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Observer l’éclipse avec des élèves, c’était possible !

La récompense

Laurent Brice

24 mars 2015

Un vendredi sur la terre, jour d’éclipse, un professeur de sciences physiques installe son télescope sur le parking du collège et attend l’éclaircie. Le Soleil a rendez-vous avec la Lune et les élèves avec un moment «  rare et extraordinaire  ».


Extraordinaire
Croissant
Lune
Illuminer
Photographies
Soleil
Éblouissant

Je me rappellerai toujours ce moment rare et extraordinaire.
Noémie Luminel 5e1 (acrostiche spontané post-éclipse)

Et pourtant la matinée avait bien mal commencé en ce vendredi 20 mars 2015 au collège de Frangy en Haute-Savoie. Un petit collège rural d’un peu plus de 500 élèves situé entre Annecy et Bellegarde-sur-Valserine.

Après avoir déposé mon gâteau en forme d’éclipse dans la salle des professeurs pour mes collègues (avec une paire de lunettes spéciales éclipses dessus), j’installai le matériel d’observation sur le parking devant le collège (pas dans la cour pour ne pas être pris d’assaut pendant la récréation par des centaines d’élèves) : un télescope de Newton de 200 mm de diamètre équipé d’un filtre solaire en verre, surmonté d’une lunette de prise de vues, avec filtre aussi, reliée à un appareil photo.

A côté de cela une chaise longue bricolée par mes soins comportant un système de mon invention avec des jumelles géantes 12 x 80 tenues en équilibre devant les yeux par un système de contrepoids. Le tout bien sûr équipé de filtres solaires en verre pour se protéger les yeux pendant l’éclipse. Et enfin une table avec une maquette mobile du système Terre-Lune-Soleil, quelques lunettes pour éclipses en carton et des plaques blanches percées pour réaliser des sténopés (images du croissant de Soleil par projection) pendant l’éclipse.

En tant que professeur de sciences physiques dans ce collège, je m’apprêtais à célébrer les retrouvailles de la Lune et du Soleil avec tous les élèves de 5e (soit cinq classes d’environ 25 élèves chacune). Leur programme de physique comporte l’étude des sources de lumière, la propagation de la lumière et le système solaire avec notamment les ombres et les éclipses. L’occasion était inespérée car je suis astronome amateur (et passionné), et je possède le matériel nécessaire à l’observation sans danger et à la prise de vue du Soleil et des éclipses. De plus je suis de ces professeurs qui considèrent qu’il est plus intéressant d’étudier un phénomène en vrai, quand il a lieu dans le ciel, que dans un manuel quand on est enfin arrivé à la bonne page du livre…

Seulement voilà, ce vendredi matin c’était sous des petites gouttes de pluie, et un ciel totalement voilé que je montais tout ce matériel, opération qui prit bien une heure de réglages, ici sous la pluie !

«  Tout ça pour ça ! m’a lancé la secrétaire du collège qui passait par là. Les mails du rectorat, les messages de l’inspection académique et même du ministère de la santé pour nous mettre en garde contre l’éclipse. Pour ça !  ». Et elle rigolait en même temps sous la pluie. Elle avait raison. Ils en avaient fait des tonnes, multipliant les appels à la prudence, et même au confinement des élèves pendant l’éclipse. Au point qu’en préparant le passage de l’éclipse avec les élèves les jours précédents, j’avais eu plein de questions de leur part : le Soleil est-il plus dangereux pendant une éclipse ? Va-t-on interdire les vols en avions pendant l’éclipse pour ne pas que les pilotes se brûlent les yeux ? Combien de paires de lunettes de soleil doit-on superposer pour se protéger les yeux (2, 4, ou même 12 ?) ? Peut-on utiliser des verres de soudeur pour l’observer ?
Mais c’était oublier deux choses importantes.

D’une part, une éclipse c’est long. 2 h 20 en l’occurrence pour celle-ci. Donc la météo a le temps de changer et de dégager le ciel. D’autre part, les élèves avaient une telle envie de voir l’éclipse que, même sous la pluie, les premières classes sont venues me voir, les élèves me demandant s’ils pourraient observer quelque chose dans le télescope, comme s’il avait le pouvoir de voir à travers les nuages !

Dans tout le collège c’était l’excitation, les élèves se baladaient avec des masques de soudeurs à la main dans les couloirs, des lunettes pour éclipse sur les cheveux, ou de grands cartons troués entre les mains pour projeter l’image du croissant de Soleil.
L’éclipse leur fournissait ce qui leur manque si souvent : le sentiment de faire partie d’un groupe. Et quel groupe : l’Europe entière qui comme eux allait assister à l’éclipse dans le ciel ! Et la joie de partager quelque chose avec tant d’autres personnes. Ce qui était annoncé dans les médias.

D’autre part, ils avaient pour une fois la sensation de faire quelque chose de dangereux, avec un vrai enjeu : observer le Soleil. En vrai. Pas sur un écran. Eux qui sont abreuvés d’images sur tant d’écrans, des images toutes plus sophistiquées les unes que les autres, mais pourtant si lointaines et fausses, ils pouvaient, là, observer en vrai le Soleil, prendre des précautions, et obtenir la récompense de l’avoir cherché et de l’avoir vu, dans la réalité ! Même une image toute simple d’un petit croissant de lumière.

Les deux premières classes qui sont passées à l’atelier éclipse n’ont rien vu. Les élèves ont quand même eu droit aux explications sur la maquette du système solaire, et sur le fonctionnement du télescope et de sa motorisation pour suivre le Soleil. Mais tout à coup, la pluie s’est intensifiée comme pour vider le ciel de son eau et le Soleil est apparu dans un cri d’élève : «  il est là, on peut le voir !  ». Ils se sont tous précipités sur les filtres solaires et j’ai aligné le télescope sur le Soleil.

Ils se sont mis d’instinct et de manière disciplinée en file indienne pour passer au télescope en dessous de la lunette astronomique avec laquelle je me suis mis à mitrailler le ciel de photos pour faire les réglages. L’instant était magique. Je guidais le télescope d’une main avec la raquette de commande, je déclenchais les photos de l’autre main, et je répondais aux questions des élèves qui fusaient de toutes part, pendant que d’autres autour de moi poussaient de véritables cris de joie de le voir enfin dans les lunettes filtres. Et cela jusqu’au bout de l’éclipse pendant que le ciel se dégageait totalement.

En tout ce sont 75 élèves sur les 125 du niveau cinquième qui sont passés au télescope avec le même émerveillement à chaque fois.
Puis en rentrant en classe avec leur professeur de français, une des classes a réalisé pendant le quart d’heure qui restait des acrostiches et des calligrammes post-éclipse dont je vous livre l’un des plus beau, commenté par l’élève. Mais il y en avait tant d’autres si magnifiques. Ma récompense.

«  De voir l’ÉCLIPSE à travers le télescope c’était comme de pouvoir tendre le bras et toucher le soleil sans même se brûler.  » (Un élève de 5e1)

Laurent Brice
professeur de sciences physiques