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Laïcité XXIe siècle

par Jacques George

27 décembre 2003

Si je propose ici encore quelques remarques sur la question du voile, c’est pour la dépasser, en réfléchissant à celle de la laïcité au XXI°. En pensant aussi que la première question, telle qu’elle est posée aujourd’hui, est un peu un révélateur de l’état de la seconde.

Je n’ai pas vu d’arguments nouveaux pour ou contre une loi sur le voile ; je dis bien sûr le voile, car l’élargissement aux signes religieux en général me semble de pure forme. Au-delà du principe même de la loi [1] et des raffinements sémantiques [2] dont on l’accompagne, la question concrète est celle-ci : une loi d’interdiction sera-t-elle applicable ? [3] Car, si la motivation de la jeune fille - qu’elle soit personnelle ou qu’elle résulte d’une contrainte - est forte, l’infraction à l’interdiction sera réitérée, indéfiniment à la limite. La sanction de cette infraction - quelle sanction d’ailleurs : deux heures de colle, trois jours d’exclusion ? - ne peut pas, elle, être réitérée à peine d’être discréditée, et on arrivera très vite, voire dès la première fois, à l’exclusion définitive. Sinon, à quoi bon une loi ? Sans fantasmer sur le pouvoir des islamistes, je pense qu’on peut leur faire confiance pour orchestrer alors une protestation médiatisée.

Des constats maintenant. Dans les précédents débats sur la laïcité, les laïques étaient à gauche, les non-laïques à droite, ceci en gros du moins. À de nombreuses reprises dans l’histoire de la France, les périodes où la droite est au pouvoir (1850, 1871, 1940, 1959) ont été accompagnées de mesures allant contre la laïcité de l’école et/ou de l’état, les périodes où la gauche est au pouvoir (1848, 1881, 1936, 1982), de mesures allant dans le sens de la laïcité. Mais manifestement, aujourd’hui, le clivage entre ceux qui soutiennent le projet d’une loi interdisant le voile à l’école et ceux qui le contestent n’est pas le clivage entre droite et gauche ; et, même si les pro-loi semblent parfois soupçonner les anti-loi de n’être que de tièdes laïques, ce n’est pas non plus le clivage entre laïques et non-laïques. D’autre part, beaucoup d‘organisations - partis, syndicats, associations, etc. - sont divisées sur la question, cette division passant dans bien des cas entre la base et les responsables. Enfin, quelques organisations (ou du moins leurs responsables) que l’on considère, à juste titre d’après toute leur histoire, comme des piliers de la laïcité s’opposent à la loi, et cela ne veut pourtant pas dire qu’elles soient devenues islamo-cléricales, ni qu’elles aient la moindre indulgence pour les menées des islamistes [4] . Cela doit faire réfléchir.

Quelques citations à l’appui de ces constats [5] :

Pour la FSU, « La loi est mal adaptée et risque d’être contre-productive face aux problèmes posés ». Le SNES s’oppose à ce qui ne concernera en fait qu’une seule religion, et déplore qu’on néglige les dimensions sociales de la question ; il interviendra pour que « cette loi n’aboutisse pas à une multiplication des exclusions ». L’UNSA-Education n’a pas de position tranchée, car le SNPDEN est pour une loi tandis que le SE pense qu’une loi ne serait pas efficace. Le SNALC est pour l’interdiction de tous les signes visibles. Pour FO, il suffirait de supprimer l’article 10 de la loi de 1989 qui, avec la liberté d’expression des élèves, a légitimé le port de signes d’appartenance.

Trois syndicats (FSU, SGEN-CFDT, FERC-CGT) se sont joints à la FCPE dans un Appel commun contre « toute stigmatisation d’une partie de la population », le 16.12. La FCPE voit dans le recours à une loi « un aveu de renoncement et d’impuissance » et ajoute que « promulguer une loi qui aura pour conséquence l’exclusion des seules jeunes filles voilées au motif de les protéger de leur famille et de la pression de leur communauté revient à sanctionner doublement les victimes ». Devant la commission Stasi, le président de la FCPE, Georges Dupon-Lahitte a déclaré : « nous affirmons le droit de l’individu à avoir une identité. [...] La laïcité serait un échec si on condamnait les filles qui portent le voile à abandonner l’éducation ou à aller dans une école confessionnelle ».

