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L’actualité éducative du N°468 de décembre 2008

Le « busing » : Pourquoi refuserait-on cette solution ?

Points de vue contrastés - Interview de Stéphane Beaudet, maire de Courcouronnes

Fadela Amara, secrétaire d’état à la politique de la ville, a manifesté l’intention d’étendre à cinquante communes volontaires, puis dans toute la France, le « busing » : il s’agit de transporter en bus des élèves des quartiers défavorisés afin de les scolariser dans d’autres quartiers. Une idée qui vient des États-Unis (1973), où les enfants noirs étaient transportés dans les établissements fréquentés par des enfants blancs pour assurer un mélange racial dans les écoles élémentaires et secondaires. Mais le « busing » a été abandonné aux États-Unis, parce que cela coûtait trop cher, et aussi parce que les enfants étaient scolarisés dans des écoles loin de chez eux, que les ghettos se sont recréés ailleurs, et que les objectifs de mixité sociale et d’amélioration des résultats scolaires n’ont pas semblé atteints.

Quelle situation a poussé la mairie de Courcouronnes à mettre en place le « busing » ?

Dans un premier temps, la ville a été contactée par le recteur d’académie qui cherchait un terrain d’expérimentation pour le « busing » répondant à plusieurs critères :
- une géographie urbaine qui entraîne un clivage entre les quartiers, ce qui est le cas à Courcouronnes puisque l’autoroute et une zone d’activités coupent la ville,
- de bonnes relations entre la ville et l’Éducation nationale,
- l’accord de la municipalité et des écoles concernées.
Lorsque j’ai été sollicité, ma première réaction a été positive mais j’ai souhaité avoir l’avis des deux directeurs d’école concernés et également celui des familles. J’ai donc organisé très vite des réunions avec les parents d’élèves qui ont adopté la proposition sans réticence aucune. Les environnements des deux écoles sont très différents : l’école d’accueil (Paul Bert) est située dans un environnement pavillonnaire et ses effectifs sont en baisse depuis plusieurs années ; l’école d’origine (Jacques Tati), dans un environnement d’habitat collectif avec une croissance démographique très importante. Les situations sociales des familles sont également assez différentes, ainsi que leur rapport à l’école.
L’ambition éducative est primordiale pour notre ville. Sur la question de la mixité sociale nous n’avons pas aujourd’hui le droit, en tant qu’élus, de refuser d’étudier toutes les solutions envisageables. Toutefois, nous essayons de le faire sans œillère, avec le plus de précautions possibles, en lien avec nos partenaires et les familles.

Quelles ont été les réactions dans le quartier à l’annonce de cette opération ? Et chez les maîtres de l’école Jacques Tati ?

Le projet a été très favorablement accueilli dès le départ par les enseignants et les familles. Nous avons en effet organisé deux réunions, l’une avec l’ensemble des parents de l’école Paul Bert, l’autre avec les parents d’élèves concernés de l’école Jacques Tati.
Je ne m’inquiétais pas trop de la réaction des parents des élèves de Jacques Tati : nombre d’entre eux demandent en effet des dérogations pour que les enfants puissent poursuivre leur scolarité au collège de Courcouronnes, alors que la sectorisation scolaire les affecte normalement au collège Paul Éluard à Évry. Les parents ont donc été assez largement favorables à cette proposition : sur la classe de CM1 concernée, deux familles seulement ont refusé que leur enfant participe à cette expérimentation. Le projet initial prévoyait que l’enseignante de la classe faisant l’objet de l’expérimentation suive sa classe jusqu’à l’école Paul Bert. Pour des raisons de statut cette disposition n’a pu être mise en œuvre. Il est vrai que les enseignants, s’ils étaient tout à fait concernés par le projet et estimaient qu’il s’agissait bien d’une chance pour les enfants, ont eu un peu de mal à quitter leur établissement d’origine. L’un deux s’est finalement porté volontaire.
À Paul Bert, les réactions ont également été positives. Les parents d’élèves se félicitaient plutôt de voir leurs enfants fréquenter des enfants d’un autre quartier et ils font une telle confiance aux enseignants sur les apprentissages qu’aucune réticence ne s’est exprimée ni le jour même, ni par la suite.

