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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La pédagogie plus que la discipline

Mila Saint Anne

16 octobre 2014

Construire à partir des textes officiels, des arides programmes, une manière d’enseigner dont la pédagogie est une clé de voute, est-ce un paradoxe ? Voir dans le socle commun la structure enfin trouvée pour pratiquer le métier d’enseignant tel qu’on le souhaitait, est-ce être à contre-courants ? Miser sur l’autonomie pour développer les apprentissages, est-ce une solution pour que l’enseignant s’investisse moins ? A ces trois questions, le témoignage de Mila Saint Anne oppose un non franc et rieur.


«  Ce que j’aime dans la vie, c’est permettre aux gens de faire des choses bien  ». Les gens, ce sont les élèves, les enseignants qu’elle accueille en formation ou avec qui elle échange entre autres sur les réseaux sociaux. Les gens ce sont ceux que l’éducation amènent à réfléchir, à changer, à se transformer : vous, moi, nos enfants et tant d’autres encore, chacun d’entre nous en somme. Mila Saint Anne attribue son éclectisme et sa curiosité à son parcours fait de courbes, de détours, loin d’une voie toute tracée.
«  Je suis devenue prof par hasard  » nous dit-elle au détour d’un poste de maitre-auxiliaire qu’une amie lui avait déniché. Prof de lettres puisqu’elle était alors en fac de lettres après une année en médecine. Sa formation polyvalente l’amène à faire des remplacements sur des disciplines diverses. Ce qu’elle trouve là, c’est une vocation qui se dévoile, une envie de se glisser dans les possibles laissés par l’envie d’apprendre qu’elle rencontre, une certitude, celle «  qu’il y a des choses à faire  ». Elle n’a pas pour autant envie d’être enseignante de lettres, l’échec à l’agrégation l’en dissuade définitivement.

Un professeur à l’université lui conseille l’histoire-géographie. Elle le prend au mot, se prépare, se découvre une passion pour la cartographie et réussit le Capes. Bien sûr, il y a derrière le récit des heures de travail, des découvertes et le sérieux mis dans l’envie de réussir. Cela elle ne le dit pas. Par contre, elle énonce clairement ses convictions «  Je suis fonctionnaire par souci du service de l’État  », un engagement qui signifie beaucoup dans ses choix de carrière et de vie comme dans sa façon d’enseigner. Et si elle a choisi un pseudonyme pour écrire sur un blog et partager, ce n’est pas par gout du mystère mais par souci de s’engager librement sans entrainer dans son sillage la moindre fraction de l’institution pour laquelle elle travaille.

Après son Capes, elle intègre un collège où durant dix ans, elle vit des temps sereins dans une équipe avec qui elle partage ce souci de la réussite de tous. Son chef d’établissement encourage les expérimentations, les recherches collectives pour amoindrir les difficultés d’apprentissage. Et puis, il y a la convivialité, les repas partagés avec tous les personnels, les services pour les fêtes de Noël où chacun met la main à la pâte, ces instants qui soudent une équipe dans l’ambition partagée d’œuvrer ensemble pour les élèves. Les résultats sont là avec le meilleur taux de réussite parmi les établissements publics de l’académie. Cinq ans se déroulent encore avec un autre principal et toujours dans un établissement à dimension humaine dans toutes les acceptions du terme. Entre temps, Mila Saint Anne s’est investie dans des projets culturels, est devenue formatrice à l’IUFM, intervient au CRDP, est webmestre académique. Cette profusion d’activités lui vaut sans doute une inspection catastrophique au terme de laquelle elle songe à démissionner de tout, y compris de son activité d’enseignante. A-t-elle subi les conséquences des
tensions au sein de l’institution ? Lors du cours, support de l’inspection, elle a mis en tout cas en oeuvre des pratiques pour elles habituelles, loin du classique cours magistral.

