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Le portrait du jeudi, par Monique Royer

La parole des uns pour l’éveil des autres

« 100 témoins, 100 écoles » à Mayotte

3 octobre 2013

« 100 témoins, 100 écoles » fait partie de ces initiatives citoyennes, humanistes qui mériteraient un écho plus fort. L’idée de Fréderic Praud est simple : faire se rencontrer des immigrés au parcours singulier et des élèves pour bousculer les idées reçues et mettre des visages et des paroles derrière le terme global « immigration ». Inlassablement, les volontaires de « 100 témoins, 100 écoles » récoltent les témoignages et organisent les rencontres.


Marie Grandon est l’une de ces volontaires. Habitant à Mayotte, elle a organisé là-bas des rencontres, dans une ile ou l’immigration est source de drames et d’intolérances. Mayotte, seule des quatre iles des Comores à être rattachée à la France, attire des immigrés, souvent clandestins, venus des autres iles mais aussi de Madagascar, du Rwanda ou du Congo, terres victimes de crises économiques et politiques exacerbées. L’ile voisine d’Anjouan n’est distante que de 80 kilomètres et cette distance courte porte dans ses flots des drames humains. « Depuis 1995, on estime à plus de 7000 le nombre de morts en mer autour de Mayotte », lit-on dans « Causes communes », publié par la Cimade, en juillet 2012.
Mayotte est aussi terre d’émigration. Pour les études ou pour le travail, de nombreux jeunes mahorais rejoignent la Métropole avec souvent des difficultés pour s’adapter.

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Rencontre avec Margarete, témoin française d’origine allemande

« 100 témoins, 100 écoles » par les témoignages, les dialogues et les interrogations que l’initiative suscite trouve à Mayotte, ile de migrations, un terrain propice à changer les représentations, les idées, les regards sur l’autre et sur soi. Comme partout ailleurs, ce projet apporte aux jeunes une ouverture sur le monde, sur un ailleurs que les élèves ne connaissent pas. Le courage, la ténacité dont certains ainés migrants ont dû faire preuve pour se sortir de situations extrêmement difficiles a valeur d’exemple. « A 35 ans, vous avez vécu trois vies en une ! » s’extasiait une enseignante à un migrant rwandais.
Mais, surtout, les acteurs du projet espèrent réduire les clivages qui s’observent de plus en plus fréquemment entre migrants et population locale, particulièrement entre comoriens des trois autres iles et mahorais : faits de délinquance attribués aux clandestins, écoles et dispensaires surchargés dont on les rend responsables… C’est ainsi que, traiter quelqu’un d’« anjouanais » constitue une insulte. Bon nombre d’enfants comoriens ne mentionnent pas leur origine sur la fiche signalétique distribuée en début d’année par leurs professeur. Par honte, par peur ?

Pour mettre en place le projet, Marie Grandon est intervenue devant les professeurs-documentalistes de l’Ile réunis par leur coordonnatrice, Aude Lombard, afin qu’ils relaient l’information auprès de leurs établissements respectifs et particulièrement auprès des enseignants susceptibles d’être intéressés. Parallèlement, le vice-rectorat de Mayotte a soutenu ce projet auprès des chefs d’établissements. C’est ainsi qu’après un an de préparation les premières rencontres ont pu avoir lieu en septembre 2012.

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Rencontre avec David, témoin malgache

Etant seule représentante de « paroles d’hommes et de femmes » à Mayotte, Marie Grandon s’est limitée à trois établissements avec cinq rencontres de deux heures prévues dans chacun d’eux, échelonnées sur l’année scolaire. La première rencontre se déroule avec la responsable du projet, les quatre suivantes avec les témoins migrants. Les témoins choisis représentent la diversité de la migration : un malgache, deux rwandais, un comorien d’Anjouan, un métropolitain installé à Mayotte et une dame d’origine allemande vivant en Ile-de-France et dépêchée par l’association jusqu’à Mayotte. Avant la rencontre, les élèves effectuent des recherches concernant le pays d’origine du témoin, éléments de géographie et d’histoire, afin d’aider à la compréhension du parcours. Après les rencontres, chaque élève écrit une lettre à l’intervenant, témoignant en retour de la richesse puisée dans les histoires confiées.

Dans l’ensemble, les élèves ont réservé un bon accueil aux témoins, avec un intérêt variable selon le parcours et la personnalité de l’invité : attention très soutenue au point d’en oublier la pause, applaudissements, échanges nourris, séances-photos avec le témoin, mais aussi distractions et bavardages s’ils se sentaient moins interpellés. Margarete, témoin venue de métropole l’a constaté : « Comme en métropole, les garçons s’intéressent plutôt, à travers leurs questions, aux faits de guerre ou politiques et les filles à l’histoire individuelle ». Pour Marie Grandon, « sur le champ, les élèves reçoivent une grande quantité de faits et d’informations et un temps de maturation, de « réactivation » en classe par exemple, est nécessaire. »

« Le message que vous nous avez adressé à la fin était pour moi comme une leçon de vie et vos paroles m’incitent à davantage aller vers les autres » écrit Fadhoulate à Margarete. « Pour moi, ce qui est le plus touchant c’est le courage qu’ont tous ces gens après tout ce qu’ils ont vécu » dit un élève à un témoin rwandais. « Avec tout le respect que je vous dois, je n’ai pas le courage de terminer cette lettre car chaque mot que j’écris c’est comme si c’était moi qui avais vécu tous ces moments de tristesse, de misère et de solitude » écrit une autre. « Je pensais que ma vie était nulle, qu’il n’y avait rien d’intéressant. Mais après avoir entendu votre histoire, je me suis rendu compte que c’était de l’irrespect envers toutes ces personnes qui vivent mal comme à Anjouan ». « Le moment qui m’a beaucoup marqué dans votre histoire c’est quand vous êtes allée en France, que vous ne saviez pas parler la langue et que les autres vous rejetaient. En effet, ça m’a beaucoup touchée parce que moi aussi j’ai été victime de cette tragédie. Mais j’avoue que vous êtes la première personne à qui j’en parle ». Les témoins ont donc reçu en retour les traces des échos qu’ils ont éveillés chez les élèves. Réflexions sur ce qu’ils sont ou miroir de ce qu’ils ont vécu, l’ouverture déployée par la rencontre emprunte des pistes multiples et personnelles.

