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Remèdes aux mensonges et autres idées reçues

La recherche en éducation est-elle aussi inutile que nuisible ?

Antidote n° 19 par Yves Reuter

Suffit-il pour enseigner de faire appel à l’expérience, à «  ce qui s’est toujours fait  », à ce que pense prétendument la majorité (des enseignants ? des Français ?) ? Les recherches en éducation n’ont pas bonne presse, sauf peut-être ce qui serait une «  application  » simpliste des neurosciences. Pourtant, peut-on faire avancer notre système éducatif sans l’apport de la sociologie, ou l’enseignement disciplinaire sans les travaux de didactique ?

«  En matière de méthodes d’enseignement, il vaudrait mieux privilégier le bon sens que les fumeuses théories des sciences de l’éducation.  »

Aux dires de certains, non seulement la recherche en éducation ne servirait à rien mais, en plus, elle serait dangereuse. Voilà qui mérite au moins un antidote.

Commençons donc par faire l’article. Existe-t-il une recherche en éducation ? Non. Il existe des recherches très diversifiées, relevant de multiples disciplines de recherche. Celles-ci travaillent «  directement  » sur l’éducation ou l’école (sciences de l’éducation, sociologie de l’éducation, histoire de l’éducation, éducation comparée, didactiques…) ou «  indirectement  » (neurosciences, psychologie du développement…). Pour compliquer encore un peu les choses, à l’intérieur de chacune de ces disciplines, existent divers courants et des débats importants. Et, de surcroit, de telles recherches existent dans presque tous les pays.

«  Les enseignants agissent plus sur la base de croyances fondées sur leur expérience que de connaissances produites par la recherche.  »

Olivier Rey, «  Entre laboratoire et terrain : comment la recherche fait ses preuves en éducation  », Dossier de veille de l’IFÉ, n° 89, janvier 2014.

Dès lors, on peut se poser la question de l’aveuglement qui pousserait tant de gens et tant de pays à mener ou à soutenir de telles recherches. Ou, à l’inverse, on peut se poser la question de la fatuité (de la prétention ?) de ceux qui penseraient connaitre la totalité de ces recherches et qui leur dénieraient (à partir de quelle position ?) tout intérêt, en faisant accroire qu’elles constitueraient un ensemble monolithique et consensuel.

Peut-être faut-il aussi préciser quelque peu ce qu’est une recherche ? Pour le dire sans doute trop vite, c’est une tentative de réponse instrumentée à une question ou à plusieurs questions qu’on estime pertinente(s). Par exemple, les raisons du décrochage scolaire et les moyens de lutter contre ce fléau.

Concepts, données, méthodes

En quoi consiste l’instrumentation ? Il s’agit, d’une part, de l’utilisation de cadres théoriques, de concepts, dont l’intérêt a été discuté et éprouvé dans le champ scientifique. Il s’agit, d’autre part, de la constitution de données à partir de méthodes, elles aussi discutées et éprouvées (observations, questionnaires, entretiens…), méthodes dont l’utilisation doit être justifiée et explicitée. Ce travail, qui met en interaction théories et données, peut durer de quelques mois à quelques années et est débattu, sur ces bases explicites, dans des colloques et des revues scientifiques. Cela diffère donc radicalement de l’espace social des discours courants où l’on peut polémiquer sans fin sur des bases aussi floues que partisanes.

On peut certes se priver de cela. On soumet alors les fonctionnements scolaires aux discours d’opinion. Est-ce un gage de sérieux, aussi bien pour lutter contre l’échec scolaire que pour éviter la gabegie financière ? Je ne le pense pas. Il conviendrait d’ailleurs de s’interroger sur les raisons pour lesquelles on soutient plus rarement les mêmes positions concernant la recherche en matière de sécurité ou de médecine. L’éducation serait-elle moins importante ou moins sérieuse ?

J’apporterai encore une précision : en matière de recherche, il s’agit essentiellement de décrire, d’analyser, de comprendre, de tenter d’expliquer, voire d’ouvrir des possibles en matière de pratiques. Il ne s’agit donc pas de prescrire comme le prétendent certains. On conviendra alors que désigner recherches et chercheurs comme responsables des problèmes éducatifs tient pour le moins d’une exagération à interroger.

Yves Reuter
Professeur de didactique du français à l’Université Charles de Gaulle-Lille 3

Ce qu’en dit Antoine Prost

«  Vouloir que la recherche soit plus utile, qu’elle serve davantage, est une exigence pleinement légitime. Beaucoup de nos interlocuteurs ont développé ce thème, à partir d’arguments divers. Les uns cherchent ainsi à renforcer leur légitimité sociale. Les autres, plus centrés sur l’institution et ses missions, comparent volontiers l’éducation à la médecine : pour eux, gérer à l’aveugle une activité sociale aussi importante que l’éducation sans s’appuyer sur des ensembles de recherches est un pur non-sens. La recherche est ici l’un des moteurs du progrès. Mais les uns comme les autres refusent d’opposer utilité sociale et rigueur scientifique, car celle-ci est la condition de celle-là, tant il est évident que, pour être utile, une recherche doit être exacte et fournir les preuves de ce qu’elle avance…  »

Pour un programme stratégique de recherche en éducation, rapport au ministre de l’Éducation nationale, juillet 2001.


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