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Le livre du mois du n° 545

La relève

Claire Marin. Éditions du Cerf, 2018


Au milieu de son ouvrage, Claire Marin propose un très bref chapitre, «  Un beau roman  », qui annonce un contrepoint aux «  belles histoires  » qu’elle raconte durant la première moitié de son témoignage sur ces jeunes dits «  de banlieue  » dont elle dresse des portraits chaleureux et empathiques. Elle enseigne en classe préparatoire, mais à Cergy, ça n’a pas grand-chose à voir avec Henri-IV ou Sainte-Geneviève de Versailles. Son public, ce sont des jeunes qui ne se sont pas trop mal sortis du secondaire pour arriver là, qui ont une énergie débordante et n’ont pas peur d’aller parfois à l’aventure, ici à Dubaï, là en Amérique, pour trouver leur chemin. Mais ce sont aussi des jeunes qui ont des existences difficiles, entre précarité et malheurs familiaux, qui sont souvent éloignés de la culture scolaire. Et qui vivent bien souvent la discrimination, comme Nabil qui, lors de ses premiers pas dans l’école de commerce qu’il vient d’intégrer, se voit interpelé par une étudiante qui ne croit pas qu’il est élève de cette école et trouve qu’il a plutôt une tête à «  vendre de la weed  ».

Au début du livre, quelques pages présentent la problématique qui sera déclinée en portraits, avec un retournement positif du mot «  amalgame  » assez savoureux : «  Parce que nous sommes l’amalgame des familles de nos parents [et ancêtres], se jouent et se rejouent en nous des alliances, des complicités ou des conflits de la grande ou de la petite histoire.  »

Les familles sont très présentes chez ces jeunes, qui en sont parfois prisonniers, comme ils peuvent l’être de l’emprise religieuse ou du conformisme de groupe. Mais ils peuvent aussi montrer leur aspiration à une liberté, à une légèreté, et révéler un potentiel que notre pays ne sait pas suffisamment exploiter, dans le bon sens du terme. Claire Marin évoque aussi plus brièvement ses anciens élèves de terminale littéraire. En fait, ce livre nous parle de jeunes bien moins connus que les deux pôles habituels de la jeunesse de banlieue présents dans les grands médias : d’un côté, les décrocheurs ou les élèves en échec, de l’autre, les miraculés de la sélection sociale, ceux qui sont bien souvent les alibis de l’élitisme républicain. Ici, on a de belles réussites suite à des parcours tortueux, de lourds échecs, pas forcément irrémédiables.

Dans une écriture fine, pleine d’émotion, mais sans pathos, l’auteure nous décrit cette réalité complexe et parfois déroutante. Elle peut être agacée, décontenancée ou parfois désespérée devant certains comportements, mais on mesure la chance qu’ont ces élèves d’avoir une professeure qui cherche constamment à comprendre leur point de vue, entre bienveillance et exigence.

Claire Marin échange beaucoup avec eux sur les réseaux sociaux, s’intéresse au devenir de ses anciens élèves. Elle n’hésite pas à parler d’elle-même, au risque du reproche de familiarité excessive.

Plusieurs passages attirent particulièrement notre attention. La belle rencontre avec Annie Ernaux, voisine d’une des élèves à Cergy, et un dialogue stimulant avec la classe, autour de la notion de bonheur, de l’impossible retour au passé de son «  origine  », mais aussi de la «  démocratisation des voix élitistes  » qui provoque le scepticisme de l’écrivain. Cela se termine par la belle question de Joseph : «  Peut-on faire de sa vie un dimanche ?  »

Il s’agit bien d’inviter à aller voir l’envers du décor, derrière les grandes envolées sur les voies d’excellence et les cordées de la réussite. Et finalement de «  rendre hommage  » à ces jeunes, «  leur dire aussi ce qu’ils ont tous apporté, à nous les professeurs fatigués, malades ou malheureux  ».

À aucun moment l’auteure ne se considère comme maitre à penser ou transmetteur charismatique d’une quelconque leçon de sagesse. Ce qui ne l’empêche pas de se battre au quotidien contre le découragement, les tendances à l’absentéisme, le manque d’attention ou l’autocomplaisance de certains élèves.

Jean-Michel Zakhartchouk


Questions à Claire Marin

 

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est cette classe préparatoire qui ne ressemble pas à l’image qu’on a habituellement des classes d’élite ?

