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Le livre du mois du n° 529

Le harcèlement scolaire

Nicole Catheline. Presses universitaires de France, collection «  Que sais-je ?  », 2015


Le harcèlement est resté longtemps minoré et la France a accumulé beaucoup de retard. On a minimisé les faits et quasiment légitimé certains actes, « nécessaires à l’apprentissage de la vie », considérait-on.

L’auteure commence par proposer une typologie du harcèlement : direct (insultes, coups, moqueries), indirect (propager des rumeurs, ostraciser une personne), cyberharcèlement (diffamation sur les réseaux sociaux, usurpation d’identité), etc. Elle montre que l’origine du harcèlement vient souvent d’une différence dérangeante : le poids, la taille, les cheveux, le style vestimentaire. De même, les enfants intellectuellement précoces sont davantage pris pour cibles.

Dans un chapitre d’accès plus difficile, Nicole Catheline nous aide à comprendre ce qui rend un enfant plus ou moins sensible à une différence chez les autres enfants et rappelle les rôles essentiels des émotions dans notre socialisation. Un point important est bien d’avoir en tête que la vulnérabilité est du côté du harceleur comme de celui qui est harcelé. L’auteure convoque les notions d’empathie, qui nous fait partager les émotions des autres, et d’alexithymie, trouble de l’expression des émotions qui se traduit par une vie fantasmatique pauvre et provoque une tendance à répondre physiquement aux conflits et aux situations stressantes.

L’importance du rôle des parents est également mise en avant : comment aident-ils ou non l’enfant à reconnaitre et nommer ses émotions ? « Plus l’attachement [dans la famille] est insécure, moins l’enfant est enclin à développer de l’empathie. Il existe donc un lien entre l’éducation et le harcèlement scolaire. »

Puis, on passe aux conditions d’installation du harcèlement. Les enfants observent les adultes : leurs façons d’échanger et de se lier avec les autres adultes au niveau de la famille, mais aussi au sein de l’établissement scolaire. Et si le climat scolaire est dégradé, les risques de harcèlement augmentent.

Quels sont les signes qui permettent de repérer le harcèlement ? L’auteure cite la baisse des résultats (l’angoisse est trop importante pour que les apprentissages se passent bien), des oublis de matériel, des retards répétitifs, des absences, le refus d’aller en EPS (éducation physique et sportive). En famille, on peut repérer un changement de comportement et d’humeur, des changements de copains, un engouement excessif pour les jeux vidéos, des troubles du sommeil, de l’alimentation, des traces de strangulation et des ecchymoses. Pour la victime, une conséquence à court terme est l’anxiété, qui peut provoquer une déscolarisation. À moyen terme (deux à trois ans), le harcèlement est identifié comme l’un des stresseurs les plus fortement associés à des comportements suicidaires. À long terme, il y a une augmentation du risque de développer une dépression à l’âge adulte. Pour le harceleur, il y a un lien entre harcèlement et délinquance criminelle. Il y a aussi des risques de conduites à risque plus importants. En fait, les victimes comme les harceleurs subissent les mêmes préjudices.

Pour prévenir le harcèlement, les principes clés sont : ne tolérer aucune violence, constituer une communauté d’adultes réellement impliqués. Des règles démocratiques claires et justes doivent être mises en place avec le règlement intérieur et par des mesures spécifiques à une classe. Les sanctions ne doivent pas être humiliantes. L’auteur fait référence à Pierre Merle, qui a attiré l’attention sur l’humiliation parfois érigée en méthode pédagogique et sur la question des droits des enfants qui ne sont pas respectés. Pour prévenir le harcèlement, il faut impulser une dynamique de groupe et la réguler en faisant vivre le groupe d’enfants et en formant les élèves à la résolution de conflits. Mais il faut aussi que puisse se constituer une communauté d’adultes, incluant les parents, dans le cadre d’un vrai projet d’établissement.
Un livre court, mais dense et riche, à faire lire à toute la communauté éducative.

Sylvie Fromentelle


Questions à Nicole Catheline

 

Comment avez-vous été amenée à vous intéresser au phénomène du harcèlement ?
Je m’occupe depuis quarante ans des problèmes d’enfants en difficulté et ce phénomène est apparu souvent, davantage d’ailleurs d’enfants ayant subi le harcèlement et en parlant après coup. Du coup, je me suis penchée sur la question jusqu’à rédiger le guide du harcèlement et être consultée sur le sujet, notamment par l’institution scolaire.

