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Billet du mois (N°421, février 2004)

Le conseil de classe confisqué

Par Dominique Natanson


Je débarque naïvement en lycée, après vingt-huit ans passés en collège. Mes nouveaux collègues sont courtois, tolérants, soucieux, le plus souvent, de la réussite des élèves (près de 90 % de succès au bac, dans ce lycée de centre-ville).
Alors, d’où vient le grand malaise que je ressens au sortir de ce conseil de classe de 2de ? La professeure principale a bien préparé son conseil. Elle a rencontré douze parents dans cette classe de trente-cinq élèves, nous a informés sur deux situations familiales délicates. Le tableau récapitulant les moyennes est en place, perturbé seulement par le vide de la colonne histoire géographie, puisque j’ai annoncé que j’étais dans une période d’évaluation formative et que je donnerai seulement des fourchettes de notes, par capacité.

La carotte et le bâton

Comme dans beaucoup d’établissements scolaires, le conseil est occupé à décider de distribuer des « encouragements », des « félicitations » ou un « avertissement travail ». Il règne dans cette discussion un relent de morale raffarinienne du travail : le remède aux difficultés des élèves est simple : « Travaillez ! Travaillez ! Travaillez ! ». Et il vaut mieux ne pas évoquer le fait que tel élève en réalité travaille beaucoup, car alors, il est immédiatement classé dans ces pauvres élèves qui sont bien limités, n’est-ce pas ? On évoquera un court instant le sort d’une élève qui se lève à 5 h 30 du matin et ne rentre chez elle qu’à 19 h 00. Mais le mot « aide » ne sera pas prononcé. Pas d’autre conseil que ce « Travaillez ! ». Ah si ! Il y a les bavardages. « Il y a deux professeurs qui parlent de bavardages, je le mets dans l’appréciation ? », demande la professeure principale.
Quelle image de la motivation est présentée au cours de ce conseil ?
Il règne une atmosphère lourde où dominent les critiques laconiques, où les qualités personnelles des élèves sont mises de côté, sauf pour les six ou sept dans les yeux desquels nous aimons nous regarder. Les remarques sur les difficultés de méthode que j’ai notées dans le bulletin deviennent ainsi des pièces à charge : « Et en plus, il manque de méthode en histoire géographie ! ». Faut-il que je reprenne une fois de plus la parole - certains collègues trouvent que le conseil commence à être long - pour dire que c’est normal qu’on ne maîtrise pas les méthodes du lycée quand on arrive en 2de ?
La responsabilité de l’échec est dans l’élève. Ôtez-vous de l’idée qu’il y ait des facteurs sociaux, culturels dans l’échec scolaire, des carences métacognitives. Oubliez Bourdieu, ne parlez pas de Meirieu. C’est affaire de volonté ! Moi qui suis prof, si j’y suis arrivé, c’est bien par un travail acharné !

La parole confisquée

Visiblement, seul l’avis des enseignants compte. Les élèves et les parents sont là en observateurs, présents à titre consultatif. Pourtant, les textes disent qu’ils sont membres à part entière du « conseil de classe » et que c’est ce conseil, et non les seuls enseignants, qui prend les décisions. D’étranges coutumes semblent prévaloir sur les textes officiels : j’apprends qu’il suffit d’une opposition d’un prof aux félicitations pour qu’on ne les accorde pas. Un droit de veto existe donc pour une partie des membres du conseil ? Voyons comment ça marche. On demande si quelqu’un s’oppose à donner un « avertissement travail » à une élève effectivement peu active. Je lève la main : je suis opposé à un avertissement porté ainsi hors de toute démarche éducative. Embarras. Est-ce que la coutume qui s’applique aux félicitations doit-être appliquée de façon symétrique pour les « avertissements travail » ? On passera outre à mon refus puisque, n’est-ce pas, l’avertissement est une arme de destruction massive contre l’échec scolaire. La seule efficace, en réalité. Et on n’en pas d’autre. Il faut être réaliste, il n’y a que comme cela que l’élève se rendra compte.
Je n’ai pas envie d’être de ce réalisme-là !

Dominique Natanson, enseignant et formateur, académie d’Amiens.

Dominique.Natanson@wanadoo.fr