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Le papier du blogueur

« Débordée ? Moi ? » et « Le coin des auteurs »

Loustics et Aurore Valat

15 novembre 2013

Depuis l’an dernier, les Cahiers pédagogiques demandent chaque mois à un blogueur s’il veut bien leur écrire un billet. Mila Saint Anne, Ticeman, Frédéric Davignon, Amériquébécoise, Delphine Regnard, Guillaume Caron, Bernard Desclaux, Michel Guillou, Luc Cédelle, Christophe Chartreux, Mario Asselin, Sébastien Rome, Ghislain Dominé ont déjà répondu à l’invitation. Et voici deux nouveaux billets, celui de Loustics et celui d’Aurélie Valat.


Le coin des auteurs

« Maitresse, est-ce qu’on fait écriture aujourd’hui ? Allez, Maitresse, on peut faire écriture ? On n’en a pas fait mardi ! » Voilà ce que l’on peut entendre dans la classe quasi quotidiennement. Des élèves désireux de « faire écriture », entendre, de poursuivre le travail sur leur texte.

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La classe lors de l’atelier d’écriture a tout d’une ruche : les élèves sont répartis un peu partout, certains à leur bureau mettant la touche finale à leur texte, d’autres sur les ordinateurs et iPads de la classe à effectuer des recherches sur le sujet sur lequel ils sont en train d’écrire ou d’insérer des images à leur texte, « pour montrer de quoi on parle » et pour que « le lecteur comprenne mieux ». D’autres encore sont en entretien avec moi ou avec un de leurs camarades. Ensemble nous retravaillons le texte, je m’intéresse au contenu, aux choix de l’élève dans sa démarche d’écriture et l’oriente lorsqu’il est bloqué. Les élèves savent maintenant qu’un texte doit être retravaillé plusieurs fois, que l’on doit barrer, réécrire souvent. Par deux, trois ou quatre parfois, certains montent un petit club de relecture. « On se lit nos textes, Maitresse, pour vérifier que tout le monde va bien comprendre. »

Fatou déplace l’étiquette en forme de crayon qui porte son prénom sur le tableau de la classe. Ce tableau contient toutes les étapes de travail sur le texte, de sa préparation (recherche d’informations, création du plan, etc.) à la publication finale, permettant à chacun de repérer visuellement le chemin parcouru et ce qu’il reste à faire. Cela me permet aussi, d’un seul coup d’œil, de voir où chaque élève en est dans l’écriture de son texte.

Les sujets sont libres, ainsi que la forme du texte. Il peut s’agir de fiction, mais le plus souvent, les élèves préfèrent le documentaire. Les sujets sont variés : le sport, les personnages célèbres ou encore les animaux, la nature, etc. Le moment le plus attendu toutefois, celui qui fait monter l’excitation d’un cran, est le moment où, enfin, on va pouvoir imprimer son texte « sur du beau papier » et le partager avec les autres. C’est un moment crucial dans la vie de l’apprenti écrivain, ce moment de publication. Celle-ci se fait de façon très officielle. L’écrivain s’installe solennellement dans le fauteuil dédié à cet effet, attend le silence et commence à lire son texte aux autres, qui n’en perdent en général pas une miette. À la fin de cette lecture, qui n’est en aucun cas obligatoire (on a tout à fait le droit de ne pas partager son texte avec les autres), les commentaires, souvent constructifs, fusent : « J’ai bien aimé ton texte, j’ai trouvé qu’il était intéressant et j’ai appris des choses sur la gym », ou encore « Tu aurais pu aussi parler de l’équipement de la salle, parce qu’on ne sait pas trop ce qu’il y a dedans ». Le texte est ensuite ramené à la maison pour être lu par la famille et est ensuite accroché sur notre panneau « Coin des auteurs » dans le couloir, afin que tous puissent le relire s’ils le souhaitent.

L’écriture de textes est devenue un moment de plaisir partagé dans la classe, et l’enthousiasme des élèves un véritable facteur de motivation pour l’enseignant !

Aurore Valat
universdemaclasse.blogspot.com


Débordée ? Moi ?

