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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Le droit du sens

Hervé Bordy

5 janvier 2017

Aborder les questions de laïcité, de discriminations ou de déontologie avec un éclairage juridique apaise les débats, balaye d’un article de code ou d’une jurisprudence les éclats d’opinion acérés. Rencontre avec Hervé Bordy, formateur pour des professionnels du monde de l’éducation ou du secteur social, pour qui le droit est une passion à partager pour mieux comprendre et agir en toute conscience citoyenne.


Dès le départ, il le précise : «  j’adore aborder les questions qui fâchent  », une entrée en matière qu’il utilise en pédagogie, lui qui se définit comme «  formateur plutôt qu’enseignant  ». «  Bousculer pour faire réfléchir  » est une façon de poser le pourquoi avant d’envisager le comment, une étape essentielle pour laisser le sens se préciser.
Le droit est un sujet qui semble a priori ardu, théorique, ennuyeux. Il s’attache à démontrer le contraire, en le partageant pour montrer en quoi la discipline est passionnante et essentielle. Il privilégie la philosophie et la sociologie du droit pour montrer comment une société évolue à partir de ses textes de loi. «  Les gens ne vont pas au droit naturellement, pourtant il clarifie un certain nombre de choses.  »

Il prend pour exemple le thème de la laïcité. Il laisse les personnes parler puis expose la définition juridique, une façon de revenir à la règle plutôt que de se perdre dans les lacis des idéologies. «  C’est indiscutable  » ou «  ça m’énerve  » sont deux phrases qu’il apprécie d’entendre en réaction à ses retours au principe juridique qu’il illustre par un «  je suis pour, je suis contre mais que dit la loi ?  ». Comprendre la réalité juridique, acquérir le réflexe du détour par les textes est aussi un moyen d’envisager autrement l’actualité, de faire la distinction entre discours politique et politique juridique.

Variation sur quarante thèmes

Il intervient auprès de publics différents, auprès de travailleurs sociaux, de personnels des collectivités territoriales ou encore à l’université dans un master de Gestion des ressources humaines où il apprécie beaucoup d’intervenir : «  En France, beaucoup de formations en management ne comprennent pas de cours de droit, alors que le management repose sur le droit.  » Les quarante thèmes qu’il propose sont divers avec des thématiques prédominantes qui varient en fonction de l’actualité, des questionnements du moment : les discriminations, la neutralité et la déontologie des fonctionnaires, le droit des étrangers et l’accès à la nationalité, le droit de la famille, etc. «  Le choix des modules se fait en fonction d’effets de mode et des besoins. Il y a deux ans, c’était beaucoup la question du secret, aujourd’hui c’est la posture professionnelle.  »

Lier le juridique au professionnel permet de prendre conscience des difficultés rencontrées et du cadre que constitue la loi. La méthode d’intervention est pour lui essentielle face à un public d’adultes : «  Mes interventions sont conçues comme un spectacle. Il faut mouiller sa chemise. Je fais des sketches, je parle fort, je bouge, je provoque. C’est une performance à laquelle les gens ne s’attendent pas, qui agace certains, surtout au début.  »

Il pose les bases, revenant au droit pour rappeler des éléments essentiels : qu’aucun texte de loi n’autorise un fonctionnaire à discuter l’ordre qui lui est donné ou que l’empathie n’est pas une notion juridique. La question de la posture professionnelle renvoie au problème de la distance entre vie privée et vie au travail, à la distinction entre deux univers régis par des règles distinctes. L’inter-judiciarisation éclaire le thème du droit des familles en considérant les approches juridiques différentes des pays construites par leur histoire, une notion importante pour comprendre les difficultés liées aux conflits au sein de familles de nationalités mixtes.

La révolution du droit

La philosophie du droit n’est jamais loin. «  On a l’impression que tout peut se discuter. Or, notre société est régulée par le droit. La loi ne contraint pas, elle libère. Connaître la loi est une liberté  », explique-t-il en poursuivant : «  ne demandez pas au droit d’être juste, il est juste légal, il nous permet de sortir du bien et du mal, du d’accord et du pas d’accord. Appliquer le droit est plus révolutionnaire que de ne pas l’appliquer.  »

Les principes sont fortement exprimés et celui qu’il souhaite avant tout partager c’est que comprendre le droit est une sécurisation de ses pratiques professionnelles, offerte par un cadre dont la construction émane d’une société toute entière. La provocation est là pour bousculer et sortir de débats où les idées s’entrechoquent en vain pour revenir à la base, aux fondamentaux.

C’est le cas notamment pour le thème de la prévention des discriminations liée à la sensibilisation à la diversité. «  C’est important pour moi d’emmener vers l’autre, sur le respect de l’autre, de comprendre d’un point de vue juridique pourquoi les gens font ce qu’ils font.  » Il invite à la lecture de la déclaration des Droits de l’Homme, à s’interroger sur le projet de notre société sur le versant du droit en prenant pour exemple la laïcité. «  Pourquoi le principe de la laïcité repose sur le principe que chacun a le droit au bonheur ?  ». La compréhension plutôt que la technicité, l’utilisation du droit comme un outil pratique, sont privilégiées.

Déclic

Si la philosophie du droit est l’angle d’approche préféré par Hervé Bordy, il le doit à la fois à sa formation et à son parcours. Titulaire d’un DEA d’histoire de théorie et de philosophie du droit, il a, dit-il, «  mis 20 ans à comprendre les trois outils et à les assimiler  ». Il a travaillé dans le secteur du logement social, été directeur des relations publiques et de la communication puis dirigeant d’une association intervenant sur les discriminations, avant de s’installer à son compte pour devenir formateur.

Le déclic est venu d’interventions auprès d’élèves de collèges sur la prévention de la délinquance et des violences sexuelles. Cette expérience, avec 900 heures de séquences animées, le ravit et est appréciée au point d’en appeler d’autres, auprès d’enseignants cette fois, et de lui donner envie de faire de l’activité de formateur son nouveau métier. «  Je suis passionné par ce que je fais. Les groupes me donnent de l’énergie. Je ne suis pas là pour les ennuyer et si je m’ennuie de ce que je dis, alors je les ennuie aussi.  » Pour lui, le droit est un savoir donc le droit est un pouvoir, le rendre accessible c’est donner accès à une citoyenneté consciente et en premier lieu dans son univers professionnel.

Monique Royer

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier.