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Le corps à l’école

Le geste orthographique

Francis Ribano

Notre auteur est un inventeur, autant le dire tout de suite. Il a patiemment mis au point un procédé d’aide à l’apprentissage de la lecture (facilecture.fr), dans lequel l’apprenti lecteur peut « voir les sons ». Pour ce dossier, la main et l’écriture vont à la rencontre de l’orthographe lexicale (apprendrealire.facilecture.fr) Une difficulté de notre langue.

Il est fort instructif pour le pédagogue d’observer les gestes de sujets en situation d’écriture en cursive et d’étudier la manière dont ils s’y prennent pour réaliser le tracé des mots. L’analyse montre très clairement que les sujets expérimentés ne tracent pas les lettres d’un mot une à une intégralement, mais procèdent par tracés d’ensembles graphiques organisés et méthodiquement ordonnés que je nomme les « kinégrammes ». Un kinégramme représente la trace laissée par un geste d’écriture exécuté sans relever le crayon.

C’est pas automatique

L’observation me permet d’avancer que plus un sujet est expérimenté dans l’écriture cursive et dans la maitrise de la langue écrite, plus il a tendance à tracer chaque mot comme une unité, usant d’un minimum de gestes et de levers de crayon pour réaliser sa tâche rapidement. À ce stade, le geste d’écriture qui trace le mot est devenu un geste automatisé.
À terme, chaque individu possède en mémoire son propre stock de mots orthographiques, résultat de milliers de séquences gestuelles répétées et automatisées. Chaque mot qu’il a appris à écrire est inscrit dans son cerveau et dans sa main.

Avec le temps, l’écriture se personnalise, s’émancipant des premiers modèles qui ont servi à l’initiation. Cependant, cette écriture laisse apparaitre, lors de son exécution, quelles démarches d’apprentissage ont eu lieu ou n’ont pas eu lieu.
Au collège, les professeurs font régulièrement état d’élèves dans l’incapacité d’écrire lisiblement, vite et sans faute. Les remarques suivantes sont le plus souvent rapportées : lenteur d’exécution du geste, crispations, hésitations, ratures, irrégularité des formes, illisibilité, tracé lettre à lettre, incapacité à recopier correctement des mots, une courte phrase, inaptitude à prendre des repères visuels efficaces en copie (lèvent sans cesse les yeux vers le modèle).

Ce constat, maintes fois établi avec des élèves rencontrant des difficultés à l’écrit, plaide pour un enseignement systématisé développant l’entrainement à l’écriture d’ensembles graphiques ordonnés (kinégrammes) et conduisant à l’apprentissage kinesthésique de l’orthographe lexicale.

Prendre la lettre au mot

Il convient de considérer les lettres non comme des éléments isolés, mais comme les éléments constitutifs d’une unité signifiante : le mot. Si l’apprentissage du tracé de chaque lettre est indispensable, savoir relier les lettres entre elles dans les mots est capital. Un élève peut être parfaitement capable de tracer correctement les lettres une à une et se révéler incapable de les tracer convenablement et rapidement en situation d’écriture de mots. Ce qui le handicapera.

Il est bien connu qu’en français un même phonème, [o] par exemple, peut s’écrire de plusieurs manières : o, ô, au, eau et même oc, op, os, ot, ôt, ho, hô, aud, aut, aux, hau, heau ! La prononciation n’indique pas la différenciation. Chaque mot porte son sens lexical « sur son visage », que l’on reconnait à sa lecture, tout comme l’on reconnait une personne. L’écriture des mots est faite pour les yeux du lecteur. Un lecteur lit du sens, lexical et grammatical (exemples : mer, maire, mère). Écrire en français, c’est nécessairement orthographier. Un mot, on le prononce, on l’entend. On le trace, on le voit. On le comprend.

Les gestes vocaux se construisent par imitation et répétition, en situation de communication. La prononciation d’un mot est le résultat d’un ensemble de gestes automatisés. Si des perturbations persistantes apparaissent dans la production orale, tels les troubles d’articulation, on aura alors recours à l’orthophonie.
Les doigts, la main, le poignet, le coude, l’épaule, la vue, tout le corps concourt à la réalisation de l’acte d’écriture manuscrite qui relève de l’éducation motrice. La répétition de cette séquence traçant le chemin d’écriture du mot conduira à son automatisation, comme tout apprentissage moteur.