Je suis une femme heureuse ! Une femme épanouie. Mais non, je ne parle pas de mes kilos ! Même si c’est vrai que la station assise devant un ordinateur pendant huit heures d’affilée n’a pas encore été reconnue comme sport olympique. Il faudrait peut-être des exercices de fitness devant un écran. Pfff ! Il faudrait qu’ils m’expliquent comment serrer le ventre et les fesses, lever les jambes en rythme, tout en tapant une leçon de grammaire pendant que notre grand épèle ses mots et que la petite récite ses tables de multiplication, qu’elle ne connait toujours pas ! Être une mère, une instit et une blogueuse accomplie, ou bien une superfemme mince et musclée. Alors voilà, moi, j’ai choisi. Enfin, choisi...

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Donc, je disais : une femme heureuse et épanouie. Une femme active et de son temps, quoi. Active ? Je ne sais pas si c’est le mot, mais je vous laisse juger.

7 h, lever. Oui, je sais, ce n’est pas très tôt, mais que voulez-vous, je ne suis pas du matin, ni du soir d’ailleurs ! Ensuite, douche, petit déj, et tout ça en mode commando. « C., va te laver les dents. L, rends ses chaussettes à ton frère. L., change de chaussures, je t’assure que des sandales dans la neige, ce n’est pas très tendance. »

7 h 50, tout le monde est dans la voiture, en route pour la garderie du matin. Et là, commence une journée d’école tout à fait ordinaire : photocopies, corrections, disputes des élèves, et des collègues parfois, services de portail, de récréation ou dans les toilettes. Ben oui, on ne voudrait pas qu’un petit plaisantin recommence à remplir le WC avec du papier, histoire de voir ce qui va se passer. Le midi, bien sûr, on se repose un peu : corrections, fiches de signalement, photocopies, rendez-vous avec les orthophonistes et autres réunions tellement gratifiantes dans notre métier.

18 h, enfin, rentrer chez moi, et commencer ma deuxième journée. Je récupère mes enfants avec l’espoir qu’ils n’ont pas rempli les toilettes avec du papier, eux. Alors commence un autre numéro d’équilibriste : suivre les devoirs des enfants tout en répondant aux courriels des internautes qui demandent un mot de passe qui n’existe plus depuis un an. Essayer de mettre en ligne le dernier superarticle qui sauvera surement l’humanité et sentir une odeur de brulé dans la cuisine. Les carottes !

21 h, l’heure du blog. Ah, le blog... Que d’échanges sympathiques et enrichissants. Des tas de personnes qui écrivent pour vous féliciter et vous demander la version modifiable, déjà en ligne bien sûr. Des enseignants motivés qui voudraient qu’on les aide à construire leur programmation de l’année. Heu, je vais peut-être déjà faire la mienne, hein ? Des collègues étrangers enthousiastes qui souhaiteraient que vous leur donniez des cours de français ! Vraiment ? À distance ? Des élèves studieux qui vous insultent. Quoi ? J’exagère ? Non, non, j’ai bien connu tout ça, et tellement d’autres choses encore ! Mais soyons honnête, ces derniers cas ne sont qu’une goutte d’eau dans un flot de gentils messages, de personnes qui partagent leur travail avec moi, qui me félicitent, m’encouragent, et me donnent l’envie de continuer.

Alors ? Une femme ? Une mère ? Une instit ? Une blogueuse ? Tout ça. À la fois.

Loustics
http://www.loustics.eu


Quand la recette fait un four

Un repas dominical. Toute la famille est réunie. L’odeur de cuisson mais aussi les regards, surtout les regards, pèsent sur vous, l’hôte du jour. Le repas est attendu. À la sortie du four, tous les yeux convergent vers le plat de résistance. L’ensemble de ce dimanche semble reposer sur ce seul plat. Silence gêné. Les fourchettes attaquent davantage les assiettes que le gigot certainement trop cuit. Davantage pesant à chaque minute, ce diner ne prend pas. Saveurs inadaptées, vin trop fleuri, épices trop marquées. Ce diner est un four.

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Ceci n’est pas un repas. Ceci est un de ces nombreux cours où, dès les premières minutes, vous sentez que quelque chose ne tourne pas rond. Silence gênant. Pourtant préparé avec amour, votre scénario pédagogique ne prend pas. Tel une mayonnaise. Comme ce cuisinier qui est convaincu du bienfondé de son audace culinaire, vous soutenez votre démarche. À grand renfort de variations dans la tonalité de votre voix, de mise en scène multimédia, et de gestes enflammés. Mais pour seul résultat des regards interloqués mêlés aux bavardages. À peine monté, le flan est retombé.

Votre présentation cinématographique n’a pas soulevé l’enthousiasme attendu d’un bon trailer. Vos fiches ressources ont laissé de marbre. Votre démarche inductive s’est pris une plaque. Et votre annonce de publication via Twitter a fait l’effet d’une baleine. Oui, votre recette a fait un four.

