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Billet du mois (février 2010)

La retraite de bonheur

Par Jean-Claude Paul, en retraite avant l’heure et moyennement de bonheur  !


Notre président-touche-à-tout a découvert que le problème avec la jeunesse de notre pays ne se réduit pas aux bruleurs de voitures en banlieue. Car, même chez les non-bruleurs, 100 000 sortent du système éducatif sans aucun diplôme et donc sans aucune formation. Il a annoncé la création d’un grand service public de l’orientation comprenant un service téléphonique et Internet qui sera sans doute rebaptisé Gopnisep (Grand office public national d’information sur les études et les professions) avec un astrolabe comme logo.
Plus simplement, il aurait pu engager un plan de recrutement de conseillers d’orientation psychologues, qui ne sont actuellement que 600 sur l’ensemble du territoire ; mais cela aurait été beaucoup trop discret pour quelqu’un qui voulait aller chercher la croissance avec les dents, moraliser le capitalisme et apprivoiser les requins de la finance.
S’il y a beaucoup trop d’élèves qui sortent de l’école sans aucun bagage, n’est-ce vraiment qu’un problème d’orientation ? On peut aussi voir cela comme un problème de mécanique des fluides. Pour qu’il y ait circulation, il faut un différentiel de pression, ou pour prendre une image d’économie, il faut ajuster l’offre et la demande. Car tout le monde aspirant aux meilleures places, il faut qu’il y ait du monde pour les moins bonnes. Ainsi, mon papa avec ses copains en rigolaient parfois : « Aujourd’hui, tout le monde veut être chef et y’a plus personne pour faire le boulot ! »
Je dois dire que cela m’horripile quelque peu d’entendre nos collègues de lycées professionnels expliquer que si beaucoup d’élèves sèchent plus que de raison, c’est parce qu’ils n’ont pas choisi d’être là. Car les rares fois où nous avons essayé de voir comment ils souhaitaient les voir « calibrés » on finissait par leur dire que les élèves qu’ils décrivaient avaient le choix de leur orientation et que s’ils souhaitaient continuer dans la voie générale, nous n’avions aucune raison de les décourager.
J’ai passé dix-sept ans au collège avant d’être versé en lycée suite à la suppression des sciences physiques en 6e et 5e, au motif que les programmes passaient au-dessus de la tête des gamins, la véritable raison étant la pénurie de profs certifiés et agrégés dans les lycées. Beaucoup des conseils auxquels j’ai participé durant ces années de collège ont été très conflictuels, avec des arguments idéologiques, émotionnels, des clashs et des sorties en cours de séance. Mais finalement jamais personne n’a démissionné. Nous étions une bonne bande à aimer réfléchir à notre boulot et à discuter pédagogie. Nous avions posé le postulat que le verbe orienter comme le verbe former ne devaient s’utiliser qu’à la forme pronominale. On ne forme pas, on se forme. On n’oriente pas, on s’oriente. Par conséquent, c’était à l’élève de réfléchir et construire son propre projet dès la 6e avec notre aide et celle du conseiller d’orientation.
Pour cela nous avions trouvé une idée dans les annexes du rapport Legrand remis à Alain Savary. II suggérait d’organiser des séances de « carnet de bord ». Nous avons donc demandé que les classes de 6e aient une heure de « carnet de bord » en demi-classes, inscrite à l’emploi du temps. Lors de la première séance, la consigne était d’écrire trois métiers que vous aimeriez bien faire et pourquoi, et trois autres que vous n’aimeriez surtout pas faire et pourquoi. C’est là que j’ai découvert un peu sidéré : fonctionnaire pour avoir la « retraite de bonheur ». Au-delà du fait qu’un enfant de cet âge pense déjà à la retraite, l’erreur d’orthographe méritait réflexion. Après discussion, il en est ressorti l’idée que le travail reste du domaine du labeur et qu’il vaut mieux en finir au plus vite, de bonne heure, pour plus de bonheur.
La gauche a vu les valeurs du travail confisquées par un bonimenteur de talent et ses slogans consternants du genre « travailler plus pour gagner plus » qui font croire que si on impose moins les riches, ils n’iront plus déposer leurs sous à l’étranger, mais resteront en France pour y investir. La gauche devrait réfléchir sur l’aspect qualitatif du travail en reprenant le vieux slogan de 68 « ne pas perdre sa vie à la gagner » !