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Recension parue dans le N°470 de février 2009

La souffrance des enseignants (une sociologie pragmatique du travail enseignant)

Françoise Lantheaume et Christophe Helou, PUF 2008

5 février 2009

Voici un livre utile ! On parle beaucoup des enseignants, mais pas souvent de la réalité de leur travail. Le titre de ce livre peut faire peur, mais pour vous rassurer, sachez qu’un de ses chapitres est consacré au plaisir dans le travail...
Ce livre s’appuie sur les apports d’une recherche sociologique menée entre 2001 et 2003 par une équipe INRP (chercheurs et enseignants associés), en partenariat avec la MGEN. Cette recherche repose d’abord sur des entretiens avec des personnes qui sont amenées, professionnellement, à travailler avec des enseignants en difficultés (médecins, personnels du rectorat, chefs d’établissement...), nommés « experts » dans le livre. Puis des enquêtes de type ethnographique ont été menées pendant plus d’un an dans plusieurs établissements : immersion en salle des profs, observations de cours et de réunion, entretiens longs, individuels et parfois collectifs, transcrits et analysés, qui fourmillent de récits d’activité et d’épreuves. Cet important matériel a donné lieu à un très gros rapport, passionnant mais peu diffusable.
Ce livre est une tentative pour rendre lisible le travail du chercheur et un peu plus visible le travail des professeurs.
On perd un peu la chair d’un travail ethnographique, puisque les citations sont moins nombreuses et plus courtes, mais la démarche et les résultats y apparaissent plus clairement. Sans être d’une lecture facile, voici un livre qui nourrit et tient en haleine.
L’ouvrage montre d’abord comment les « experts » de la difficulté enseignante sous-estiment le rôle du contexte de travail et considèrent généralement que la difficulté est une question de personne, presque un attribut de la personne, à l’exclusion d’une autre interprétation. Ils pensent donc par exemple qu’il faudrait éviter de recruter des enseignants dont le profil présenterait une fragilité (bien difficile à définir !). Quand ils sont dans l’institution, ils cherchent à perfectionner des dispositifs d’alerte, et organisent des traitements individuels, surtout localement, dans l’établissement, comme le tutorat, ou plus rarement, en bricolant des reconversions souvent problématiques. Ces solutions sont à la fois d’inspiration humaniste mais aussi très liées à une pression d’ordre hiérarchique. Être repéré comme un prof en difficulté n’est donc pas sans risque et cela explique en partie la difficulté à exprimer la souffrance, que beaucoup d’experts disent « déniée ».
Cette interprétation psychologisante et externe à la réalité du travail ne permet guère de comprendre ce que le livre nomme la souffrance « ordinaire » ou temporaire, par opposition à des situations pathologiques ou exceptionnelles. C’est pourtant au travail « normal » que s’intéresse la suite de l’étude.
En effet, le livre décrit ensuite quelques éléments de ces difficultés qui usent les enseignants et leur donnent périodiquement un sentiment d’échec : l’emprise du travail sur leur vie quotidienne, l’articulation entre temps de travail et vie privée, la difficulté à obtenir un jugement vécu comme légitime sur ce qu’on fait (« Oui, voilà du bon travail ! ») alors même que l’abondance des jugements et critiques, même s’ils sont perçus comme peu légitimes, attaquent néanmoins le sentiment de qualification que l’on devrait avoir quand on n’est plus débutant.
Ces difficultés font le lit d’une souffrance ordinaire et cyclique, qui n’est pas réservée à une catégorie d’enseignants et en épargnerait d’autres, et qui peut difficilement être exprimée, contrairement à ce que pourrait laisser croire la plainte rituelle de salle des profs. Car si la plainte rassemble, la souffrance, elle, isole.
Dans une troisième partie, le livre montre comment les enseignants font face à ces difficultés et essaient de trouver des issues pour ne pas tomber ou rester dans un état douloureux. Il évoque notamment le plaisir au travail, qui se dit
à peine plus facilement, qui paraît souvent inavouable, ce qui en dit long sur la difficulté qu’on peut avoir, dans le milieu enseignant, à se percevoir de temps en temps comme un professionnel légitimement content de soi ! Il montre aussi comment l’individualisme au travail, qui a longtemps été considéré comme protecteur, l’est désormais beaucoup moins, et pourquoi.
Ce livre donne une interprétation renouvelée du « malaise » enseignant ou de la « crise du métier ». En effet, l’hypothèse selon laquelle le « nouveau management » serait la cause du malaise actuel - notamment en atomisant les collectifs de travail - n’est pas écartée. Mais elle est complétée par l’idée qu’on serait dans une période de redéfinition du métier, dans laquelle les professionnels que nous sommes ne savent plus très clairement ce que c’est actuellement « faire du bon travail » ou « être un bon prof », qu’ils ont besoin de construire de nouveaux repères collectifs, qui feraient l’accord et refonderaient le métier. Dans le contexte actuel où des polémiques sont alimentées au plus haut niveau, où le ministère tente de déstabiliser les associations pédagogiques en les privant de leurs ressources, de leur lien avec la formation professionnelle, en rendant précaire leur activité éditoriale, c’est bien le rôle des mouvements pédagogiques de continuer à se battre sur ces terrains pour alimenter la réflexion sur le métier et le travail.
Ce livre peut utilement y contribuer.

Sylvie Floc’hlay