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Le corps à l’école

La voile pour trouver son cap

Jean-Luc Allain

Être tenu ou apprendre à se tenir ? Quel est l’enjeu pour les élèves ? Comment prendre en compte cette réflexion dans notre manière de faire classe ? Un professeur des écoles maitre-formateur à Saint-Nazaire répond à ces questions en hissant les voiles avec ses élèves de CM2.

Que se passe-t-il quand les élèves embarquent pour la première fois sur leur Optimist ?

J’étais très étonné les premières années. Des élèves, plutôt leadeurs dans les activités d’EPS, à l’aise en termes de motricité, perdent leurs repères et sont au bord de la panique en se retrouvant dans ce milieu instable. Et ce sont parfois les mêmes enfants qui ont du mal à se tenir en classe, à se tenir physiquement, je veux dire. Je pense à un élève qui arrive le matin et qui donne l’impression d’être liquide sur sa chaise. Il glisse en continu, il passe son temps à se redresser.

Le premier contact avec la voile les surprend. Ils se retrouvent dans une activité qui les déstabilise. Quand tu fais de la voile, il y a des choses que tu dois ressentir et que tu dois faire avec ton corps (le vent, l’équilibre, les appuis), mais il y a également des notions très abstraites qui entrent en jeu : tu sens le vent sur ton visage, mais tu dois aussi en avoir une image mentale pour orienter ton bateau. Si tu n’as pas de représentation de l’angle où tu ne peux pas aller, ça ne fonctionne pas.

Certains se mettent en colère, « La voile ne veut pas aller par là ! ». Ils ne comprennent pas qu’il ne suffit pas de décider, qu’il faut aussi être attentif à l’environnement et faire avec, s’y adapter. Ils aimeraient tout contrôler, mais ils ne le peuvent pas. Leur sentiment de toute-puissance est mis en échec, ils se heurtent à leur frustration. Cette situation, la plus courante, celle où l’on doit apprendre à composer, à s’adapter, est à mon sens un des enjeux importants d’une activité comme la voile. Au début, l’élève est, au propre comme au figuré, déséquilibré. Cette expérience est aussi celle de tout apprentissage.

D’autres paniquent. Cette année, pour la première fois, un élève n’a pas réussi à dépasser cela. Il avait déjà fait du kayak sans problème, il n’a pas peur de l’eau, il n’y avait pas de vent, il avait un camarade avec lui à bord. Mais quand le moniteur leur a demandé de se mettre debout et de faire le tour du puits de dérive pour tester l’équilibre du bateau, il a complètement paniqué ! Il s’est retrouvé entièrement déstabilisé par cette situation nouvelle. Il me semble que dans ce cas-là, il s’agit sans doute d’autre chose que d’une perte de repères. Une réaction plus archaïque.

Cela a-t-il des répercussions sur la vie de la classe ?

Souvent, cette activité redistribue les cartes dans le groupe, puisque les leadeurs ne sont pas toujours là où on les attend. Je pense à une petite fille qui était très en retrait en EPS, notamment dans les jeux collectifs, elle avait beaucoup de mal à s’engager, à coopérer ou à s’opposer. Lors des premières séances de voile, jamais je n’avais vu un élève comprendre aussi vite comment « ça marche ». Elle n’avait jamais navigué et pourtant, elle a progressé très vite. Plus il y avait de vent, plus elle s’amusait sur son bateau. Elle était toujours devant. Les autres la regardaient, étonnés, ceux qui jouent aux petits caïds d’habitude et qui, eux, étaient vraiment très mal à l’aise.

En classe, j’essaie, après chaque séance, de proposer des temps pour que les enfants puissent parler de ce qu’ils vivent, qu’ils mettent des mots sur l’expérience. Je leur dis que c’est normal d’avoir peur, que ça dérange leurs repères. Ils doivent pouvoir dire leur malaise, comprendre que tout le monde ne réagit pas de la même manière, que c’est plus facile pour certains que pour d’autres, et, bien sûr, que le déséquilibre et l’erreur font partie de tout apprentissage.