Éducation & Devenir, la Ligue de l’enseignement et la FCPE ont signé ensemble un texte essentiel : « Une loi serait un aveu d’impuissance [...]. On peut s’étonner de voir (le débat sur la laïcité) surgir à nouveau dans l’Éducation nationale et prendre une telle ampleur à propos des jeunes filles qui se sont présentées dans leur établissement avec un « foulard » sur la tête, d’autant que ce phénomène reste très limité. Le problème qui est posé à l’École par les jeunes filles portant un foulard ne saurait se résoudre par une loi. Non seulement toute loi serait impossible d‘application, elle conduirait encore à aborder l’un des défis majeurs de notre société par le petit bout de la lorgnette. Par ailleurs, que penser d’une loi qui punirait les victimes ? » (Libération, 10.12).

Du côté musulman, on note l’opposition forte de l’UOIF, une opposition modérée de Dalil Boubakeur, recteur de la grande Mosquée de Paris et président du CFCM, mais l’accord du mufti de Marseille. L’épiscopat catholique craint une possible « régression de la liberté religieuse ». Fait assez rare, les responsables des églises chrétiennes (catholique, orthodoxe et protestantes) ont lancé un appel commun contre une loi qui, pour le président de la Fédération protestante, répond à « un argumentaire antireligieux, comparable à ce qu’on devait entendre en 1905 ».

Du côté des partis, on note l’accord de (mais avec des réserves de Christine Boutin sur le recours à une loi) et celui du PS, des craintes de l’UDF, des réserves du PC et des Verts. De son côté, le FN reste très discret, car il sait que la polémique, en faisant apparaître le poids de l’immigration, ne peut que lui profiter.

Quelques déclarations, dont le choix est évidemment très subjectif, aident à situer la question du voile dans une perspective plus large :

Michel Tubiana, président de la Ligue des droits de l’homme, a déclaré devant la commission Stasi : « L’on se trouve aujourd’hui davantage confronté à un problème d’intégration que de laïcité et cela ne se cantonne pas au domaine scolaire ». En 1989, au moment de la première affaire des foulards, son prédécesseur Yves Jouffa avait dit : « il faut que les foulards tombent, mais quelle serait la victoire de l’école si elle obligeait à retirer le fichu à la grille sans parvenir à faire comprendre aux esprits le bien-fondé de son message ».

Edgar Morin : « Un texte de loi est superfétatoire. Il faudrait cesser de se passionner sur le secondaire en oubliant l’essentiel : il s’agit de dépasser l’opposition entre communautarisme et homogénéisation, pour trouver une formule qui réponde aux spécificités de la situation française. La francisation doit pas détruire les différences, mais les intégrer ». Le Monde, 18.12.

François de Singly : « Le voile peut représenter l’expression la plus réactionnaire du communautarisme, un des liens des sociétés holistes qui échappent au libre arbitre des individus. Mais - et c’est là que tout se complique - il peut également figurer une des multiples expressions de cette différentiation personnelle qui font la singularité de chacun [...] Le « je » n’existe qu’en référence à des « nous », c’est le paradoxe de l’individualisme [...]. Il est évident que la vie en commun impose des règles d’autorité communes, c’est-à-dire des interdits. Simplement, la règle est de l’ordre de l’aménagement, du pratique, pas de la loi. Si on va jusqu’à interdire le voile à l’école, si l’on refuse ces liens non ségrégationnés, on poussera ces jeunes filles vers le communautarisme. L’avenir de la France est-il dans cette partition des espaces avec une école publique sans signes et des écoles subventionnées avec signes autorisés ? » (Libération, 20.12).

Monique Canto-Sperber et Paul Ricœur : « Personne n’a encore établi que le foulard à lui seul incarnait dans tous les cas une telle menace (une menace générale sur l’école ou la République). Et si celle-ci était avérée, ne faudrait-il pas alors interdire le foulard en tous lieux, y compris dans la rue ? [...] Les élèves ne sont pas des agents de l’État, ils viennent d’une société tissée de liens et d’habitudes. Faut-il, pour les éduquer, commencer par les désincarner ? [...] Le sens le plus profond de l’exigence d’égalité à l’école est bien là : permettre aux jeunes filles voilées d’accéder à cette forme de vie où elles sont traitées pareillement aux garçons. Si elles doivent un jour se battre pour être égales, c’est à partir de ce vécu qu’elles le feront » (Le Monde, 11.12).

