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L’actualité éducative du n° 507 - septembre 2013

Le libre, ça ne gratte pas !

La chronique d’el@b, par Ticeman


Que serait-il arrivé si Freinet avait été propriétaire ? Dans notre monde, propriétaire, ça veut dire que quelqu’un a une chose qui lui appartient, une chose que seul cette personne a le droit de connaitre de fond en comble et le droit d’utiliser. Finalement ça correspond à votre maison ou votre appartement et c’est presque normal. Mais voilà, ça s’applique à tout un tas de choses, les logiciels, la science, les meubles, les élastiques de string, les idées, les légumes et même votre génome (eh oui, ça vous en bouche un coin, les gènes ont un propriétaire). Tout est malheureusement propriété de quelqu’un. Finalement, j’en entends dire : «  Eh alors, on utilise tous tout ça ! C’est bien normal que le fabricant de mon slip gagne de l’argent avec son élastique.  » Oui, c’est presque normal. Certes, mais si l’élastique du string était inconfortable et grattait, qu’aurait fait Freinet ?

On ne va pas s’égarer trop. La propriété s’applique aussi aux idées et on y vient enfin, à la pédagogie. Imaginons un tant soit peu que Freinet ait eu l’idée de breveter sa méthode pédagogique afin de s’en assurer la propriété, et donc d’en tirer un bénéfice. Où en serait-on ?

Dans ce monde parallèle, chaque enseignant souhaitant utiliser cette méthode devrait en faire la demande, ou l’acheter. Eh bien tout cela, c’est exactement pareil dans le monde des logiciels.

Le problème n’est pas tellement de mettre un prix sur une chose, c’est de bloquer l’innovation. Si la méthode avait été propriété privée, eh bien vous ne pourriez que l’utiliser aux conditions fixées par le propriétaire, pas la modifier, ni l’améliorer. Et tout innovateur se vantant d’avoir modernisé la méthode pédagogique devrait payer son dû à l’auteur ou aux «  ayants droit  » (terme technique pour désigner ceux qui n’ont rien fait et qui profitent du travail d’un autre) ou aurait droit à son procès.

Il y a peu, le parlement a renoncé à accorder la priorité au logiciel libre dans le secondaire. Fort heureusement, la priorité a été mise en place dans le supérieur. Beaucoup pensent là aux petites économies qui pourraient être faites. Mais il n’est même pas question d’économies.

Parce que libre, ça ne veut pas dire gratuit. Libre veut tout simplement dire que tout un chacun a la possibilité de modifier l’original, dans le but de l’améliorer et de partager cette amélioration. On distingue d’ailleurs le «  free as in beer  » qui n’est que gratuit, du « free as in speech  » qui, lui, est réellement libre. Plusieurs grandes sociétés vivent du libre (certaines milliardaires par ailleurs), ce qui démontre que tout cela n’a pas tellement de rapport avec l’argent.

Il est question d’un état d’esprit. En renonçant à la priorité du libre dans l’enseignement, on renonce tout simplement à l’amélioration par tout un chacun et on laisse à quelques sociétés éditrices le loisir de ne pas faire évoluer les ressources à leur rythme. Ce qui est désolant, ce n’est pas tellement ces sociétés qui tentent de profiter de marchés énormes, c’est le fait que ce soit aussi de notre faute. Le professeur est devenu un consommateur de matériel et de ressources, soumis comme les autres aux lobbys, publicités et surtout aux habitudes, jusque dans sa pédagogie. Ce n’est pas l’école qu’il faut changer, c’est notre philosophie.

Bref, le libre bénéficie à tous. Y renoncer à l’école, c’est un peu bloquer l’évolution. Avec ça, le string de Freinet va le gratter encore longtemps. Mais quand l’école le grattait, lui, il a essayé de l’améliorer.

Ticeman

http://www.elab.fr/