Car, pour Mila Saint Anne, ce n’est pas la matière qu’elle enseigne qui est importante mais la façon dont l’élève va s’en emparer, la comprendre, construire ses propres connaissances. «  Je n’arrive pas à me dire que je suis juste là pour une discipline, je regarde d’abord l’élève comme un individu pour trouver comment le mettre en lien avec la discipline  ». Pour elle, il existe plein d’entrées, la culture, les Tice et la découverte d’un programme qui à coup sûr saura attiser la curiosité. Depuis 2008, elle ne met plus de notes, trouvant dans le socle commun la structure nécessaire pour se centrer sur les compétences plus que sur des savoirs à emmagasiner. «  Le socle commun nous invite à regarder les élèves autrement, à changer de point de vue  ».

Elle s’exempte des manuels pour revenir aux programmes dont la lecture peut s’avérer austère mais salutaire. «  Les manuels traitent les thèmes d’une façon trop exhaustive. Je prends le programme, je regarde les capacités à acquérir, je me demande comment les élèves peuvent y arriver tous seuls. Je bosse le moins possible en classe et beaucoup avant et après  », explique-t-elle. Elle cite l’exemple d’un travail réalisé sur la charte de la laïcité. Les élèves devaient en illustrer un extrait. Certains ont choisi la forme classique de l’exposé, une a réalisé un véritable journal télévisé intégrant des interviews, d’autres ont écrit et interprété des scénettes. Tous se sont approprié le sujet, à leur façon. «  Il faut faire confiance à l’inventivité des élèves  ». Certes, mais pour leur permettre d’atteindre l’objectif, l’enseignante fournit une méthode avec planning de réalisation, des fiches pour approfondir les connaissances et beaucoup d’accompagnement.

Loin d’elle l’idée de penser que sa méthode est reproductible ou que le socle commun est une panacée quelles que soient les classes, du collège au lycée. Elle regarde ce qu’elle construit au quotidien, ce que d’autres font ailleurs pour laisser la pédagogie servir l’acquisition des savoirs. «  Je me régale avec l’histoire-géographie, mais comme je n’ai pas fait d’études d’histoire, je ne mets pas en avant ma discipline  ».

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Cet angle a sans doute troublé son inspectrice lorsque les élèves se sont mis au travail en groupe, que Mila Saint Anne les a laissés s’emparer de leurs tâches, intervenant ici et là pour donner des conseils, des apports ciblés en fonction des questions. C’est comme cela qu’elle envisage et vit pleinement son métier alors de son rapport d’inspection catastrophique elle a conclu à une incapacité d’enseigner. Ce sont ceux qui l’ont vue à l’œuvre, dans ses formations à l’IUFM, dans ses partages, dans son investissement dans l’action culturelle qui l’en ont dissuadée. Elle a fait une parenthèse qu’elle a appréciée à la DGESCO. Elle a vécu le cœur de l’institution de l’intérieur, contribuant à sa mesure à laisser l’innovation se déployer dans le système. Et puis elle est revenue enseigner au collège. Elle y poursuit ses explorations, ses améliorations au quotidien, glanant du côté de l’école primaire ou de l’enseignement professionnel des méthodes pour individualiser ses cours et construire des passerelles avec d’autres disciplines. Cette année, elle a institué un cahier de réussite où sont reportées les compétences à acquérir tout au long de l’année. Les élèves avant chaque thème y reportent ce qu’ils connaissent déjà et à la fin ce qu’ils ont appris. Le cahier est aussi là pour expliquer ce qu’il faut faire, clarifier les consignes, les méthodes, pour que les parents, les encadrants lors des aides aux devoirs, puissent accompagner en comprenant eux aussi ce qui est attendu. «  On ne travaille pas tous seuls avec les élèves. Il y a aussi les familles, les assistants d’éducation. C’est important d’avoir des outils de dialogue  ».

Mila Saint Anne n’assène pas. Elle vit ses moments de bonheurs pédagogiques sans jeter d’anathèmes sur ceux qui font autrement. Elle demeure sur un registre résolument optimiste, convaincue que les choses bougent doucement au rythme propre à un système où les changements s’opèrent de l’intérieur. Elle rit en disant «  Je me mets un peu en retrait et j’attends avec joie le moment où je serais passée de pionnière à vieille c…  ». Et Mila rigole encore à l’heure de choisir l’identité de son portrait : celui de son nom civil ou celui de son pseudonyme ? «  Je préfère Mila Saint Anne, mon pseudo correspond à ce que suis  ».

Un avatar de Mila Saint Anne

Monique Royer