Chirine Ebadi, iranienne, prix Nobel de la paix 2003 : « Je défends la liberté de s’habiller comme on l’entend. Les femmes doivent pouvoir choisir leurs vêtements comme le font les hommes. Mais l’école est avant tout un lieu d’émancipation pour les femmes. Les fondamentalistes préféreraient qu’elles n’y aillent pas. Alors si elles sont chassées de l’école pour des raisons vestimentaires - le prétexte du voile - les conséquences seront désastreuses. Les fondamentalistes auront gagné le combat ! » (Le Monde, 17.12.)

Et même Le Canard enchaîné : « Si le respect de la laïcité est un combat utile, une action vigoureuse contre cette discrimination serait de nature à arracher plus de voiles que la meilleure des lois ! Au sein de la communauté maghrébine de France, le mot « discrimination » ne résonne pas comme une abstraction » [6] (24.12).

Les derniers textes cités élargissent donc un débat qui finirait par lasser. Ce n’est pas seulement le port du voile, c’est bien la place de l’islam dans la société française, et, plus largement encore, la signification de la laïcité dont on voit vraiment, en considérant les réactions d‘incompréhension qui se manifestent non seulement dans les pays musulmans mais dans d’autres pays, que c’est une caractéristique française ; ce dernier point n’est d’ailleurs ni un argument pour ni un argument contre. On remarque que le débat ne se fait plus aujourd’hui sur le terrain de l’école privée, entendre école catholique, comme c’était le cas depuis un siècle. Tournant considérable, que l’on remarque peu, mais que le récent colloque du cinquantenaire de la loi Debré a mis en évidence : peu de gens aujourd’hui demandent sérieusement l’abrogation de cette loi-là.

Les débats sur le voile montrent bien qu’il y a différentes conceptions de la laïcité. Je parlerai ici d’un des principaux acteurs de la laïcité au lendemain de la Guerre, Albert Bayet (1880-1961). Ce sociologue et moraliste, professeur en Sorbonne et à l‘École pratique des hautes études, avait fait une thèse sur La morale des Gaulois, et publié en 1925 La morale laïque et ses adversaires, qui relève encore du positivisme : « La laïcité véritable, ce n’est pas la métaphysique, héritière infirme des théologies... La vraie laïcité, c’est la science » [7] . Il est président de la Ligue de l’enseignement de 1949 à 1959, c’est-à-dire dans la période où la querelle scolaire bat son plein avant la loi Debré, et il publie en 1958 Laïcité XX° siècle (Hachette), où on peut lire : « sur le plan de l’intelligence, nous voulons substituer à l’absolu le relatif, à l’immuable le mouvant, à la lettre qui tue l’esprit qui sauve. Par la conception sociologique de la vérité, fille de la révolution scientifique, nous voulons aller d’un élan au-delà de la tolérance. L’heure est venue de ne plus voir dans la diversité des idées un mal qui faut combattre ou un demi-mal qu’il faut « tolérer », c’est-à-dire supporter à regret : il faut y voir un bien que nous devons souhaiter tous, parce qu’il est richesse commune. Forte de cette conception, la laïcité tend la main, en France, aux fidèles de toutes les religions comme aux tenants de toutes les opinions ».

