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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Le nomade, l’institution et les industriels

Philippe Steger

27 mars 2014

L’histoire de Philippe Steger est une carte postale que l’on pourrait envoyer depuis la journée de l’innovation pédagogique. Ce serait une drôle de carte où les reliefs d’un paysage prometteur se confondraient avec un labyrinthe. Rencontre avec un enseignant que l’intuition du nomadisme a mené dans les dédales de l’innovation en éducation.


En 2001, Philippe Steger, enseignant d’économie gestion en BTS, vit sa dernière année de poste en Nouvelle-Calédonie. Passionné d’informatique, il a créé là-bas un site pour mettre en ligne des cours et des exercices de révision. Et puis, un jour, son téléphone portable à la main, il a l’intuition que le potentiel de l’objet va au-delà des simples conversations. Alors il tente à coup de lignes de codes de transférer une fiche de révision sur son mobile. L’essai est réussi et Wapeduc, l’école nomade, commence à émerger.

Rentré en métropole, l’enseignant est nommé au lycée Jules Guesde de Montpellier où il intervient en marketing et en gestion auprès des BTS action commerciale et entretient le réseau de l’établissement. « La nuit, secrètement, je fouillais cette idée que le téléphone portable allait devenir quelque chose d’important ». A partir de 2003, il lance un appel auprès de ses collègues pour fournir des contenus à son école nomade. Les fiches de révisions sont progressivement mises en ligne avec un accès gratuit. Son idée murit, grandit et son intuition d’un accès facilité aux contenus englobe les pays dont l’équipement en ordinateurs est faible, voire inexistant, dans les écoles. Au-delà des révisions pour le bac, Wapeduc propose des conseils sur la santé et l’orientation, avec des fiches conçues par des spécialistes. La prévention du paludisme, du VIH, le choix d’une filière, les thèmes s’étoffent et touchent un public de plus en plus varié. « Mais l’idée est dans doute venue trop tôt. L’Internet de poche a mis du temps à devenir une réalité pour les étudiants. Il a longtemps été réservé à une élite privilégiée » constate-t-il.

Pourtant, son projet séduit des institutions comme des industriels qui détectent son fort potentiel. En 2006, avec deux associés qui apportent financement et appui technique, il crée une SARL et bénéficie d’un congé de l’Éducation nationale qu’il prolonge jusqu’à l’année 2009. Philippe Steger y voit le moyen de ne plus laisser les lignes de code gangréner ses nuits et le vecteur le plus efficace pour que Wapeduc devienne un outil accessible dans toute la francophonie.

Il voyage dans le cadre de programmes européens, est invité par des entreprises du secteur des nouvelles technologies et s’enrichit de belles rencontres. Il touche du bout des doigts son rêve, celui de favoriser la démocratisation de l’éducation sur le continent africain par un accès facilité aux contenus. « Pour l’Afrique, c’est un véritable saut paradigmatique de passer l’étape de l’ordinateur en utilisant le portable comme interface d’apprentissage. » explique-t-il. Deux acteurs dominants, un industriel du secteur de la téléphonie et un autre du domaine des logiciels, se disent prêts à financer équipement et développement pour le rendre possible. Mais au dernier moment, l’un d’eux se retire et en tire son propre projet…. L’enseignant vit les affres de l’univers des affaires et même s’il est agrégé d’économie, il se sent un peu désarmé. Il constate « J’étais un petit prof de province dans la cour des grands. Je me sentais plus à l’aise en dehors du champ marchand pour faire progresser la pédagogie avec une intention gratuite. »

Il reprend le métier qu’il aime, celui d’enseignant, flirte avec la tentation d’abandonner Wapeduc. Des témoignages venus de toute la francophonie, de Dakar, de Tannanarive, de Bruxelles et d’ailleurs, l’en dissuadent. L’école nomade est adoptée par nombre d’étudiants et d’enseignants pour qui son utilité n’est plus à démontrer. Elle rencontre un véritable succès malgré l’échec apparent de son passage à une version plus ambitieuse.

