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N° 546 - L’histoire à l’école : enjeux

Le gout de l’archive et du questionnement

Jean-Baptiste Prévot, Hélène Staes

Résistants et Français libres ont témoigné partout en France dans les établissements scolaires, marquant des générations d’élèves. La disparition progressive des acteurs des années 1940 et l’éloignement de la période font réfléchir aux vecteurs de transmission de l’histoire de la Résistance. Comment ? Avec quels documents ? Comment faire entrer les élèves dans l’épaisseur de cette histoire en partie inaccessible ?

Les résistants de l’intérieur ont développé une culture du secret pour survivre dans la clandestinité, mais ils ont aussi surévalué leurs forces en s’adressant aux Alliés et à la France libre pour obtenir des aides conséquentes (financements, armes, agents). À l’extérieur, les Français libres ont produit, quant à eux, une masse importante de documents dans laquelle les historiens doivent trouver leur chemin.
Les archives sont désormais à notre disposition mais il est nécessaire de les choisir pour susciter de l’enthousiasme et des interrogations auprès de la communauté éducative. Alors, pourquoi ne pas mettre les archives des résistants au cœur du dispositif d’apprentissage pour étudier la France dans la Seconde Guerre mondiale ? L’expérience a été menée au cours d’une formation destinée aux enseignants de l’académie de Versailles et au quotidien dans une salle de classe d’un collège de Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis). A partir d’une sélection de documents, l’objectif était d’élaborer collectivement des récits radiophoniques en utilisant les méthodes de la recherche historique (sélection des informations, émission d’hypothèses, confrontation des énoncés et rédaction d’un récit nuancé). Au cours de la formation académique, les enseignants ont reconstitué des parcours de compagnons de la Libération. Dans la salle 113 du collège, les élèves de la 3e2 se sont penchés sur les modalités d’action des résistants à partir d’un corpus d’une dizaine de documents choisis parmi les ressources numériques du Musée de la Résistance en ligne

Choix de l’archive

Dans le cadre d’une formation interdisciplinaire de l’académie de Versailles, « Résistance et récit radiophonique », le musée de l’Ordre de la Libération a mis à la disposition des enseignants des dossiers individuels de compagnons. Décrets officiels, correspondances, carnets personnels, articles de presse, témoignages permettent de retracer les parcours des résistants et Français libres, récompensés par le général de Gaulle entre 1940 et 1946 pour leur rôle dans la Libération. La découverte des archives aboutit à l’écriture et à l’enregistrement collectif de récits biographiques, qui sont mis en ligne.

Treize parcours ont été choisis parmi les dossiers des 1 038 compagnons. De brillants officiers ou responsables politiques comme Félix Éboué, gouverneur du Tchad qui rallie l’Afrique équatoriale française à la France libre dès l’été 1940, ont retenu notre attention. Mais ces dossiers d’hommes illustres sont souvent composés d’hommages qui empêchent d’entrer dans le quotidien du combattant. Il nous a fallu rebrousser chemin et choisir des individus plus ordinaires, mais dont les documents permettent d’approcher l’extraordinaire de leur combat. Assumer la part de romanesque, facteur de projection et d’enthousiasme, a été un élément déterminant pour choisir ces parcours. Parmi ceux-ci, on trouve un jeune Français libre de nationalité étrangère, un résistant juif, un soldat colonial engagé volontaire, une résistante déportée, un ouvrier d’obédience communiste, un normalien membre d’un réseau, etc. Cette diversité nous permet de dresser un panorama de la Résistance intérieure et de la France libre.

Pour les élèves de 3e du collège du Blanc-Mesnil, le travail de sélection répond à une même logique : mettre à disposition des élèves un corpus de documents suffisamment dense et vivant pour aborder le cours d’histoire sur la Résistance et la notion d’engagement en éducation morale et civique. Nous avons choisi une transcription du témoignage d’Hélène Viannay, membre et fondatrice du mouvement Défense de la France, sur les activités journalistiques clandestines de son mari Philippe Viannay. Ce texte permet de comprendre les activités clandestines des pionniers qui souhaitaient avant tout convaincre les esprits de la nécessité de combattre l’occupant en publiant des tracts et des journaux, avant d’entrer, pour certains, dans la lutte armée.

Critique raisonnée de l’archive

Une fois le corpus d’archives établi, il faut créer les conditions du travail des élèves. L’utilisation du dispositif radiophonique implique en formation et dans la salle de classe de constituer des groupes et de répartir des rôles. Le présentateur est chargé de préciser le contexte historique du sujet de l’émission, de présenter le corpus et de faire des relances entre les prises de parole des autres membres du groupe. Chaque chroniqueur est chargé de développer l’un des thèmes choisis collectivement lors de la phase de consultation des documents et de la rédaction du conducteur.

Dans la salle de classe, les élèves sont guidés par un plan de travail pour leur rappeler le temps de l’apprentissage (deux séances d’une heure avant l’enregistrement), les modalités d’évaluation et l’objectif de la séquence. Durant ces séances de travail, et avec l’accord des intéressés, les interactions des élèves ont été enregistrées. Les retranscrire permet d’analyser la manière dont le savoir se construit et se diffuse au sein d’un groupe. Les élèves émettent des hypothèses, doutent, parviennent à se corriger parfois avec l’aide de l’enseignant et retombent sur leurs pieds.