En regard, Jean Cornec (1919-2003), qui vient de mourir. Cet avocat était le fils de Josette et Jean Cornec, dont il a retracé la vie d’instituteurs et de militants de l’école publique, de la laïcité et du syndicalisme, dans le Finistère où l’instauration de la laïcité était problématique ; il a été très marqué par cette situation [8] . Il a été président de la FCPE de 1956 à 1980, et, comme auparavant Bayet, un des principaux acteurs de la laïcité au début de la Ve République ; mais il n’a pas suivi la même évolution que Bayet. En 1965, dans Laïcité (Sudel), il propose sa lecture de l’histoire des rapports entre le christianisme et l’état, et développe quelques-unes de ses conceptions. On n’est plus du tout dans la perspective de Bayet. Ainsi, celui-ci avait suggéré en 1949 au président du Conseil Georges Bidault un large débat à l’initiative du gouvernement avec les représentants de l’enseignement privé, en expliquant que, si les laïques font cette proposition, c’est « parce qu’ils ont la conviction profonde qu’un maître catholique peut être, aussi bien qu’un maître rationaliste, partisan de la liberté, de la science, de la fraternité, et, par conséquent, entrer dans l’université laïque le front haut et sans rien renier de ses convictions ». Cornec commente : « La noblesse du propos n’en diminue pas la naïveté ». Car il voit par exemple dans les Davidées [9] « une véritable société secrète dont le but est de réintroduire, à l’école publique, l’enseignement confessionnel et d’être, parmi les enseignants, le Cheval de Troie de la Hiérarchie ». En 1964, les Équipes enseignantes, qui ont pris le relais des Davidées, se plaignent : « notre sincérité est encore contestée [...]. On nous accuse de noyauter l’école publique, d’être une masse de manœuvre au service de la Hiérarchie » [10] . Cornec répond : « Parfaitement, nous vous prêtons des intentions ; parfaitement nous vous accusons de noyauter » [11] [12] . Et, à propos de Laïcité XX° siècle, il écrit : « Bayet comprit alors (après le 13 mai 1958) que cette Ligue de l’Enseignement, qui aurait pu constituer une merveilleuse arme pour l’affermissement de nos idéaux, il l’avait laissée se démobiliser ».

Je n’ai cité Bayet et Cornec que pour rappeler que les conceptions de la laïcité sont diverses. Il est caractéristique que bien des livres qui en traitent [13] sont d’abord des survols historiques, textes à l’appui, de l’histoire de l’Église catholique, de ses « abus » [14] , de ses richesses, de ses turpitudes, de ses intolérances. Il est temps d’admettre que le problème de la laïcité ne peut plus se traiter en faisant seulement référence à l’Église catholique, ni maintenant à l’Islam.

Je propose alors trois réflexions.

La première, de Paul Raphaël, est prise dans Les Cahiers rationalistes [15] : « Il est facile de pratiquer l’intolérance, il suffit d’obéir à ses préjugés, de ne s’embarrasser ni de raison ni de morale et de satisfaire le plaisir qu’on éprouve à faire preuve de sa force à museler l‘adversaire. La tolérance, au contraire, exige le rejet de toute prévention, la maîtrise de soi-même, l’obéissance à un idéal. Une brute peut être intolérante sans peine ; un philosophe doit faire effort pour demeurer constamment tolérant envers tous. La supériorité de nos principes nous oblige à lutter contre nous-mêmes ». La seconde est d’Edgar Morin : « Le monde laïque doit savoir que, comme toujours, le nouvel ennemi vient de l’intérieur. Il ne s’agit plus aujourd’hui de brandir l’étendard de la science, de la raison, du progrès, mais de les interroger, et il s’agit de se mobiliser contre les évidences impensées de la technoscience » [16] . Enfin, Paul Ricœur rappelle qu’il y a au moins deux formes de laïcité : « Il serait erroné de croire que la laïcité d’abstention se suffit à elle-même ; entre les deux formes de laïcité, d’abstention et de confrontation, il y a une circularité, ou plus exactement la première ne vit que grâce à la seconde » (1995).

Ces réflexions aident à envisager ce qui sera sans doute la question laïque de demain : l’enseignement du fait religieux à l‘école laïque [17] . Le point de départ est sans doute le constat de ce qui a été appelé « l’analphabétisme religieux » de nos contemporains, dont une formulation triviale se résume dans la question : Le mot Trinité désigne-t-il seulement une station de métro ? Approche non triviale : l’apport des religions à l’humanité est considérable, dans le domaine de la pensée comme dans celui des arts et dans celui des relations entre les hommes, et il faut le faire connaître au-delà du cercle des fidèles de chaque religion...

