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Billet du mois (décembre 2009)

La réforme, le bébé et l’eau du bain

Par Yannick Mével, professeur en lycée à Dunkerque


Richard Descoings [1] dénonce le caractère injuste et inefficace du lycée. Comment ne pas se montrer d’accord ? Dénonçons aussi comme injustes et inefficaces, le chômage et puis la guerre, le sida… Je vous l’accorde, mes comparaisons frisent l’amalgame. Ne suis-je pas en train de jeter le bébé (la réforme indispensable du lycée) avec l’eau du bain (le discours qui la justifie) ?
Voyons. Richard Descoings écrit : « Pourquoi ce lycée-là est-il difficile à réformer ? Parce que nous y sommes tous passés, nous qui formons les élites professionnelles de ce pays – et représentons largement les élites sociales, professeurs y compris. Et que nous y sommes attachés : pour nous, par nostalgie ; pour nos enfants, par ambition parentale ; pour les groupes sociaux que nous représentons, par intérêt. » Voilà fustigé l’immobilisme des « élites » dans un amalgame sociologique simpliste. Dans la foulée les « langues rares », les « options », le « redoublement » sont évoqués dans un registre péjoratif comme s’il allait de soi que ce sont des instruments au service des stratégies de sélection-reproduction. Une conclusion d’évidence s’impose : supprimons-les au nom de la justice et de l’efficacité ! Cela ne se discute pas.
« Et, ajoute notre auteur, qu’on ne se contente pas de dire que l’augmentation des moyens suffirait à pallier les échecs de la pédagogie ! » Mais qui est « on » ?
J’arrête les citations, non sans avoir constaté que « l’eau du bain » est plutôt sale.
L’argumentaire de Richard Descoings confond la défense d’une politique particulière avec celle du principe de la réforme selon le sophisme sarkozien devenu classique : « Si vous êtes contre MA réforme c’est que vous êtes contre TOUTES les réformes puisqu’UNE réforme est nécessaire. »
Or, ce qui trempe dans l’eau du bain n’a pas forcément l’innocence du bébé qu’« on » jetterait avec cruauté du haut de la roche tarpéienne ! Peut-on vraiment parler des orientations de cette réforme-là plutôt que des bonnes intentions qui en couvrent les non-dits ? Même si tout n’est pas à jeter, il faut discuter de la justice et de l’efficacité des mesures avancées et non d’un diagnostic que la quasi-totalité des associations et des syndicats enseignants partage !
Car il s’agit surtout pour Richard Descoings d’habituer l’opinion à l’idée que c’est la seule possible et qu’elle répond à de grandes ambitions afin de disqualifier toute opposition. Et c’est bien à cela, en bonne logique, que s’est employé Nicolas Sarkozy dans son discours du 13 octobre dernier. Les partisans d’une remise à plat de la césure lycée professionnel-lycée général, les défenseurs des SES, des langues anciennes, de la diversité des langues vivantes, de dispositifs collectifs d’alternative au redoublement, ceux qui protestent contre les suppressions de postes et ont l’outrecuidance de considérer qu’elles participent d’une politique d’ensemble, tous ceux-là n’ont rien, plus rien à dire contre l’évidence de l’injustice et de l’inefficacité !