Lettres en mots. Mots en visage. Voix et main. Voici en place notre sujet : l’apprentissage de l’orthographe lexicale.

facilorthographe

Afin d’aider à améliorer l’orthographe lexicale, je propose de faire appel à la mémoire kinesthésique et de l’associer de manière systématique aux mémoires sensorielles, dans un processus global d’apprentissage. L’objectif est de faire prendre conscience aux élèves de l’importance du geste d’écriture, de faire apparaitre de manière formelle la façon d’écrire méthodiquement, rapidement et correctement les mots et d’enseigner cette procédure afin de mieux apprendre. Tout comme l’on est capable de produire oralement des mots, usant en cela de gestes automatiques des organes phonatoires pour les prononcer correctement, il est par analogie proposé d’apprendre à écrire les mots en usant de gestes automatiques de la main, pour les mémoriser correctement sur le plan lexical. La démarche pour conduire à cette compétence relève de l’apprentissage d’un acte automatique.

Le travail kinesthésique proposé ici ne se substitue aucunement à l’enseignement de l’orthographe généralement pratiqué dans les classes : il vient en complément. Les élèves dotés de ce que l’on nomme habituellement une « orthographe naturelle » ont mis en pratique spontanément des stratégies conjuguant ces différentes mémoires. On observe qu’ils copient efficacement, tracent des kinégrammes de manière méthodique et réalisent un acte complet d’écriture orthographique. Tous les élèves ne développent pas naturellement ces stratégies. C’est bien à l’école de les aider dans cette voie.

Francis Ribano
Professeur des écoles, retraité


Toute une histoire

C’est dans le cadre de mes activités d’instituteur spécialisé en réadaptation psychopédagogique chargé de venir en aide à des élèves rencontrant des difficultés en orthographe que mon travail a vu le jour, en 1974, dans un contexte de rééducation. Cette situation particulière, qui privilégie l’aide personnalisée individuelle ou en groupe restreint, m’a permis alors d’observer en détail les processus de production écrite d’élèves en difficulté d’orthographe et de les étudier de manière approfondie et suivie, ce que l’enseignement dans un groupe classe ne permet pas de faire avec autant d’acuité.

De ces observations est née en moi la conviction que le geste d’écriture qui crée la trace du mot représentait un paramètre d’importance capitale dans l’acquisition de l’orthographe lexicale et qu’il convenait de lui donner toute la dimension qu’il devrait avoir au cours de l’apprentissage. Il m’est alors apparu nécessaire de rechercher des formes d’interventions pratiques, destinées à aider chacun au mieux de la problématique identifiée dans le domaine de l’automatisation du geste d’écriture. Par la suite, tout au long de ma carrière exercée sans discontinuité sur le terrain dans des situations variées (enseignement spécialisé, français langue étrangère, classes de cycles 2 et 3, en France et à l’étranger), je n’ai eu de cesse d’approfondir ma réflexion dans ce domaine et de développer des outils destinés à mieux servir les élèves et à me faciliter la tâche.

Ayant quitté depuis peu le métier, j’ai décidé de transmettre les réflexions assemblées au long de ma carrière sur l’apprentissage de l’orthographe lexicale en lien avec le geste d’écriture, et de faire part des outils que j’ai élaborés dans ce domaine, afin qu’ils puissent servir à mes collègues enseignants. Le résultat de mon travail, publié en octobre 2011 sous la forme d’une méthode pratique accompagnée de polices d’écriture et de ressources imprimables, a pour titre Facilécriture et facilorthographe lexicale.

F. R.


En savoir plus

Kinégrammes

Les couleurs indiquent les différents kinégrammes. Par convention, tout tracé commence par le bleu et se poursuit par le rose, puis bleu et rose en alternance. Les accents, points et barres des t sont en vert. Le tracé des kinégrammes verts vient s’intégrer dans le cycle gestuel lors des relevés de crayon.
Grâce aux couleurs, l’élève peut voir où relever son crayon et apprendre ainsi à copier méthodiquement et de façon efficace le chemin d’écriture de chaque mot.

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