Le but de « mélanger » ces enfants avec d’autres enfants est-il atteint, avec un « engagement scolaire » meilleur pour certains enfants que s’ils étaient restés dans leur école de quartier ?

L’école Paul Bert qui ne comptait qu’un CM2 en compte désormais deux composés à parité d’enfants des deux écoles. Quelques jours après la rentrée on constatait déjà que les groupes de jeu dans la cour ne correspondaient plus du tout aux écoles d’appartenance des enfants...
Les deux directeurs ont tout mis en œuvre également pour que le rapprochement se passe dans les meilleures conditions : les enfants sont venus visiter l’école en juin, les familles ont été invitées à la fête de l’école, une classe de découverte avec des enfants des deux écoles est partie en septembre également.

Qu’est-ce qui se dit, dans l’école Jacques Tati, au sujet de cette transplantation ? Comment est-ce vécu par ceux qui restent  ?

Dès le départ, nous avons expliqué que, d’un commun accord avec l’Éducation nationale, nous avions choisi de proposer cette expérimentation aux CM2 : si les conditions ne se révélaient pas correctes, si les résultats escomptés n’étaient pas à la hauteur des attentes, si les enfants et les familles n’en trouvaient pas de bénéfices, il fallait avoir la possibilité de ne pas prolonger cette expérience sans obliger les enfants à retourner dans leur école d’origine afin de ne pas les pénaliser ou les mettre dans une situation d’échec. L’année passée, à l’école Jacques Tati, il y avait un seul CM1 « entier », les autres étant répartis sur des classes de double niveau, en raison des effectifs et de l’équilibre des classes. C’est donc le CM1 complet qui a été choisi. Par ailleurs, si certains parents peuvent regretter que leurs enfants ne participent pas à l’expérimentation, tous ont conscience qu’il s’agit bien d’une mesure expérimentale et qu’elle comporte intrinsèquement des risques. Mais nous n’avons pas eu de demande expresse de parents expliquant que les enfants restaient à Jacques Tati se sentaient « défavorisés ». Par ailleurs, et c’était une demande de la ville, bien entendue et relayée par l’Éducation nationale, l’expérience devait être profitable aux deux écoles : dans l’école Jacques Tati, le renfort en langue vivante, le dispositif de visioconférence ainsi que la décharge du directeur malgré la perte d’une classe sont autant de retombées positives.
Les parents de l’école Jacques Tati ont également été plutôt favorables au projet notamment parce que l’évolution démographique de l’école était telle que des problèmes de place, des difficultés de gestion du temps périscolaire (notamment le moment de restauration) apparaissaient. Il s’agissait pour ceux dont les enfants n’étaient pas directement concernés d’un facteur de « mieux vivre » à l’école.
Le seul bémol qui nous a été retourné, et je peux le comprendre en tant que père de famille, est la difficulté à gérer deux écoles lorsque l’on a deux enfants scolarisés : se lever le matin plus tôt pour l’un des enfants en raison du trajet en bus était une contrainte. Une fois la phase de l’expérimentation passée, ces éléments pourront être pris en compte et atténués.

Quels contacts peuvent avoir les parents des élèves « transportés » avec les enseignants de leur enfant ?

C’est effectivement la question la plus délicate aujourd’hui et qui me semble tout à fait légitime. Certains des parents de l’école Jacques Tati n’ont pas de véhicule et il est vrai que le trajet en transport en commun n’est pas aisé. Si les enseignants sont toujours disponibles par téléphone, il est vrai que la relation directe est indispensable. Aujourd’hui, nous réfléchissons avec le corps enseignant à une modalité qui pourrait être mise en œuvre assez facilement : celle d’une permanence dans l’école d’origine, au plus près des familles, faite par les enseignants des enfants. Cette organisation sera discutée avec les parents d’élèves nouvellement élus à l’occasion des prochains conseils d’école.

Stéphane Beaudet

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