Vous souhaitez qu’on réserve au harcèlement une place spécifique, en dehors du cadre trop général des «  violences scolaires  ». Pourquoi ?
Si on range le harcèlement dans les violences scolaires, on risque d’entretenir l’idée que l’école est un lieu dangereux et surtout que l’institution ne peut endiguer ce phénomène, qui peut être compris comme une évolution négative de la société avec une montée globale des violences, la perte de repères éducatifs, etc. Alors que si on lui confère un statut différent, replacé dans le développement naturel de l’individu, en particulier lors des périodes de construction de personnalité, cela impose aux adultes de l’école de considérer que la survenue de ce phénomène relève de leur responsabilité au lieu de rejeter la faute sur les parents défaillants, les jeux vidéos violents ou autres explications externes. Par ailleurs, considérer que la majorité des situations de harcèlement sont d’abord un échec d’une dynamique de groupe mal régulée par des adultes peut permettre alors de mettre en place au sein de l’école des mesures de prévention.

Vous évoquez les conséquences du harcèlement sur les spectateurs. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Lorsqu’on assiste à un phénomène de harcèlement, que l’on réprouve moralement, mais contre lequel on ne peut intervenir pour de nombreuses bonnes raisons, on peut se sentir coupable de n’avoir pas pu intervenir et ruminer les raisons pour lesquelles il ne l’a pas fait. C’est d’ailleurs cette culpabilité qui permet souvent la révélation du harcèlement : le spectateur finit par se soulager de cette culpabilité en en parlant à ses propres parents, qui pourront ensuite alerter les parents de la victime.

La pression scolaire joue-t-elle un rôle dans le harcèlement ?
Il semble acquis aujourd’hui que l’obtention d’un diplôme est plus protectrice contre le chômage. La réussite scolaire présume donc de la place et du statut social de l’individu. À ce titre, avoir un camarade qui part avec un handicap dans la course au diplôme constitue une différence facilement repérable pour un ou des auteurs. La pression scolaire exacerbe la dimension individuelle au détriment de la valorisation de l’entraide par le groupe. En France, on ne note pratiquement jamais un travail de groupe. Celui-ci est considéré comme non révélateur des compétences d’un individu, alors que la capacité à travailler en groupe, à entrainer les autres, à leur expliquer constituent autant de talents nécessaires à la vie en collectivité et au partage avec les autres.

Des campagnes de prévention sont actuellement menées. Qu’en pensez-vous, quel peut être leur impact ?
Elles ont déjà le mérite d’avoir fait prendre conscience de ce phénomène et d’en mieux connaitre les conséquences immédiates, et parfois la vie durant. Ceci a été rendu possible par le maintien de ces campagnes d’une année sur l’autre et quelle que soit la couleur politique des ministres de l’Éducation. Le décret d’une journée spécifique consacrée à cette thématique chaque année (le premier jeudi de novembre) est donc une excellente chose. Les campagnes successives ont opéré par montée en puissance des informations délivrées. La première a porté le phénomène à la connaissance du grand public ; la deuxième sur la sensibilisation des professionnels de l’école avec l’annonce de programmes de formation et les premières expérimentations de formation de formateur ; la troisième a permis la généralisation de ces programmes au sein de l’école. Il faudrait demander des chiffres à l’observatoire de la violence dont s’est dotée l’Éducation nationale depuis 2012, mais des chiffres encore officieux en population générale montrent une diminution des phénomènes de harcèlement. Reste la question de la progression du cyberharcèlement qui, lui, se développe depuis 2010. Une des différences avec le harcèlement présentiel, c’est que pour la victime, il n’y a plus de lieu refuge, puisqu’elle peut être assaillie chez elle par des messages ou images de harceleurs. Les cas de suicide réussi aujourd’hui sont surtout liés au cyberharcèlement. Celui-ci se manifeste par la circulation d’images et vidéos plutôt chez les garçons et de SMS d’insultes, etc. chez les filles. Mais je vous renvoie à ceux qui étudient de près la question, en lien avec le ministère, et que tout parent doit consulter en cas de cyberharcèlement : l’association e-enfance, dirigée par Justine Atlan.

Propos recueillis par Sylvie Fromentelle

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