Mais qu’est-ce qui a pu lui manquer ? Vous avez bien suivi les indications des 100 recettes pour être un prof innovant. Les ingrédients étaient d’une qualité irréprochable. Les supports de cuisson sans résidus carbonés. Le service dévoué et connaisseur. Mais visiblement, ça n’a pas suffi.

Pourtant, peut-être vous a-t-il manqué un élément crucial. Comme ces gousses de vanille dans une pâtisserie. Le nom de cette épice si singulière ? La motivation ?

De tous les ingrédients, la motivation est autant la plus importante que la plus imprévisible. Entre la motivation de l’enseignant et celle de l’élève, il y a un nombre extrêmement variable de temps de cuisson. Background culturel, appétence et appétit pour la discipline enseignée, passif relationnel entre la classe et son professeur, interactions et ordre social parmi les élèves, etc. Or, la motivation, de tous les composants d’un cours, est certainement celui qui prime (voir par exemple les travaux de Judith Meece).

Mais nous touchons là un point où cuisine et pédagogie se séparent : il n’y a malheureusement pas de recette pour la seconde. Et s’il y a bien de bons cuisiniers, reconnus par leurs étoiles si fièrement arborées, on peut se poser la question de l’existence de pédagogues étoilés aux tables constamment pleines.

Ghislain Dominé


« On dit qu’Héraclite a des visiteurs étrangers qui, l’ayant trouvé se chauffant au feu de sa cuisine, hésitaient à entrer, fit cette remarque : “Entrez, il y a des dieux aussi dans la cuisine”. » Aristote cite Héraclite pour signifier que tous les êtres de la nature sont beaux et bons à connaitre.

S’il est un des problèmes le plus évoqués, au moins une fois par an, dans tous les conseils d’écoles, avec celui des dames de cantine qui crient tout le temps, la propreté des toilettes est certainement un des plus complexes sur lequel agir. Pourtant, ce n’est pas un problème anodin. Les toilettes sales des écoles sont en cause :
« Une portion non négligeable (d’élèves) parait présenter des pathologies en rapport avec la non-fréquentation des toilettes : constipation aigüe ou chronique (15,1 %), infection urinaire (21,6 %) » selon un rapport de 2007. Cela peut être une cause non négligeable de malêtre à l’école.

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C’est pourquoi, avec mes collègues, nous avons pris le problème à bras-le-corps au printemps 2012. La première mesure a été de distinguer les toilettes des filles et des garçons et qu’il y ait plus de toilettes pour les filles. Option motivée par le souvenir des files d’attente aux toilettes dames du cinéma. Les filles subissent aussi plus souvent un mauvais état des toilettes. Deuxième mesure, un règlement des toilettes, sur le même principe que celui qui guide celui de l’école et des classes. On édicte d’abord un droit : le droit d’avoir accès à des toilettes propres en toute tranquillité pour faire des besoins naturels. Puisque l’on ne veut pas qu’un autre nous ôte notre droit, on garde les toilettes comme un lieu propre et tranquille. Donc, on respecte les lieux, on ne joue pas et on n’espionne pas les autres sous les portes. Troisième mesure, on fait fabriquer des panneaux explicatifs. Quatrième mesure, on réunit toute l’école pour faire passer le message à tous en même temps. Cinquième mesure, on met en place, sur proposition des élèves, des aides-surveillants qui sont chargés de vérifier que personne ne joue aux toilettes (les enfants règlent les conflits ou vont chercher un adulte en cas de difficultés). Attention, ils ne sont pas chargés de vérifier si les copains ont tenu les lieux propres ! Sixième mesure, on demande à la municipalité que les toilettes soient faites le midi et le soir (ce n’est pas gagné). Septième mesure, on met en place un tableau de passages de nettoyage des toilettes (reste à faire).

Avec tout cela, nous sommes parvenus à tenir propres les toilettes pendant trois mois, un exploit ! En ce début d’année scolaire, nous avons laissé faire, pour voir si le peuple des élèves allait soulever le problème. Les choses se dégradant, cela n’a pas manqué. Nous sommes donc passés à la huitième mesure : recommencer encore et à nouveau les sept premières mesures ! Et jusqu’ici tout va bien. Mais je garde dans un coin de ma tête la huitième mesure, surtout après les vacances.

