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N°458 - Dossier "Diriger un établissement scolaire"

Lancer une démarche de projet d’établissement

Par Roberte Cermeno

Peut-on lancer une démarche sans se projeter dans l’établissement ? La démarche de projet prend corps, le diagnostic s’élabore, les questions fusent, la concertation s’installe, les casse-croûte se grignotent et pour finir l’enthousiasme se concrétise.

Pincement au cœur, émoi amoureux : c’est ma première rentrée à Pierre Larousse. Qu’attendent-ils d’une nouvelle direction ? Vais-je réussir à construire un projet avec eux ? J’arrive avec mon histoire, mes combats, mes cicatrices, le souvenir parfois encombrant d’expériences fortes : garderai-je la même capacité d’étonnement, la même fraîcheur d’analyse, la même envie d’aller de l’avant ?

Premier épisode : Candide à Pierre Larousse

J’écoute, je questionne, je relance. En entretiens individuels, en réunions diverses et variées, dans les couloirs, autour d’un pot d’accueil.
D’abord avec l’adjointe « Vous n’aviez-pas donc pas de réunions régulières d’équipe de direction ? »
Avec les représentants des enseignants au conseil d’administration : « Vous souhaitez une relance de la démarche de projet d’établissement ? Depuis trois ans, vous n’aviez pas abordé ce chantier ? »
Avec les coordonnateurs de disciplines qui, lors de la pré rentrée, m’étouffent sous les problèmes d’équipement de salles, de moyens horaires qui manquent, d’armoires à déplacer : la pédagogie, ce sera pour plus tard ?
Sur ma lancée, je reçois alors chaque coordonnateur et commence à entrer dans le vif du sujet : « Vous avez effectué une analyse des résultats du bac STG ? Ils sont plus moyens que ceux des autres sections... », fais- je remarquer à la coordonnatrice que je sens se crisper de l’autre côté de la table. Aïe, maladresse ! Le coordonnateur des lettres me regarde comme si je débarquais d’une autre planète quand j’évoque une éventuelle analyse des résultats des contrôles communs.
Je m’étonne avec la COP et l’adjointe de la composition des classes : comment expliquer que les redoublants de seconde sont concentrés sur trois classes et suivent tous la même option ? Il faut s’attendre à quelques soucis dans la conduite des groupes classes !
Je sillonne les cours, arpente les couloirs, pousse la porte des bureaux, du CDI, de la cuisine, de l’infirmerie, de l’atelier, des laboratoires... J’ai depuis toujours cette habitude de circuler quotidiennement dans l’établissement, de me montrer, de rencontrer les personnes à leur poste de travail : « Le nettoyage des toilettes est problématique ? » « Vous avez beaucoup de graffiti sur les tables ? Et vous réagissez comment ? » « Vous allez garder ces chaises misérables dans l’accueil de l’infirmerie, vous faites bien pauvres. »
Je passe régulièrement en salle des professeurs : j’observe les groupes, me mêle aux conversations, plaisante avec eux, évite pour le moment les sujets qui fâchent.

Deuxième épisode : le diagnostic

Je commence à fouiller dans les dossiers à la recherche de comptes rendus, de chiffres intéressants et surtout, me mets furieusement à rédiger les questions que je ne peux pas encore poser mais qui me brûlent le bout de la langue.
Beaucoup n’arrêtent pas de parler de l’esprit Pierre Larousse. C’est quoi, cet esprit-maison ? À quoi se remarque-t-il ? Qui porte les valeurs historiques ? Qu’en font les élèves ?
Parlons précisément de la réussite des élèves : comment ne pas être alertée par les redoublants de seconde, concentrés dans trois classes, ayant tous la même option ? Pourquoi 94% de réussite au baccalauréat pour les sections scientifiques et 72% pour les tertiaires ? Etrange, je n’ai trouvé l’expression « élèves en difficulté » que dans un seul document, datant de 2003. Qu’en disent les comptes-rendus du conseil d’administration : effectivement, aucune trace de débat sur le projet d’établissement, juste le programme annuel des voyages, le CESC et la dotation globale horaire : jamais aucun échange sur la pédagogie ou le devenir de l’établissement dans cette instance.
Et l’information, comment circule-t-elle ? De toute façon, signale la secrétaire, personne ne lit les panneaux d’information (effectivement illisibles), inutile de vous casser la tête.
Je découvre peu à peu des actions et des secteurs riches et inventifs : l’accueil personnalisé de chaque nouvel élève début juillet par les enseignants, les stages en entreprises de tous les élèves de première, les échanges avec l’étranger des sections européennes, l’engagement efficace des disciplines scientifiques, et bien d’autres.

Entre l’adjointe et moi, la confiance se tisse au jour le jour. J’ai pris l’habitude de lui montrer les analyses que je commence à structurer par thèmes sur mon tableau de papier et d’en discuter avec elle, m’appuyant sur son esprit critique et sa connaissance de l’établissement.

