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N° 514 Enseignant : un métier qui bouge

«  Le bon travail prend du temps  »

Entretien avec Luc Cédelle (seconde partie)

Luc Cédelle, journaliste, blogueur, auteur, et grand observateur de l’éducation, poursuit avec nous sa promenade autour de la planète École qui nous conduit jusqu’aux «  confins du journalisme  ».

(Suite de l’entretien du n° 513). Comment un journaliste éducation fait-il pour avoir une connaissance suffisante de son sujet ?
Elle n’est jamais suffisante ! Personne n’arrive à tout connaitre de l’éducation. En ne retenant que les livres qui paraissent, on occuperait un journaliste à temps plein. Quand on arrive dans cette rubrique, il faut d’abord passer de « je n’y comprends rien  » à «  j’y comprends peut-être quelque chose  ». Je m’étais donné deux ou trois ans. Mais de découverte déconcertante en découverte déconcertante, j’ai eu l’impression que la vérité s’éloignait toujours. On peut par exemple passer des années sur le sujet de l’apprentissage de la lecture sans en venir à bout. Le tout premier niveau consistera à dire : «  Ah, tiens, la fameuse méthode globale continue de faire des ravages.  » Au deuxième niveau, on avance un peu : «  Mais non, elle n’a jamais vraiment été appliquée.  »
Au troisième niveau, on voit qu’il y a quand même eu une période, dans les années 80, où l’orthodoxie du moment affirmait que « l’important c’est l’accès au sens, pas le décodage  » qui, du coup, passait à l’arrière-plan, avec tous les préjudices que l’on peut imaginer. Au quatrième niveau d’analyse, on croit pouvoir faire la part des choses : le tir a été rectifié, l’acquisition du code réhabilitée. Et puis, arrive le cinquième niveau où l’on se découvre coincé entre d’éminents chercheurs. Certains, comme André Ouzoulias qui vient de nous quitter, Rémi Brissiaud, Roland Goigoux s’appuyant sur leur connaissance de ce qui se passe dans les classes, et d’autres comme Stanislas Dehaene ou Franck Ramus les contredisant au nom de leur connaissance du cerveau et des processus cognitifs. C’est sans fin.

On accède à une compétence qui permet de repérer le discours des uns et des autres, on peut même avoir des préférences mais pour autant, on reste à l’extérieur du débat entre experts. On a atteint des confins du journalisme.

Et comment se faire une idée de ce qui se passe dans les classes ?
Personnellement, j’ai toujours avancé qu’il était bon pour un journaliste à la fois d’avoir des témoins, des relais fiables, dans différents endroits représentatifs, en zone prioritaire et rurale, en primaire et dans le secondaire, et d’y être lui-même pour confronter sa propre vision avec celle des relais. J’avais dans l’idée que dix journalistes pourraient suivre ainsi chacun un établissement témoin, suivre vraiment, en étant au quotidien dans les classes, dans la cour, le gymnase, etc. En 2009 j’ai pu, trop partiellement, accompagner une année de CP en zone d’éducation prioritaire et avoir enfin une idée de ce qu’est l’entrée en lecture des élèves. Très difficile, notamment à cause du temps follement contraint imposé au journaliste. Le bon travail prend du temps. C’est bien la principale difficulté dans nos médias aujourd’hui, cette pression constante pour faire très vite beaucoup de choses. Ce refus de laisser murir.

Vous parlez aujourd’hui d’éducation dans votre blog. Comment se passe la rédaction d’un article ?
Je connais des gens que cela fera rire, mais un billet me prend souvent l’équivalent de deux jours, étalés sur mon temps de loisirs. Je fais beaucoup de faux départs, en commençant par un petit truc bien envoyé, une sorte de tweet développé. Seulement, très vite, je m’aperçois que ce n’est pas si simple, que ce peut être contredit. À partir de là, c’est perdu pour le style rapide et efficace. Je dois m’interrompre, suspendre l’attention soutenue qui me portait. Ce n’est pas mauvais de s’arrêter, l’esprit continue de tourner en arrière-plan puis parfois, à contretemps, dans le métro, en discutant, une idée tombe et je dois la ramasser tout de suite. Ensuite, il faut travailler, pour que toutes les pièces s’emboitent, en usant le moins possible de ce que j’appelle du «  ciment rédactionnel  », dont beaucoup de journalistes abusent et qui serait capable de cimenter n’importe quoi.

Mais qu’est-ce donc qu’un journaliste ? Un écrivain ? Un observateur ? Et quelle est, selon vous, son utilité première ?
Un journaliste observe, observe longtemps, mais à mon sens il lui appartient aussi de ne pas cacher les conclusions qu’il en tire et qu’il lui faut assumer, quitte dans certains cas à devoir reconnaitre plus tard qu’il s’est trompé. Parce que le journalisme sans conséquence serait déprimant. Le journalisme nourrit le débat démocratique, apporte des éléments qui vont dans un sens ou dans un autre, qui peuvent être des déclencheurs. Après dix ans dans la rubrique éducation, c’est pour cela, je pense, que j’ai eu envie de faire œuvre utile : j’ai écrit Un plaisir de collège, le livre sur Clisthène, en prenant parti pour une innovation professionnellement savante et contre un discours larmoyant et négatif de l’impuissance. Pour clamer : «  C’est possible, regardez !  ». J’espère avoir transmis une part de vérité utile, un potentiel déclencheur qui permettrait de modifier des situations. Je pense avoir protégé et fait connaitre leur expérience, mais pas de manière révérencieuse, plutôt avec une position critique. D’ailleurs, de façon générale et comme le disait je ne sais plus qui, je n’ai pas de certitudes, seulement des hypothèses principales. Oui, ce livre sur Clisthène, comme celui avec Philippe Meirieu, je pense que c’est ce que j’ai fait de mieux. Du moins jusqu’à présent ! Il faut toujours viser un cran au-dessus de ce qu’on a déjà fait.

Propos recueillis par Christine Vallin

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Enseignant : un métier qui bouge
Que s’agit-il d’enseigner, pour ce qui ne peut se réduire à une discipline scolaire ? Dans quel objectif, entre pacification des relations et formation du jugement moral ? Qui pour le faire, dans quel cadre ? Bien des questions, et ce dossier ose dès maintenant des réponses, dans la conviction que nous touchons là à un rôle fondamental de l’école.