À l’école, tout est prétexte à apprendre et à grandir, alors, disons-le tout net : « Entrez, dans les toilettes aussi il y a de la pédagogie » !

Sébastien Rome,
Directeur d’école dans l’Hérault


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Apprendre pour mieux enseigner, même après plusieurs années en classe, avec des élèves : ça me parait être l’idéal. Enseigner et cesser d’apprendre, parce que je sais : je constate trop souvent cet état d’âme, comme si demeurer ouvert à apprendre enlevait de la légitimité à l’enseignant, démontrant ainsi qu’il ne sait pas tout. Les enseignants ont-ils cessé de vouloir continuer d’apprendre au moment où ils ont commencé à enseigner ? La question se pose, il me semble. Sinon, comment expliquer autant de résistances à remettre en question leurs pratiques pédagogiques ? Et surtout, comment expliquer autrement le peu de considération pour l’utilisation des leviers que sont les technologies de l’information et des communications ?

Quand on sait qu’à partir du début des années 2000, chaque enseignant pouvait s’informer et trouver des ressources pour parfaire sa formation initiale par internet ; quand on sait que les réseaux comme celui d’internet brisent l’isolement et permettent de cesser de réinventer l’eau chaude chacun de son côté, peut-être que les enseignants ne sentent pas leur tâche si lourde. Peut-être que les enseignants ne décodent pas que leurs problèmes de gestion de classe ont souvent tout à voir avec la façon dont les jeunes apprennent hors de leur classe.

Sur le web, avec les blogs, Wikipédia et les autres médias numériques dits « sociaux », la planète internet a rapidement été envahie par tous les contenus générés par des utilisateurs du réseau des réseaux. On peut maintenant affirmer que chaque enseignant qui le souhaite a la capacité d’y prendre sa place. Certains y parviennent via leur blog , leur page Facebook ou leur canal Twitter et sont en contact avec des milliers d’autres enseignants. D’autres ont trouvé dans Sésamath ou aux Cahiers pédagogiques des occasions de se mettre ensemble pour réfléchir, agir en se ralliant autour d’un projet commun.

Reste que l’expérience du numérique demeure anecdotique dans les milieux scolaires, de la maternelle à l’université.

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Pour apprivoiser la puissance du numérique, il devient nécessaire d’activer la fonction d’apprenant chez chacun de ceux qui ne sont pas nés avec la présence de cet internet devenu participatif. Sinon, il y a peu de chances de pouvoir seulement apprivoiser le potentiel de ce monde des « petites Poucettes » de Michel Serres condamnées à devenir intelligentes. Sinon, il n’y a aucune chance de constater chez les jeunes d’aujourd’hui qu’ils écrivent et qu’ils lisent davantage que ceux de la génération précédente et que c’est nous, risquant d’être analphabètes numériques, qui perdons toutes ces occasions de se servir de ces situations d’apprentissage pour enseigner. Le virage numérique a si peu à voir avec les enjeux technologiques.

Je le redis : sans culture de l’apprentissage, les enseignants risquent de passer à côté du potentiel du numérique !

Le blog de Mario Asselin


Au moment où j’écris ce billet, la crise des rythmes scolaires bat son plein. J’aimerais imaginer qu’au moment de votre lecture, elle est apaisée ou qu’elle a, finalement, été le levier d’un débat constructif. La loupe de l’actualité peut être déformante. Elle peut aussi servir à mieux voir, sans échappatoire, ce qui fait mal à voir.

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Alors qu’il croyait traiter le plus facile du plus facile d’un dossier réputé (à tort) consensuel, un ministre agrégé de philo, inverseur de manettes et créateur de postes, défenseur du temps long et adepte de la progressivité, se prend en pleine figure une sorte d’infini négatif du système. De dignes professeurs des écoles, passés de la déprime à la protestation, lui renvoient qu’il se heurte d’abord à ses propres erreurs et que l’éducation ne se gouverne pas seulement par décisions descendantes. Mais bien malin qui, de leurs critiques enchevêtrées, parviendrait à déduire un projet alternatif capable de recueillir leur approbation. De sympathiques syndicalistes que l’on voyait fort accablés un an auparavant s’adressent soudain à l’autorité politique sur le ton intraitable du créancier réclamant son dû sous huitaine. Encouragés par l’ambiance, des enseignants de diverses catégories puisent à leur tour dans le répertoire empoisonné du « je ne veux plus rien entendre ». Momentanément discrets, les intégristes du scolaire coercitif veillent en embuscade, prêts à décréter la nuit des savoirs dès qu’un kamikaze fera mine d’alléger un programme.