Le premier échange illustre la manière dont ils s’approprient l’environnement de travail :
Aboubacar : « Dans ce document il y a écrit en gros, dans ce document il y a écrit. Ça parle d’imprimerie, en fait tu vois les gens, les gens, ils ont une imprimerie, ils imprimeraient des feuilles. La première imprimante elle a été trafiquée. Et la deuxième elle a été officiellement achetée. Du coup, ils dénonçaient la propagande, enfin les trucs, là, les trucs des résistants.
Badr : — C’est qui le deuxième, c’est toi ?
Kristina : — Si, c’est toi, parce que ça parle de Moulin juste après. Parce que moi je parle de Moulin et toi tu parles de Moulin. Ça parle de la communication et tu dis, toi, c’est quoi le truc de la communication. Tu parles de la lettre.
Aboubacar : — Moi aussi j’ai une lettre, attends, montre ton truc.
Kristina : — Moi, c’est une lettre sur l’ordre.
Aboubacar : — Laisse-moi lire. »

Badr s’affirme comme présentateur en attribuant les tours de parole. Chaque élève a choisi une des pièces du corpus. Aboubacar reformule pour le groupe les informations qu’il a retenues du témoignage concernant les actions de Viannay. À l’écoute d’Aboubacar, Kristina propose de le mettre en lien avec un télégramme de Rex (Jean Moulin) daté de mai 1943. L’archive traitée par Aboubacar intègre un réseau conceptuel qui permet d’en donner un sens enrichi autour d’un thème commun : la communication. Pour autant, la posture de l’élève n’est pas totalement celle d’un historien. Il ne questionne pas le statut de témoignage d’Hélène Viannay écrit après les faits, mais prend le texte d’archive comme une source d’informations contemporaines des faits. C’est la frontière fragile entre Histoire et mémoire qu’il est difficile de travailler avec des élèves de 3e.

Mise en récit de l’archive

La prise de parole au micro dans le cadre d’une émission de radio nécessite la rédaction d’un texte qui stabilise les idées du groupe. Or, la construction de la pensée répond à la confrontation de discours parfois discordants entre ses propres représentations et les apports des documents ou les paroles des autres membres du groupe.

En début de séance, après une première lecture du témoignage sur les activités clandestines de Viannay, Aboubacar assimile l’achat des machines d’imprimerie à la production d’affiches de propagande, souvent étudiées à l’école en histoire. Pour lui, Viannay dénoncerait les activités des résistants. Mais l’échange évoqué plus haut avec Kristina lui permet d’intégrer son document à un réseau d’idées autour de la communication, de la clandestinité et de Jean Moulin, et d’identifier Viannay à un résistant. Les imprimeries ne sont plus destinées à la publication d’affiches de propagande contre les résistants, mais deviennent des outils de lutte pour l’écriture d’un journal par les résistants.

Aboubacar : « Ah, en fait, eux, ils faisaient des journaux. Philippe Viannay et Robert Solomon, ils faisaient des journaux, mais ils publiaient anonymement.
Kristina : — C’est à peu près la même chose que moi.
Aboubacar : — En fait, j’ai pas compris un truc. Quand ils faisaient leur journal, ils les mettaient où ? Comment ils faisaient ?
Enseignant : — Comment ils faisaient quoi ?
Aboubacar : — Pour le mettre en vente ?
Enseignant : — Comment on fait aujourd’hui pour mettre en vente un journal ?
Aboubacar : — Ils les mettent dans une librairie.
Aboubacar : — Non, ils peuvent pas, sinon ils vont se faire balancer.
Lorena : — C’est des gens ils vendaient dehors. »

Mais il reste une zone d’incompréhension pour l’élève concernant les modalités de la distribution d’une activité supposée clandestine. L’enseignant intervient alors pour guider les questionnements, avant la prise de parole de Lorena qui émet une hypothèse, qu’Aboubacar retient dans son texte final : « Pour vendre leur article, ils devaient le vendre à l’extérieur par peur de se faire attraper par l’armée allemande. »

À l’issue des séries d’interactions, chaque membre du groupe produit un texte, aux allures de ceux produits par les historiens et qui va être lu à la radio. Ainsi, le récit proposé par Aboubacar : « Philippe Viannay a trouvé l’argent pour acheter avec des faux papiers une machine à imprimer pour faire des journaux. » Par ailleurs, il inscrit l’intrigue dans une période, celle de la publication du journal Défense de la France : « Ils ont publié quarante-sept articles, d’après mon calcul ils ont écrit pendant trois ans et huit mois, donc ils ont écrit pendant la majeure partie de la guerre, entre 1941 et 1944. » L’énoncé de l’hypothèse inscrite dans une chronologie correspond au travail mené par des historiens, même s’il manque bien sûr une administration de la preuve.

L’utilisation du dispositif radiophonique favorise donc la constitution d’une communauté historienne scolaire, où le maitre propose un corpus d’archives et des ressources pour que l’apprenant s’autorise à émettre des hypothèses, à questionner les faits. En somme, à travers les expériences évoquées en formation académique ou dans la salle 113, le traitement des archives de vie par l’écriture d’un récit radiophonique entre en résonance avec la proposition d’Arlette Farge, qui rappelle que défendre les histoires, c’est montrer « comment l’individu constitue son propre agencement avec ce qui est historiquement et socialement mis à sa disposition ».

Jean-Baptiste Prévot
Enseignant d’histoire-geographie au collège Eugénie-Cotton au Blanc-Mesnil (93)

Hélène Staes
Responsable des activités pédagogiques de la Fondation de la Résistance


Pour aller plus loin :

Le site de l’Ordre de la la Libération

Le site de la Fondation de la Résistance et du Musée de la Résistance en ligne

Le site de l’émission de la radio du collège

Sur la librairie

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