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Langue et science

Alain Bentolila et Yves Querré, Plon, 2014, 214 pages.

10 juin 2015

On ne peut qu’applaudir au projet de confronter, à travers cet ouvrage, deux univers qu’on oppose trop souvent : celui de langue, dans toutes ses dimensions, y compris son usage littéraire, et celui de la science ou des sciences. Et à la mise en avant de cette idée bonne à rappeler : les sciences se servent d’abord de mots, pour décrire, expliquer, et ce «  raisonner  » qu’il faudrait rajouter au traditionnel «  lire, écrire, compter  ». La pratique décrite par un des fondateurs de «  La main à la pâte  » et scientifique réputé qui repose sur la curiosité des élèves, le questionnement et l’expérimentation est évoquée avec clarté et force de conviction.

On est cependant beaucoup moins convaincu par les développements dûs à Alain Bentolila. Si on peut partager certaines de ses considérations quasi philosophiques sur le sens du langage, sa participation au «  penser juste  », on est bien obligé de constater un hiatus entre ce qu’il prône concernant l’enseignement de la grammaire et du vocabulaire et la démarche expérimentale en sciences. Car, à travers l’idée de «  progression raisonnée et logique », dont la base est la «  leçon  », on est loin d’une pédagogie de type constructiviste. Certes, nous dit notre linguiste, l’élève sera actif dans des «  ateliers  », où il s’agira en fait surtout d’«  appliquer  » plus que vraiment découvrir. Lisons par exemple ce passage, page 162 où l’auteur brocarde «  l’espoir illusoire de faire de la rencontre aléatoire des textes le déclencheur magique de l’observation et de l’analyse des mécanismes de la langue  » et prône une progression «  du plus simple au plus rare  », avec une «  programmation logique  » qui ressemble en fait à ce qui a été défendu dans les programmes de 2008 à l’école primaire et au collège.

Bien sûr, lorsqu’on en est réduit à une alternative entre progression dite rigoureuse et pédagogie de l’occasion très spontanéiste, on voit où le choix va se faire. Inventer un adversaire stéréotypé et un peu grotesque, c’est un procédé rhétorique habituel qui laisse peu de place à une vraie discussion sur la part respective du guidage et de la découverte dans les activités autour de la langue. Or, il existe bien d’autres manières d’enseigner la langue qu’en «  faisant savoir  », qu’en «  montrant  » (verbes clés utilisés par Alain Bentolila) à partir en plus d’une vision assez naïve de correspondance entre catégories de pensée et catégories linguistiques. Et ces autres manières sont bien davantage du côté de la pédagogie type «  La main à la pâte  » qui est souvent une remise en cause radicale du cours magistral classique et de la restitution «  perroquet  », ce qui ne signifie pas que le par cœur ponctuel ou les moments de synthèse structurante en sont absents.

Bref, si on peut apprécier le fond même du livre qui plaide pour un rapprochement entre des cultures qu’on sépare si abusivement, surtout dans le cursus de la scolarité obligatoire, on maintiendra notre doute sur la pertinence des propositions d’un Alain Bentolila, même si elles sont ici exposées de manière moins polémique et «  rétro  » que dans un pamphlet grand public au titre quasi vulgaire et bien éloigné de la qualité d’analyses antérieures, comme celles publiées il y a quelques années dans notre revue.

Jean-Michel Zakhartchouk