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Rencontre avec Chamou, témoin comorien d’Anjouan

Dans les établissements, c’est là où les adultes étaient le plus engagés que les élèves se sont le plus exprimés, par leurs questions ou dans leurs lettres. Deux établissements sur trois n’ont pas souhaité recevoir le témoin comorien, l’un parce que la parenté culturelle avec Mayotte était trop proche et n’apporterait peut-être pas suffisamment d’éléments nouveaux aux élèves, l’autre pensant qu’il était préférable de parler de l’immigration comorienne dans un climat apaisé et avec davantage de temps pour l’exploitation en classe. Des rixes avaient eu lieu entre bandes de jeunes de différentes communes. Les adultes d’un village du sud venaient de déloger de jeunes enfants comoriens de l’école primaire où, de droit, ils étaient scolarisés. L’actualité et le contexte influent sur la mise en œuvre du projet.

Le succès de l’initiative s’illustre aussi par le souhait des établissements de s’y engager. Huit établissements du secondaire se sont inscrits cette année pour participer au projet mais seuls trois pourront être satisfaits, faute de temps. Les témoins de l’an dernier ont tous accepté de participer à nouveau, réserve faite de leur disponibilité -la plupart ont une activité professionnelle- et du départ d’un témoin rwandais en métropole, après avoir obtenu son statut de réfugié politique. Deux nouveaux témoins entreront dans la démarche : une dame d’origine brésilienne et, potentiellement, un témoin d’origine vietnamienne.

S’engager à « 100 témoins, 100 écoles » ne se limite pas à organiser les rencontres. Dans le projet, le respect de la parole des témoins repose en premier lieu sur une écoute attentive et une retranscription. Marie Grandon découvre le projet à l’été 2010, en retrouvant « La mémoire vive », un article datant de 2001 et traitant du travail de Frédéric Praud, écrivain public. Infirmière puis enseignante, voyageuse attentive, elle aime entendre les gens parler d’eux-mêmes, raconter leur histoire, les relations qu’ils entretiennent avec leurs proches, leurs réussites, leurs échecs, leurs doutes. « Les souvenirs qui m’en reviennent remontent particulièrement à mon métier d’infirmière. Sur un lit d’hôpital, on a le temps de penser, de s’arrêter et de revisiter sa vie. On a aussi des craintes par rapport à sa situation présente ou à venir (une vie bouleversée à la suite d’une maladie grave, d’un accident, doit se réorganiser). J’aimais tendre l’oreille et écouter ; l’écoute en elle-même est parfois suffisante pour apaiser. A domicile, lorsque l’on visite les gens chez eux, j’aimais organiser ma tournée pour me réserver du temps avec tel ou telle qui racontait. » confie Marie.

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Rencontre avec Jean-Marie, retraité alsacien installé à Mayotte

L’article retrouvé provoque un déclic. Elle commence une correspondance avec Fréderic Praud pendant laquelle il l’initiera à l’écriture du récit de vie. Une année d’apprentissage sera nécessaire pour découvrir les différents stades d’écriture depuis l’enregistrement audio de la personne jusqu’à la transcription finalisée du récit. Pendant une année, pratiquement chaque jour, Marie envoie le produit de son travail à Frédéric et, en échange, il lui retourne critiques, conseils et réponses à ses interrogations. L’été suivant, elle lui rapporte ses enregistrements et Fréderic lui propose de transposer le projet « 100 témoins 100 écoles » à Mayotte. Marie est aux anges.

Le parcours de Marie Grandon serait lui-même une excellente source de témoignages. Après une enfance passée dans un village des Deux-Sèvres, l’envie de voyager la gagne tôt avec en corollaire le besoin de se sentir utile. Alors, elle sera infirmière, découvrira la Tunisie et la Grèce en stop puis changera de métier progressivement. Elle étudiera en fac de lettres modernes puis passera le concours d’enseignante. Elle vit au Tchad, à Wallis, participe au projet « Artistes de la rue » auprès d’enfants « de la rue » à Moundou (Tchad), est formatrice pour adultes au Greta de Wallis. Désormais à Mayotte, elle a trouvé dans le temps disponible l’occasion de réaliser un projet qui lui tenait à cœur : découvrir le métier d’écrivain biographe ; une activité qui allie la relation individuelle à l’autre, l’écriture et, dans le cadre du projet « 100 témoins 100 écoles », la médiation dans les échanges intergénérationnels et interculturels.

Le projet « 100 témoins, 100 écoles » se déploie sans faire de bruit, pariant sur l’intelligence de la parole et de l’écoute pour battre en brèche les tentations de repli sur soi et de rejet de l’autre, de celui qui ne nous ressemble pas, de l’étranger à soi. La fonction éducative est flagrante, alors ouvrez vos plumes et vos oreilles, le projet passera peut-être par chez vous et a sans doute besoin de vous.

Monique Royer