Troisième épisode : les réunions projet casse-croûte

Pour le moment, tout cela est top secret. Quelques interrogations reviennent en boucle dans ma tête : comment poser des questions sans que cela ne soit vécu comme des reproches ? Comment accompagner les déséquilibres que je vais nécessairement créer pour que cela ne s’arrête pas à du découragement ou de la frustration ? Comment donner envie aux personnes de s’engager dans une démarche de projet d’établissement dont la plupart se passait fort bien auparavant ? Comment faire percevoir cette démarche non comme une rupture mais comme un prolongement, un accomplissement ?
Le groupe de coordination du projet va m’aider à trouver des réponses.
Courant octobre, conformément à leur demande, je réunis les enseignants nouvellement élus du conseil d’administration. Si leur mission semble rapidement évidente : « aider à élaborer le projet d’établissement », la composition du groupe et la méthode de travail à suivre avec le reste de l’établissement vont soulever des discussions très vives : qui intégrer dans le groupe ? Quelle sera sa légitimité ? Comment éviter que la communauté ne perçoive cette équipe comme un groupe fermé qui tient le pouvoir ? Quelle place pour les élèves, les ATOS, les parents ? Comment travailler avec les coordonnateurs de disciplines et les professeurs principaux ?
Une équipe provisoire composée de la direction, du chef de travaux, d’une conseillère principale d’éducation et des enseignants du conseil d’administration décide donc de se réunir tous les mois autour d’un casse-croûte méridien (l’emploi du temps de ce lycée ne dégage guère d’espaces de concertation).
Mon rôle dans le groupe : celui du coordonnateur d’équipe s’assurant d’abord que la logistique ne soit pas un problème, faisant en sorte ensuite que la parole circule bien, que les implicites s’éclaircissent, que chaque réunion comporte un temps de réflexion et aboutisse à une production avec un échéancier ; je n’oublie pas non plus que je reste le chef d’établissement : cela me permet de rappeler la place du groupe dans l’établissement - comment faire connaître nos travaux ? -, par rapport au conseil d’administration - quelles sont nos limites décisionnelles ? - et à l’institution -que faisons-nous par exemple de la notion de conseil pédagogique ? Comment articuler les aspirations des personnels, des parents et des élèves et la lettre de mission fixée par le recteur au chef d’établissement ? -

Quatrième épisode : opération « lancement du projet »

Première étape : nous allons dresser un état des lieux en recueillant les perceptions des différents groupes. Aux enseignants et aux personnels de la vie scolaire, un questionnaire est soumis : par rapport à leur mission de réussite des élèves, quelles sont leurs préoccupations/interrogations principales et quels projets peuvent le mieux y répondre ?
Les ATOS sont réunis deux fois par la gestionnaire -comptable et traitent ces mêmes questions dans le cadre d’un débat.
Les élèves de secondes, classe par classe, par le biais de la conseillère d’orientation, répondent à des questions permettant de caractériser la manière dont ils vivent leurs études au lycée.
Enfin, le conseil de la vie lycéenne va rédiger ses propres interrogations qui seront développées avec des élèves volontaires, un soir après les cours, dans le cadre de trois commissions.
La participation des parents est provisoirement mise en attente.
Une large communication sera faite des résultats de ces divers questionnaires : discussions en équipe de direction, diffusion par mèls aux personnels et aux parents délégués, exposition dans le hall d’entrée du lycée.

Deuxième étape : comment faire percevoir l’intérêt de la démarche de projet, qui semble encore bien floue et abstraite, à ses principaux acteurs : parmi les enseignants, tout le monde n’a pas répondu au questionnaire ! Une soirée un peu festive pourrait attirer du monde ! L’animation en est particulièrement soignée, l’enjeu est de taille ! Prise de parole des différents membres de l’équipe de coordination, interventions courtes avec des soutiens visuels, débats en groupes de proximités, comptes-rendus toniques des groupes, la séance se termine par un buffet pour que les discussions se poursuivent dans un cadre informel. L’événement soulève l’enthousiasme et on sent les jours suivants dans le lycée une atmosphère plus...vitaminée.

Les épisodes suivants sont à construire

Troisième étape : l’élargissement à tout l’établissement. Deux mois après, le groupe de coordination organise une mémorable après-midi de réflexion réunissant les personnels , les élèves du conseil de la vie lycéenne, les parents délégués pour approfondir les éléments mis en évidence lors des différents questionnements et commencer à dégager des pistes d’action pour la rentrée prochaine : comment améliorer les conditions de vie et de travail pour chacun au lycée - l’organisation du temps, le respect des locaux, l’économie des ressources entre autres- ; comment traiter équitablement les élèves de seconde ; comment accompagner les élèves en difficultés ?
En parallèle, le chef d’établissement a présenté à l’équipe de coordination son projet de contrat d’objectifs à atteindre en réponse à la lettre de mission du recteur. Les objectifs seront ensuite discutés avec chaque coordonnateur de discipline et leur mise en œuvre négociée.

Nous en sommes là aujourd’hui et tout reste à faire, avec encore et toujours des questions. Comment travailler avec le temps : prendre en compte le rythme de l’établissement, des acteurs pour ne laisser personne de côté sans laisser s’enliser la démarche ni la précipiter ? Comment rendre sensibles pour chacun les bénéfices à tirer de leur investissement ? Comment articuler ma vision personnelle du développement du lycée avec les demandes des personnels, des parents et des élèves, et les injonctions de la hiérarchie ? Jusqu’où pourra aller la convergence ?

Mais assez de questions en solitaire ; la semaine prochaine, il y a une réunion projet - casse-croûte : nous allons avancer ensemble.

Roberte Cermeno, Proviseur de lycée.


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