serait entièrement responsable et dont tous, à terme, subiraient les conséquences.
Il y a quinze ans, découvrant la rubrique éducation, j’entendis une personne savante souligner qu’à l’échelle de notre système éducatif, quinze années étaient une brève durée. Ce bail est écoulé et tout indique qu’il ne sera pas renouvelé à l’identique, car le reste du monde n’attendra pas. Le système ne peut plus supporter longtemps de ne pas réaliser ses objectifs proclamés et de bafouer ses propres principes. Il doit s’ouvrir, s’épanouir, retrouver de la gagne et du plaisir ou, cette fois, périr, car un nouvel échec historique le laisserait sans défenseurs.
À la désagrégation rampante que nous connaissons depuis des années succèderait alors une déstructuration officielle, faisant de la capacité d’investissement et des options propres à chaque famille les seuls déterminants d’un parcours scolaire, dans une logique décomplexée du chacun pour soi. Une autre refondation, qui (notons bien que c’est encore un conditionnel) ferait amèrement regretter l’actuelle et ses détestables défauts.
http://education.blog.lemonde.fr/
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De l’ordre,
par Christophe Chartreux
Aux balbutiements d’un XXIe siècle angoissant, chaotique, échevelé, nous, parents, élèves, enseignants, citoyens en général, avons tendance à réclamer non pas un ralentissement, non pas du recul, non pas le temps de la réflexion nécessaire à la compréhension d’un monde d’une incroyable complexité, mais de l’ordre pour un monde que nous estimons en désordre.
Une salle de classe quelque peu agitée est un concentré idéal de désordre parfois. Et au milieu de ce petit chaos, le maitre de cérémonie, le professeur, réclame, intime, impose l’ordre. Il l’obtient souvent. Contrairement aux légendes (le monde et l’esprit ont besoin de légendes pour survivre), nos établissements scolaires ne sont pas à feu et à sang. Ils ne le sont que dans quelques esprits chagrins portés par la volonté de véhiculer des caricatures faciles, convoquées au banquet des démonstrations hallucinantes de mauvaise foi.
Qu’est-ce que l’ordre ? Méfiance ! L’ordre et sa quête peuvent mener aux pires extrémités. Souvenons-nous de Goethe osant dire : « Je préfère une injustice à un désordre. » Mais ce Graal, notamment dans nos salles de classes, est d’une dangerosité extrême, car il cache beaucoup plus qu’il ne révèle. Il cache les soucis de cet élève silencieux, si respectueux de l’ordre imposé qu’il ne peut être que « sans souci ». En tout cas, il n’en pose pas. À vous, le maitre, il dissimule les lacunes passées sous silence. L’ordre et le silence vont si bien ensemble.
Le professeur est heureux. Il a vaincu le désordre. Il fait du maintien de l’ordre. Il est une force de l’ordre. Il passe dans les rangs. On entendrait une mouche voler. Il s’arrête un instant, contemple les têtes penchées sur les cahiers. Fier. Derrière lui, ou devant, ou à côté, il ne voit ni n’entend le désordre, le chaos, l’enfer que vivent ces quelques enfants perdus au beau milieu des incompréhensions qu’on leur imposera de retrouver lors des devoirs maison.
Je ne fais pas ici le procès de l’ordre ni l’apologie du désordre. Mais celui de la bêtise portée par quelques-uns voulant faire croire que la solution des problèmes incontestables de l’école serait d’y ramener l’ordre. Ceux-là, en fait, ne veulent qu’une école sans rires, sans pleurs, sans enthousiasme, sans naïveté, sans disputes, sans amours, sans sourires.
Une école en ordre ? La grande illusion...
Le blog de Christophe Chartreux
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Sortez vos ordiphones !
par Michel Guillou
Septembre 2012. Une classe de 6e d’un collège. C’est le début de l’après-midi. Il fait encore beau malgré l’été finissant. Les élèves entrent en classe.
Les élèves : — Bonjour Madame.