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Tout se passe comme si chacun, n’ayant attendu que ce moment, avait soigneusement répété son rôle dans un sociodrame suicidaire intitulé « Ça ne marchera pas ». Quel que soit le sujet abordé, devant chaque amorce d’une possible nouveauté, se met en place une rhétorique du refus préventif aux accents aussi désespérés que désespérants. La fédération informelle des oppositions contradictoires est en marche. Familier de tous les protagonistes, le journaliste est bien placé pour savoir qu’il n’y a pas de fumée sans feu, de conflits sans tensions accumulées. Chacun ou presque, à bien y regarder, a ses justes motifs. Mais les justes motifs de tous aboutissent à coaguler une impossibilité de changement dont personne ne serait entièrement responsable et dont tous, à terme, subiraient les conséquences.

Il y a quinze ans, découvrant la rubrique éducation, j’entendis une personne savante souligner qu’à l’échelle de notre système éducatif, quinze années étaient une brève durée. Ce bail est écoulé et tout indique qu’il ne sera pas renouvelé à l’identique, car le reste du monde n’attendra pas. Le système ne peut plus supporter longtemps de ne pas réaliser ses objectifs proclamés et de bafouer ses propres principes. Il doit s’ouvrir, s’épanouir, retrouver de la gagne et du plaisir ou, cette fois, périr, car un nouvel échec historique le laisserait sans défenseurs.

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À la désagrégation rampante que nous connaissons depuis des années succèderait alors une déstructuration officielle, faisant de la capacité d’investissement et des options propres à chaque famille les seuls déterminants d’un parcours scolaire, dans une logique décomplexée du chacun pour soi. Une autre refondation, qui (notons bien que c’est encore un conditionnel) ferait amèrement regretter l’actuelle et ses détestables défauts.

http://education.blog.lemonde.fr/

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De l’ordre,
par Christophe Chartreux

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Photo : Mathilde Bernos

Aux balbutiements d’un XXIe siècle angoissant, chaotique, échevelé, nous, parents, élèves, enseignants, citoyens en général, avons tendance à réclamer non pas un ralentissement, non pas du recul, non pas le temps de la réflexion nécessaire à la compréhension d’un monde d’une incroyable complexité, mais de l’ordre pour un monde que nous estimons en désordre.

Une salle de classe quelque peu agitée est un concentré idéal de désordre parfois. Et au milieu de ce petit chaos, le maitre de cérémonie, le professeur, réclame, intime, impose l’ordre. Il l’obtient souvent. Contrairement aux légendes (le monde et l’esprit ont besoin de légendes pour survivre), nos établissements scolaires ne sont pas à feu et à sang. Ils ne le sont que dans quelques esprits chagrins portés par la volonté de véhiculer des caricatures faciles, convoquées au banquet des démonstrations hallucinantes de mauvaise foi.

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Photo : Mathilde Bernos

Qu’est-ce que l’ordre ? Méfiance ! L’ordre et sa quête peuvent mener aux pires extrémités. Souvenons-nous de Goethe osant dire : « Je préfère une injustice à un désordre. » Mais ce Graal, notamment dans nos salles de classes, est d’une dangerosité extrême, car il cache beaucoup plus qu’il ne révèle. Il cache les soucis de cet élève silencieux, si respectueux de l’ordre imposé qu’il ne peut être que « sans souci ». En tout cas, il n’en pose pas. À vous, le maitre, il dissimule les lacunes passées sous silence. L’ordre et le silence vont si bien ensemble.

Le professeur est heureux. Il a vaincu le désordre. Il fait du maintien de l’ordre. Il est une force de l’ordre. Il passe dans les rangs. On entendrait une mouche voler. Il s’arrête un instant, contemple les têtes penchées sur les cahiers. Fier. Derrière lui, ou devant, ou à côté, il ne voit ni n’entend le désordre, le chaos, l’enfer que vivent ces quelques enfants perdus au beau milieu des incompréhensions qu’on leur imposera de retrouver lors des devoirs maison.

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Photo : Mathilde Bernos

Je ne fais pas ici le procès de l’ordre ni l’apologie du désordre. Mais celui de la bêtise portée par quelques-uns voulant faire croire que la solution des problèmes incontestables de l’école serait d’y ramener l’ordre. Ceux-là, en fait, ne veulent qu’une école sans rires, sans pleurs, sans enthousiasme, sans naïveté, sans disputes, sans amours, sans sourires.

