Accueil > Publications > Les billets du mois > Le bout du bout de la compétence !


Le bout du bout de la compétence !

Par Sylvain Grandserre


De l’infiniment grand à l’infiniment petit, l’univers scolaire semble s’étendre sans que rien ne vienne jamais le limiter. D’un côté, toujours plus de connaissances, de l’autre toujours plus de compétences. Or, l’approche en direction de ces dernières s’accompagne d’un morcèlement qui nous fait passer de la tranche à l’émiettement. Nous croyons ainsi ne plus être loin du cœur de l’atome des savoirs et des savoir-faire. Mais la fission risque de faire « pschitt ! » quand on en arrive à devoir évaluer si un élève va savoir « dans un récit ou une description, s’appuyer sur les mots de liaison qui marquent les relations spatiales et sur les compléments de lieu pour comprendre la configuration du lieu décrit ou du lieu d’action [1] ».
 Le mécanisme à l’œuvre rappelle le sketch « Le bout du bout » de Raymond Devos dans lequel son pianiste demande qu’on lui passe un bout de bois. Or, il apparait qu’un bout de bois possède deux extrémités, donc deux bouts. La solution semble alors évidente : couper le bout de bois en deux pour que chacun ait le sien. Mais cela fait alors quatre bouts de bouts de bois ! Le parallèle est valable pour les compétences qu’on découpe et redécoupe en ajoutant des variables jusqu’à un tel effritement qu’il n’est plus possible ensuite de reconstituer le tout. On peut imaginer la même dérive en sport, où la recherche du geste parfait finirait par syncoper le mouvement en prétendant l’améliorer.
 Pour autant, il faut bien prendre le savoir par… un bout, et si possible le bon ! Mais ce qui semble alors le plus important, ce sont les allers-retours entre la partie et le tout. Dit autrement, l’enseignant doit rechercher le juste équilibre et la bonne interaction entre formalisation et finalisation pour reprendre les termes qu’emploie Philippe Meirieu. Formalisation quand on travaille une règle d’orthographe, les terminaisons de conjugaison, une technique opératoire, la mémorisation des tables de multiplication, de dates ou de noms de fleuves. Mais finalisation quand tout cela s’inscrit dans un projet mobilisateur : correspondance, élaboration d’un journal, rédaction d’une saynète, expérience scientifique, gestion des comptes pour une sortie, mesure de longueurs en athlétisme.
 Pour conclure, on remarquera que ce développement des microcompétences correspond à l’émergence de l’obsession évaluative. Car tout cela entre dans des cases, s’accumule, se comptabilise, comme si on confondait une œuvre de peinture avec sa reproduction en puzzle. Plus que jamais, il nous faut donc rappeler combien ce sont les situations complexes qui mobilisent les élèves et les aident à trouver la nécessaire volonté de travailler des compétences qui, autrement, semblent dénuées de sens. Célestin Freinet avait trouvé la meilleure métaphore en expliquant qu’il est plus facile de tourner le volant d’une voiture quand elle roule que quand elle est à l’arrêt.
Allez, on met les bouts !


[1Livret scolaire de l’école primaire, CRDP du Centre