Mais l’enseignement est donné par des hommes et des femmes qui ont des positions personnelles sur les religions et les grandes questions métaphysiques. D’une part, chacun est - mais un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout - fidèle de telle religion organisée, ou athée, ou agnostique, ou indifférent, ou bien il s’est forgé une religion sur mesure. D’autre part, son rapport à ces questions est serein ou il est inquiet, voire douloureux, il est ouvert ou il est exclusif, voire hargneux, selon son évolution. Ces paramètres personnels ne doivent pas se retrouver dans son enseignement. Le défi est donc d’arriver à un accord sur la laïcité à l’école et sur l’enseignement sur le fait religieux qui soit indépendant des positions personnelles, l’alternative étant une religion ou une philosophie officielles, l’une et l’autre également détestables.

Je ne peux qu’évoquer rapidement ici quelques-uns des autres questions qui se poseront.

- Il s’agit du fait religieux : ce n’est pas seulement l’histoire des religions, qui est déjà abordée dans les programmes d’histoire, c’est aussi un regard sur leur présent. On ne peut pas traiter ce présent de la même façon que l’on enseigne la mythologie grecque ou romaine.
- C’est un enseignement qui s’adresse à tous les élèves, quelle que soit leur religion (ou leur non-religion) personnelle, ou celle de leur famille. Ce n’est en aucune façon une instruction religieuse ou une catéchèse, et c’est une des raisons pour lesquelles cet enseignement ne peut pas être confié aux clergés ou aux représentants mandatés d’une religion quelconque. Il importe alors de préciser où réside la différence avec la catéchèse : thèmes, méthodes pédagogiques, sanctions ?
- Cette différence réside largement, comme pour tout enseignement, dans la dimension critique. On retrouve alors la question des choix personnels des enseignants, et cette capacité que définissait Albert Bayet : « On peut rendre justice à ce que l’on conteste. On peut, en refusant d’acquiescer, ne pas refuser d’admirer. C’est la méconnaissance de cette possibilité qui fait trop souvent l‘aigreur des luttes entre croyants et rationalistes ». Et encore : « Comprendre n’est pas acquiescer. On peut entrer dans la pensée d’autrui sans y rester ». Cela renvoie à la différence, capitale dans ce domaine, entre adhésion et empathie.
- Mais cette différence, déjà difficile à opérer par les enseignants, l’est encore plus par les élèves et par certaines familles, que l’on voit parfois opposer un refus de simplement aborder certains sujets, par exemple en histoire ou en sciences de la vie, ou de participer à certaines activités, comme par exemple la visite d’une église, d’une mosquée ou d’une synagogue. Faire face à ces refus est certainement une des principales difficultés.
- Comment marquer la distinction entre aspect religieux et aspect politique ? Théoriquement secondaire, cette question est concrètement importante dans la mesure où l’islam tend à ne pas faire la distinction (distinction, notons-le, qui n’est pas antérieure au XVIII° siècle en France) et où le conflit en Palestine amène chez nous, y compris à l’école parfois, des affrontements entre partisans d’Israël et partisans des Palestiniens. Dans son principe, ce conflit est national, mais, comme dans des cas analogues (Irlande du Nord, Bosnie, etc.), il est facilement perçu comme religieux.
- Quels domaines aborder et jusqu’à quel point ? Et pour quelles religions et philosophies ? Les obstacles à surmonter sont ici d‘abord le souci de neutralité, qui pourrait pousser à énumérer toutes les religions [18] , en se limitant à un survol sans beaucoup d‘intérêt ; il faut certainement faire des choix, qui tiennent compte sans doute de la situation régionale. Puis la distinction entre description et compréhension et jugement, problème que l‘on retrouve dans d’autres domaines, l’étude des régimes politiques par exemple.
- Une étude comparative s’impose-t-elle ou doit-elle être évitée ? La réponse est sans doute à moduler selon l’âge des élèves auxquels on s’adresse.

Mais un enseignement sur le fait religieux à l’école laïque serait bien un élargissement de la culture des élèves ; et sans doute, au-delà de la culture, une contribution à la concorde, à l’école et dans le pays.

Je me suis borné ici à énumérer quelques-unes des questions que j’aperçois. Il est évident que chacune demanderait une discussion argumentée, qui sera à mener le moment venu. Cet inventaire est certainement incomplet et doit probablement être corrigé sur bien des points.

Jacques George
27.12.2003


[1Et de sa conformité aux textes constitutionnels ou internationaux, à commencer par la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen : « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (article 4). Où est la nuisance dans ce domaine ?