Une école en ordre ? La grande illusion...

Le blog de Christophe Chartreux

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Sortez vos ordiphones !
par Michel Guillou

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Septembre 2012. Une classe de 6e d’un collège. C’est le début de l’après-midi. Il fait encore beau malgré l’été finissant. Les élèves entrent en classe.

Les élèves : — Bonjour Madame.

La professeure : —Bonjour les enfants. Asseyez-vous, c’est plus simple. Nous allons sortir.

Les élèves : — Chic, Madame !

La professeure : — Ne montrez pas d’impatience. Il s’agit de travailler, bien sûr. Nous reviendrons en classe, car un petit test vous attend pour vérifier si vous m’avez écoutée et retenu les noms des plantes, des arbres et des différents éléments du paysage. Comme vous le savez, nous partons à la découverte de notre environnement naturel proche. Sortez vos ordiphones.

Un élève, devant : — Pour quoi faire, Madame ?

La professeure : — Sois patient, Antoine. Je vous affiche comme d’habitude à l’écran un Code QR que vous allez flasher. Il vous conduira directement à une page en ligne (la voyez-vous tous ?) qui affiche les consignes de cette séance, à lire et, surtout, à relire. Vous allez travailler et serez évalués par deux. Prenez des photographies et des notes. Utilisez vos ordiphones pour cela, vous n’aurez besoin de rien d’autre.

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Les élèves sortent derrière leur professeure. Les groupes se constituent, non sans mal.

Tout ce petit groupe rejoint le terrain vague planté de nombreux arbres, là-bas, derrière le gymnase. La professeure explique le paysage végétal et utilise de nombreux mots dont elle explique le sens : les arbres, les arbustes, les plantes herbacées, les feuilles et folioles, tiges, troncs, ainsi que les parties des fleurs, pétales et sépales. Malika a repéré un robinier qu’elle photographie pendant que Claudia observe, décrit et dessine ses folioles. Benoit et son frère Bastien s’activent autour d’une touffe de résédas jaunes. On a proposé à Noémie et Zoé de travailler sur un sceau-de-Salomon qui n’a plus ses fleurs. Zoé vérifie sur Wikipédia leur couleur et leur forme. Chaque groupe s’active ainsi à photographier, observer, annoter, comparer les informations qu’il trouve.

De retour en classe, la professeure : — Placez maintenant dans notre espace partagé en ligne les photos que vous avez prises. N’oubliez pas non plus de joindre les notes et les légendes que vous avez rédigées pour chacune d’elles.

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Zoé : — Nous ne sommes pas certaines, Noémie et moi, de l’orthographe de certains mots. Pouvons-nous vérifier sur le dictionnaire ?

La professeure : — Vous devez le faire. Utilisez le Wiktionnaire, c’est une bonne ressource, libre et gratuite. Si vous n’avez pas terminé, faites-moi parvenir vos travaux dès que possible, quand vous serez dans le bus ou une fois rentrés chez vous. Je dois les avoir avant vingt heures. Notez-le dans votre agenda en ligne, tout de suite. L’avez-vous fait ?

Les élèves : — Oui, Madame.

La professeure : — Vous et vos parents pourrez lire mes appréciations en ligne avant demain soir. Nous pourrons donc en reparler lors de la prochaine séquence. Est-ce bien compris ?

Les élèves : — Oui, Madame.

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La professeure : — Ne rangez pas vos ordiphones, nous allons encore en avoir besoin pour un petit test. J’ai besoin de savoir ce que vous avez compris et retenu de mes explications dehors. C’est un petit test à choix multiples dont vous avez l’habitude. Tapez sur le clavier de votre ordiphone le numéro de la réponse choisie. Prêts ?

Les élèves : — Oui, Madame.

Les diapositives défilent et les élèves répondent aux questions. Pour chacune d’elles, une fois que tout le monde a répondu, un histogramme s’affiche avec l’ensemble des réponses. La professeure indique pour chacune d’elles quelle est la bonne. À chaque fois, il y a un peu d’excitation.

Les élèves ont terminé et la permission leur a été donnée de sortir. La professeure a noté qu’Antoine et Zoé n’ont pas réussi le test. Elle leur consacrera un peu de temps la prochaine fois.

Michel Guillou @michelguillou

Photo 1 : Humberto Terenziani via photopin cc
Photo 2, 3, 4 : Laurent Nembrini