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Lu et (re)vu

Le Compte n’est pas bon

La Cour des Comptes et les enseignants

Cette RE-vue de presse mensuelle cherche à mettre en perspective d’un temps plus long une thématique de l’actualité éducative.

La Cour des Comptes s’est mis à dos la quasi totalité des personnels de l’Éducation nationale en publiant le 4 octobre dernier un rapport intitulé « Gérer les enseignants autrement : une réforme qui reste à faire ».


Le 4 octobre 2017 est paru un rapport de la Cour des Comptes épinglant fortement la gestion des personnels enseignants. Son titre ? « Gérer les enseignants autrement : une réforme qui reste à faire ». Mais pourquoi la Cour l’a-t-elle intitulé ainsi ? Car, au fond, dans ce rapport abondamment commenté dans la presse il n’y a pas beaucoup de neuf de la part de nos chers comptables.

En 2013, Challenges nous proposait un titre clair : « Comment la Cour des comptes réformerait l’Éducation nationale sans recruter d’enseignants supplémentaires ». Eh oui, évidemment, la réforme proposée faisait totalement fi de la pédagogie qui n’est dans la ligne ni de Challenges, ni de la Cour des Comptes.

On emploie ainsi le terme réforme pour évoquer le management, alors que c’est totalement différent. Ce qui intéresse la Cour des Comptes c’est bien de définir un nouveau mode de gestion des personnels, certainement pas de se soucier desdits personnels. Et si pour cela on peut utiliser des chiffres, ceux de PISA en l’occurrence, sans les mettre en perspective, et encore moins discuter leur relation à la pédagogie, allons-y !

Augmentation en trompe-l’œil

On peut lire dans l’article de Challenges : « Le rapport pointe ainsi le fait qu’en dépit de la réforme générale des politiques publiques (RGPP), initiée sous Nicolas Sarkozy, le budget de l’Éducation nationale a augmenté de 5,4 %, en euros contants, entre 2008 et 2012. » Où l’on constate que le budget qui augmente n’est pas associé à un vieillissement (et donc une augmentation de la masse salariale), pourtant patent, de la population enseignante. Aujourd’hui, la Cour des Comptes constate de nouveau une augmentation des salaires des enseignants.

Surtout, en 2013, certains avaient déjà pointé un autre souci. Le budget de l’Éducation nationale avait certes augmenté mais bien moins que l’inflation, et surtout bien moins que ce qu’il faudrait pour combler les manques en terme de formation des enseignants (pourtant le rapport Filâtre sur la formation continue des enseignants, proposant son amélioration voire de la rendre obligatoire, est paru cette année-là). Ceci dit, cette année encore, la Cour insiste sur la nécessité de ladite formation.

La rue Cambon proposait déjà en 2013 comme remède à la baisse d’attractivité du métier « la reconnaissance effective de la variété des activités qu’il leur (aux enseignants) revient d’exercer au-delà des heures de cours données aux élèves. Elle doit se traduire enfin par une réévaluation pécuniaire. » En pointant le fait que « le lycée en France coûte plus cher qu’à l’étranger, en particulier du fait d’un nombre d’heures et d’options très important ».

Aujourd’hui, la Cour des Comptes constate une augmentation des salaires des enseignants. On peut lire dans La Tribune que « la fin de la période 2012-2017 a été marquée par une revalorisation salariale significative - la masse salariale des enseignants du secteur public a augmenté de 3,577 milliards d’euros entre 2012 et 2016 ». Hum, non, sérieusement, je me questionne sur les réelles capacités comptables de nos vérificateurs ! La masse salariale augmente dans la Fonction publique pour deux raisons : l’augmentation du nombre de personnels et/ou le vieillissement desdits personnels. Je sais, je me répète... mais comme eux aussi, nous sommes quittes.