Sa mésaventure dans le monde du profit, Philippe Steger en rit aujourd’hui. Il retient les voyages et rencontres, les discussions avec des enseignants de tous horizons, qui nourrissent encore son projet. Il en tire des illustrations pour ses cours en BTS, comme si sa fréquentation des entreprises des nouvelles technologies avait été un cas pratique en grandeur réelle. Revenu dans le giron associatif, Wapeduc a grandi et se diffuse maintenant par le biais d’applications pour I-Phone et Android, prévoit les échanges par bluetooth. Cinq accès sont désormais proposés avec des partenariats étendus : des contenus pour réviser du brevet au BTS, des conseils sur l’orientation et la santé, des podcasts pour travailler les langues étrangères, un portfolio pour garder en mémoire les fiches consultés, un relevé mensuel qui permet de mesurer sa progression au vu des résultats obtenus aux QCM. Un sixième accès dédié au coaching, au dialogue avec des enseignants pourrait voir le jour.

Au fil du temps, l’école nomade a dépassé le cadre de l’accès aux contenus pour s’intéresser aux sujets qui influent sur les apprentissages et peuvent les perturber. L’accompagnement constitue la dernière pierre pour la transformer en outil de prévention du décrochage scolaire. Profiter des potentialités du smartphone pour apprendre, à son rythme, à sa façon, sans être isolé, gratuitement, la proposition est toujours dans l’actualité, pertinente plus de dix ans après son émergence. L’initiative a été recensée par l’Unesco dans le cadre du programme « mobile learning for teachers in Europe » et a reçu le prix « pluridisciplinaires » Sillages, décerné par la conférence des classes préparatoires. La reconnaissance viendrait-elle des institutionnels à défaut d’avoir trouvé un relais du côté des industriels ?

Certes, peut-être, sauf que la reconnaissance institutionnelle ou les prix, ce n’est pas ce que recherche Philippe Steger. Il aimerait simplement que des moyens, même modestes, soient mis pour que la technologie soit à la hauteur des promesses de l’idée. « Je suis un peu dépassé par la technique maintenant », confie-t-il. « Et puis passer une partie de mes nuits à aligner des lignes de code ne m’amuse plus ». Il se donne pour simple objectif de mettre un peu d’ordre dans les fiches de révisions pour qu’elles concordent aux programmes rénovés. Et après, il aimerait que d’autres s’emparent du projet, à l’heure du développement des Mooc. Lorsqu’il a été incité à s’inscrire aux Journées de l’Innovation organisées par le ministère de l’Education nationale, puis retenu, il a espéré que l’Institution passe des bonnes intentions aux faits.
Hélas, encore une fois, sa demande d’une aide technique, de quelques jours de mises à disposition d’un spécialiste pour le développement, n’a reçu que le silence en écho. Serait-ce l’illustration d’un certain paradoxe français, celui de célébrer l’innovation sans que pour cela les paroles se transforment en actes, afin d’aider ceux qui en sont les initiateurs à sortir d’un bénévolat harassant, usant ?

A l’heure des choix, l’enseignant préfère de plus en plus garder intacte son énergie pour la consacrer à ses cours, à l’accompagnement de ses étudiants. Dans son lycée situé dans un quartier populaire, la réussite a une saveur toute particulière, celle d’un accès démocratique au savoir et à l’insertion professionnelle. Wapeduc y a toute sa place pour que l’école en poche, les élèves puissent revoir des notions et constater eux-mêmes leur progression.

L’histoire de Philippe Steger au pays de l’innovation pédagogique serait une drôle de carte postale ou même un conte du XXIe siècle où les paroles et les actes se marient difficilement, où les chemins sont tortueux et où le courage du héros est mis à rude épreuve. Mais la fin serait tout de même jolie, avec partout dans le monde des élèves qui apprennent en consultant leur téléphone.

Monique Royer

Le site de Wapeduc