Ces classes s’éloignent de l’image habituelle que l’on peut avoir des classes préparatoires, parce qu’il s’agit, pour les élèves de l’option technologique dont je parle, d’élèves qui n’ont pas nécessairement une culture scolaire, au sens où ils ont parfois (souvent) obtenu leur bac sans réelles habitudes de travail, ils se sont appuyés sur leurs facilités et, arrivés en classe préparatoire, ils découvrent la charge de travail qui les attend. Dans d’autres prépas plus classiques, les élèves ont depuis longtemps cette culture de l’effort, cette habitude de travailler de manière relativement autonome et ils ont aussi un sentiment de légitimité là où mes étudiants ont parfois un sentiment d’imposture. Autre différence, on enseigne dans des préfabriqués, c’est un détail matériel, mais qui dit beaucoup symboliquement.

Vous avez surement conscience, et vous le dites d’ailleurs, qu’on va vous accuser de complaisance, d’angélisme et de déni des réalités concernant les jeunes dits «  de banlieue  », mais aussi d’abolir exagérément les distances nécessaires entre professeur et élève.

Je sais bien que je parle de quelques élèves de banlieue qui s’en sortent, là où les échecs sont monnaie courante. Je ne vis pas dans une bulle, j’ai enseigné pendant des années en classes technologiques, beaucoup de mes amis sont professeurs, j’entends les conditions parfois extrêmement difficiles dans lesquelles ils doivent enseigner. Les collègues de mon lycée sont confrontés chaque jour à des problèmes de discipline, de provocation, de violence, mais aussi à des situations de grande détresse psychique ou de précarité familiale, je les entends se plaindre, je les vois se décourager, parfois sombrer. Mais je crois que ça vaut aussi la peine de souligner les réussites et de participer aussi au fait de mieux faire connaitre ces structures dont les résultats sont très positifs. Quant à ce qui concerne l’idée d’une grande proximité avec les élèves, je ne crois pas que se soucier des étudiants que l’on suit deux ou trois ans d’affilée soit déplacé ou inapproprié. Je ne suis pas plus proche de mes étudiants que ne le sont mes collègues. On est une petite prépa, avec des effectifs restreints, cela permet de bien connaitre nos étudiants et de les accompagner le mieux possible à un moment crucial de leur vie. Peut-être que la discipline que j’enseigne, la philosophie, leur permet aussi d’exprimer des choses plus personnelles qu’un cours de management.

Quelles relations établissez-vous entre vos travaux autour de la relation de soin et votre métier de professeure de philosophie ?

Je crois qu’il y a un même souci de l’autre, la volonté d’améliorer la condition dans laquelle il se trouve, lui permettre d’accéder à plus d’autonomie et à une plus grande liberté psychologique : l’ignorance comme la maladie sont des entraves puissantes dans la construction de soi, l’élaboration d’un trajet de vie. Si on peut le faciliter, on aura servi à quelque chose.

Vous parlez assez peu de votre pratique en philosophie. On aimerait en savoir plus sur celle-ci, sur l’organisation des cours. Et il y a un point qui peut presque choquer l’enseignant de français en collège REP (réseau d’éducation prioritaire) que j’ai été : vous semblez cautionner le discours d’élèves déclarant qu’on ne leur a jamais fait travailler leur langue, à l’écrit comme à l’oral. Or, si les nombreuses heures passées, sans renoncement, n’ont pas été assez efficaces, cette préoccupation est toutefois constante chez l’immense majorité des enseignants du secondaire.

Je comprends que ce passage ait pu donner l’impression d’un mépris pour le travail des collègues. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Il me semble que toute démarche d’apprentissage doit s’inscrire dans un sens et que, malheureusement, ce sens n’est pas toujours accessible aux élèves. Du coup, ils hiérarchisent leurs propres priorités et le respect de l’orthographe et la grammaire n’en font pas partie. Mais leur dire que la maitrise de l’orthographe est un marqueur social distinctif, une sorte de sésame, ça a une certaine efficacité, cela fait sens pour eux. D’autre part, je constate qu’avec un peu d’entêtement, on finit par voir disparaitre ces fautes. Je ne crois pas au fait d’être fâché avec l’orthographe, en tout cas pas pour mes étudiants, qui se révèlent capables d’assimiler des théories intellectuelles complexes. Là encore, je parle d’étudiants qui ont réussi à dépasser des obstacles d’apprentissage devant lesquels beaucoup d’élèves échouent. Je n’ai pas de conseils à donner, je travaille avec des élèves qui arrivent avec un bon potentiel, qu’ils n’ont pas encore appris à exploiter. Je me contente de les aider à le déployer. C’est infiniment plus facile que d’être professeur des écoles et d’être confronté à des enfants auxquels il manque déjà les structures les plus élémentaires de la relation sociale et de l’expression orale, sans même parler des problèmes psychologiques qui s’y ajoutent. J’ai bien conscience en ce sens d’être privilégiée.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

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