[2Ostentatoire, ostensible, visible, etc.

[3Le Monde du 27.12 pose la même question à propos de la loi du 13 février 2003 (Sarkozy) qui interdit les rassemblements dans les halls d’immeubles.

[4Je n’épiloguerai pas sur la place que le récent Forum social européen a laissée à Tariq Ramadan, si ce n’est pour remarquer que certains, par opposition à la politique des États-Unis (et à celle d’Israël) ne sont pas toujours très regardants sur leurs compagnons de route.

[5Puisées pour la plupart dans Le Monde du 19.12.

[6Il s’agit de la discrimination dont les Maghrébins sont l’objet dans le logement, l’emploi, l’accès aux boîtes de nuit, etc.

[7 J’emprunte cette citation à un livre de 1926 que j’ai trouvé dans une brocante : Maurice Brillant, Quelques Sacristains de la Chapelle Laïque (Spes). Le titre en indique l’esprit.

[8À propos de son père, né en 1889 : « comme le jeune garçon faisait preuve d’une vive intelligence et d’une grande soif de connaissance, les paysans le taquinaient et lui répétaient sans cesse : « Toi, on te fera curé ; et pour cela on te percera l’oreille, et on te coupera les c... [...]. La défense de sa virilité suffit à lui faire prendre en horreur la vocation ecclésiastique, et tout ce qui pouvait s’y rapporter ». Comme quoi...

[9Un groupe d’institutrices catholiques, fondé en 1916, dont le titre est inspiré par le livre de René Bazin, Davidée Birot.

[10De même, le Code Soleil, que la plupart des instituteurs utilisaient dès l’École normale, n’hésitait pas à écrire (mon édition est de 1964) : « Nous ne saurions trop mettre en garde notamment les jeunes élèves maîtresses contre certains groupements confessionnels (davidées, paroisse universitaire, opus dei et autres) qui sollicitent insidieusement leur adhésion. Soucieuses de leur dignité professionnelle, nos jeunes collègues ne manqueront pas de se rendre compte que ce ne sont là que tentatives de noyautage de l’enseignement public en vue d’y introduire un contrôle clérical ».

[11Mais il cite plus loin et longuement des textes de Michel Duclercq, fondateur et aumônier des Équipes enseignantes, dont l’attachement à l’école publique et à la laïcité n’est pas contestable.

[12Même raisonnement, sans davantage de fondement, à propos du SGEN. En 1949, la « motion de Nancy » du SNI le dénonce comme une organisation « sous la tutelle de l’Église catholique qui se propose de détruire notre organisation scolaire laïque, et au sein de laquelle ne devrait se fourvoyer aucun membre loyal de l’enseignement public ». J’ai abordé ce sujet dans Le pari du SGEN. Brève histoire, 1934-1995.

[13Entre autres : J. Cotereau, Idéal laïque, concorde du monde. Anthologie des grands textes laïques, Fischbacher, 2 vol. 1963 et 1965 ; J. Cornec, Laïcité, Sudel, 1965 ; G. Gauthier, La laïcité en mémoire et La laïcité en miroir, Edilig, 1985 ; G. Bouchet, Laïcité, textes majeurs, Colin, 1997. J’ajouterai : R. Rémond, L’anticléricalisme en France de 1815 à nos jours, Fayard 1976, également riche en textes. Je n’ai pas vu le recueil récent de H. Pena-Ruiz.

[14Le mot était fréquent dans les manuels d’histoire, comme si on se référait à une église idéale et parfaite pour mieux condamner l’église concrète.

[15153, 1967. J’emprunte cette citation à René Rémond, L’anticléricalisme en France de 1815 à nos jours, 1976.

[16Le débat, 58, 1990.

[17J’avais fait une communication sur ce sujet au colloque de Besançon en 1991, dont les actes ont été publiés par le CRDP (Enseigner l’histoire des religions), 1992.

[18On notera qu’un enseignement sur les philosophies, l’athéisme, l‘agnosticisme, n’est pas le symétrique d’une étude des religions, ne serait-ce que parce que leur dimension visible n’apparaît pas de la même façon. Cela ne veut pas dire qu’il faut en écarter l’idée ; mais il faut sans doute la traiter de façon spécifique.