Quels sont les apprentissages qui se jouent dans ces moments-là ?

On est moins dans le notionnel de l’activité elle-même que dans une dimension plus transdisciplinaire, plus transversale. Plus près aussi, peut-être, du savoir-être que du savoir-faire. Quand leur corps est sollicité, bousculé par cette nouvelle expérience, ça les renvoie à ce qu’ils sont, à l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. La réussite passe par la construction d’une autre façon de se tenir, par la construction d’une nouvelle posture.

Pendant ces neuf demi-journées de voile, ils font cette expérience : à partir d’un déséquilibre (celui du bateau, mais aussi celui d’un savoir qu’ils ne maitrisent pas), ils doivent dépasser leur peur. Après une ou deux séances, il y a souvent un quart de la classe qui préfèrerait abandonner. Ils disent qu’ils ont froid, ou bien que ça ne leur plait pas. Mais comme ils sont obligés de continuer, c’est l’école aussi, ils découvrent au fil des séances qu’ils peuvent avancer, progresser. À la fin, même s’ils ne sont pas passionnés, ils s’aperçoivent qu’ils n’ont plus peur et qu’à travers la difficulté, on peut même finir par ressentir du plaisir !

Il n’y a pas que la voile ou même les activités physiques et sportives pour vivre ce genre d’expérience, bien sûr. Le théâtre, la danse, toutes ces activités mettent en jeu l’image de soi et la faculté de s’exprimer. Elles sont très difficiles à aborder pour certains élèves, parce qu’ils s’y sentent en danger.

Il y a quelques années, nous avions monté un projet d’écriture poétique et de saynètes musicales avec des intervenants qui aboutissait à une représentation dans un théâtre. Certains enfants ont passé toute l’année à essayer de « pirater le truc », non parce que ça ne les intéressait pas, mais parce que c’était nouveau, inconnu et donc très difficile à vivre pour eux. À la fin de l’année, ils étaient tout de même très fiers du résultat !

J’aurais tendance à associer cette insécurité ressentie par certains à quelque chose, là aussi, d’archaïque. Ces activités, ces situations nouvelles qui déséquilibrent certains enfants (jusqu’à la panique parfois) renvoient, je crois, à des postures très anciennes. Peut-être faudrait-il aller chercher du côté de Donald Winnicott (avec les concepts de holding et de handling, de porter et de soigner un enfant) ? Ainsi, de la même manière, fermer les yeux pour un temps de relaxation à la fin d’une séance est impossible pour ces enfants si peu assurés de leur présence qu’ils ne réussissent pas à lâcher prise.

Quelles pistes de réflexion pédagogique en tirez-vous ?

Utiliser ce regard-là dans la gestion de la classe peut être intéressant. Il y a un vrai travail à faire autour de cette notion de posture, ce sont des apprentissages qui ne sont jamais explicités. L’observation de la manière dont un enfant se tient en classe, sur sa chaise, pour écrire, en dit long sur comment lui se voit en tant qu’élève.

On parle de « tenir une classe », mais on confond souvent la posture avec l’immobilité. Ce n’est pas parce qu’on tient ses élèves que ceux-ci savent (ou peuvent) se tenir. C’est comme si, en plus de leur squelette osseux, ils avaient un squelette symbolique à construire et être assez solides pour accepter de se tromper, de ne pas savoir, pour accepter les déséquilibres inévitables lorsqu’on apprend. On se trompe quand on veut les maitriser par la contrainte, ça doit venir de l’intérieur. Leur imposer un carcan extérieur ne peut pas fonctionner, ils s’enferment alors dans la résistance.

Il y a un réel enjeu à travailler avec les élèves les transitions entre les moments de tension et les moments où l’on se pose, les séances d’apprentissages nouveaux où ils doivent accepter d’être bousculés et les séances d’entrainement où ils peuvent se réassurer. Si nous ne respectons pas ces rythmes, si nous ne les aidons pas à mettre des mots sur ce qui se joue en eux, nous sommes dans l’erreur.

Jean-Luc Allain
Professeur des écoles, maitre-formateur
Propos recueillis par Armelle Legars


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