La professeure : —Bonjour les enfants. Asseyez-vous, c’est plus simple. Nous allons sortir.
Les élèves : — Chic, Madame !
La professeure : — Ne montrez pas d’impatience. Il s’agit de travailler, bien sûr. Nous reviendrons en classe, car un petit test vous attend pour vérifier si vous m’avez écoutée et retenu les noms des plantes, des arbres et des différents éléments du paysage. Comme vous le savez, nous partons à la découverte de notre environnement naturel proche. Sortez vos ordiphones.
Un élève, devant : — Pour quoi faire, Madame ?
La professeure : — Sois patient, Antoine. Je vous affiche comme d’habitude à l’écran un Code QR que vous allez flasher. Il vous conduira directement à une page en ligne (la voyez-vous tous ?) qui affiche les consignes de cette séance, à lire et, surtout, à relire. Vous allez travailler et serez évalués par deux. Prenez des photographies et des notes. Utilisez vos ordiphones pour cela, vous n’aurez besoin de rien d’autre.
Les élèves sortent derrière leur professeure. Les groupes se constituent, non sans mal.
Tout ce petit groupe rejoint le terrain vague planté de nombreux arbres, là-bas, derrière le gymnase. La professeure explique le paysage végétal et utilise de nombreux mots dont elle explique le sens : les arbres, les arbustes, les plantes herbacées, les feuilles et folioles, tiges, troncs, ainsi que les parties des fleurs, pétales et sépales. Malika a repéré un robinier qu’elle photographie pendant que Claudia observe, décrit et dessine ses folioles. Benoit et son frère Bastien s’activent autour d’une touffe de résédas jaunes. On a proposé à Noémie et Zoé de travailler sur un sceau-de-Salomon qui n’a plus ses fleurs. Zoé vérifie sur Wikipédia leur couleur et leur forme. Chaque groupe s’active ainsi à photographier, observer, annoter, comparer les informations qu’il trouve.
De retour en classe, la professeure : — Placez maintenant dans notre espace partagé en ligne les photos que vous avez prises. N’oubliez pas non plus de joindre les notes et les légendes que vous avez rédigées pour chacune d’elles.
Zoé : — Nous ne sommes pas certaines, Noémie et moi, de l’orthographe de certains mots. Pouvons-nous vérifier sur le dictionnaire ?
La professeure : — Vous devez le faire. Utilisez le Wiktionnaire, c’est une bonne ressource, libre et gratuite. Si vous n’avez pas terminé, faites-moi parvenir vos travaux dès que possible, quand vous serez dans le bus ou une fois rentrés chez vous. Je dois les avoir avant vingt heures. Notez-le dans votre agenda en ligne, tout de suite. L’avez-vous fait ?
Les élèves : — Oui, Madame.
La professeure : — Vous et vos parents pourrez lire mes appréciations en ligne avant demain soir. Nous pourrons donc en reparler lors de la prochaine séquence. Est-ce bien compris ?
Les élèves : — Oui, Madame.
La professeure : — Ne rangez pas vos ordiphones, nous allons encore en avoir besoin pour un petit test. J’ai besoin de savoir ce que vous avez compris et retenu de mes explications dehors. C’est un petit test à choix multiples dont vous avez l’habitude. Tapez sur le clavier de votre ordiphone le numéro de la réponse choisie. Prêts ?
Les élèves : — Oui, Madame.
Les diapositives défilent et les élèves répondent aux questions. Pour chacune d’elles, une fois que tout le monde a répondu, un histogramme s’affiche avec l’ensemble des réponses. La professeure indique pour chacune d’elles quelle est la bonne. À chaque fois, il y a un peu d’excitation.
Les élèves ont terminé et la permission leur a été donnée de sortir. La professeure a noté qu’Antoine et Zoé n’ont pas réussi le test. Elle leur consacrera un peu de temps la prochaine fois.
Michel Guillou @michelguillou