A l’époque, dans l’Humanité, Daniel Robin, co-secrétaire général du SNES, avait réagi ainsi : « Le rapport de la Cour des comptes sur l’Éducation est au niveau du café du commerce. » Tandis que le ministre (Vincent Peillon) y trouvait des choses positives malgré des désaccords.

Vous avez dit polyvalence ?

Le journaliste Arnaud Gonzague épinglait entre autres dans son commentaire sur son blog les profs français monovalents par rapport au modèle allemand. En clair, les libéraux souhaitent la polyvalence intégrale dans le secondaire. Cette recommandation existant évidemment déjà depuis... 2007, avec les mentions complémentaires. Faut-il privilégier la bivalence ou non au collège (mais la Cour des Comptes semble l’envisager aussi au lycée) n’est pas notre propos ici, n’hésitez pas à lire cet article de Claude Lelièvre paru en 2013 dans l’Express.

Tout en douceur, le Figaro écrivait dans un article à charge contre le gouvernement d’alors : « De l’embauche des professeurs à leur “temps de service”, les Sages de la Rue Cambon sonnent la charge contre le “mammouth”. ».

Cependant, ce rapport n’était pas le premier à charge contre le ministère de la rue de Grenelle, et au fond contre le statut des enseignants, qui semble déplaire fortement à la Cour des Comptes. Dès 2005, un rapport évoquait la question des décharges de service. L’Institut supérieur du travail en profitait pour stigmatiser les décharges syndicales tout en reconnaissant que parmi les 97 500 enseignants qui ne sont pas devant élèves, « beaucoup (26 500 enseignants) conservent en fait des activités pédagogiques pratiquées en dehors de leur cadre statutaire : enseignants du primaire ou du secondaire détachés dans les universités, enseignants détachés dans les formations pour adulte, enseignants détachés dans les prisons... Beaucoup (18 000 enseignants) bénéficient aussi de décharges pour exercer des fonctions administratives, au premier rang desquelles les directions d’école. » Il signalait aussi que « La Cour mentionne enfin que, dans d’autres organisations, le taux des décharges est bien plus élevé qu’à l’Éducation nationale. ». La ligne éditoriale se cache parfois bien mal dans une neutralité apparente. D’autant que « beaucoup » n’est pas rapporté au chiffre pourtant énoncé dès le début de l’article de 743 000 enseignants.

Le coup de la formation continue

En 2015, c’est la formation continue qui en a pris pour son grade. Trop chère, là encore, pour son manque d’efficacité. Le Monde l’évoquait ainsi : « Dans un rapport publié mardi 14 avril, les magistrats soulignent que la formation continue des professeurs est insuffisante, malgré un budget de plus d’un milliard d’euros. »

Le dernier rapport, celui de 2017, a reçu une réponse favorable dans le communiqué du ministre de l’Éducation nationale.

Il a peu été question dans la presse économique des deux affirmations les plus libérales de la Cour cette année, l’annualisation du temps de travail des enseignants et l’évaluation des enseignants sur la base des résultats des élèves (voir les revues de presse de Bernard Desclaux du 4 octobre et du 5 octobre derniers). Ce sont pourtant non seulement des propositions très osées sur le plan managérial, mais qui de plus font fi d’un élément essentiel de notre profession, la pédagogie. Ainsi, les méthodes d’enseignement (classes dédoublées, coopératives, par îlots, etc.) ainsi que la problématique du remplacement par un collègue pas forcément au fait du projet de l’absent devraient être primordiaux dans le « management » de l’Éducation nationale. Las ! L’enfant au cœur du système ne semble pas évoquer grand chose à nos comptables en chef.

La Cour des Comptes vient de rendre public un rapport sur APB le 19 octobre dernier, comme par hasard au moment même où Daniel Filâtre, déjà cité plus haut, remet à Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, un rapport sur l’entrée à l’université. C’est à croire que la Cour des Comptes souhaite se substituer au Conseil supérieur de l’Éducation ! A quand des propositions à Jean-Michel Blanquer sur la teneur des programmes ?

Lily Champlain
Prof masquée