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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La nostalgie ne devrait pas être ce qu’elle est

Jean-Michel Zakhartchouk

6 septembre 2018

Enseignant de lettres à la retraite, Jean-Michel Zakhartchouk continue à accompagner élèves et enseignants. Cette passion pour la pédagogie, il ne l’explique pas, il la vit et la partage. Rencontre avec un optimiste qui ne se lasse pas d’essaimer afin que vive et se développe une école démocratique.


Il a la voix douce et de saines colères. Celle qu’il nourrit contre la nostalgie de l’école d’autrefois, modèle fréquemment vanté aujourd’hui pour ses imaginaires vertus, le pousse à participer encore et toujours au développement d’une pédagogie qui ouvre les esprits et les avenirs. Dans cette école du passé telle qu’il l’a vécue, il y avait l’ennui, les savoirs qui échappent pour ne pas avoir été réellement partagés. Il perçoit encore ses lacunes en sciences ou en langues, faute d’avoir été enseignées avec des méthodes qui impliquent et passionnent. Il n’y avait pas de projet, très peu de sorties scolaires. La pratique sportive scolaire était liée à la performance individuelle plus qu’à la dimension collective.

Il se souvient des violences, d’une fessée donnée à un élève par un instituteur en pleine classe de CP, d’une cascade de gifles infligées par le chef d’établissement à un collégien au centre de la cour devant les classes rassemblées, des coups de règles sur les doigts qu’il a lui-même reçus à l’occasion. Tout cela était banal, accepté, pratiqué par des enseignants ordinaires, « pas des gens sadiques, c’était dans les mœurs ».

Le théâtre contre l’ennui

Il ne s’est pas rendu compte tout de suite de l’ennui, c’est au lycée qu’il en a pris conscience. Là, à la faveur d’un club théâtre, il a vécu d’autres façons d’apprendre, il a expérimenté la coopération, la fréquentation vivante de textes que l’enseignement en français laissait distants. « Par moment, j’entrevoyais ce que pouvait être le rôle du professeur, à la fois rigoureux, exigeant et bienveillant. »

Il perçoit l’influence de sa famille, profondément respectueuse des savoirs, sur son goût pour la culture. Passionné d’histoire mais peu féru de géographie, il s’oriente vers l’étude des lettres. En classe préparatoire, il est vacciné contre la déférence envers des enseignants qui brandissaient des titres à défaut de pédagogie. Il pensait devenir journaliste mais choisit le métier de professeur. « Au contraire de la Zazie de Queneau qui voulait être prof pour “faire chier les mômes”, je voulais être enseignant avec en tête l’idée que les élèves ne s’ennuient pas comme je me suis ennuyé. »

Des projets à plusieurs

Son métier, il l’a beaucoup pratiqué en collège dans des secteurs d’éducation prioritaire. Il appréciait les projets menés à plusieurs, conjuguant les disciplines et les approches. Il aimait mêler les démarches scientifiques et littéraires, sur des thèmes ponctuels ou des temps plus longs, notamment en lien avec la nature, le développement durable. Une année, la Baie de Somme a été visitée en commun avec le prof de sciences et vie de la terre, pour des recherches géologiques, puis sur la plage, les élèves ont écrit des textes. Il a emmené une classe de 4e dans une promenade en ville en leur demandant d’écrire sur leurs sensations les plus ténues. « Les élèves étaient contents de faire cela, de repérer les bruits et les senteurs, toutes les choses banales devenaient remarquables. »

À l’occasion du Bicentenaire de la Révolution, une classe a réalisé un journal imaginaire de l’époque : « la production de brochures, de journaux, marque les élèves ». Dans les projets, une sortie était souvent organisée, préparée et réfléchie en collectif. L’exigence culturelle était de mise, y compris pour les films vus dans le cadre de « Collège et cinéma ». Là encore, la préparation était la clé de la réussite avec un soin apporté au décodage des images sur des extraits étudiés avant la projection. Il s’insurge contre « un certain mépris aristocratique envers les élèves lorsqu’on pense que certains films leur sont inaccessibles ».

Le passage culturel est pour lui essentiel. Il rend possible la visite de musées, la lecture d’œuvres exigeantes, mais dont on peut faciliter l’accès. Il donne tout son sens au rôle de l’enseignant. « Ce qui m’intéresse, c’est d’ancrer la littérature dans la vie. Je ne suis pas d’accord avec Proust lorsqu’il affirme que la littérature est plus belle que la vie. »

Jouer avec les mots

Il rejette la religion de la littérature, et préfère l’exploration du langage, les jeux avec les mots à un enseignement du français centré sur une grammaire dogmatique qui d’ailleurs ne laisse guère de traces chez beaucoup d’élèves. Il se réfère aux situations théâtrales, aux petits spectacles préparés au collège et qui permettaient à des élèves de se révéler, mais où il ne faisait preuve d’aucune complaisance, transférant ce qu’il avait lui-même appris dans des stages de théâtre. Loin du mythe de la méritocratie, pour lui l’école doit permettre d’apprivoiser la langue, d’apprendre à raisonner car, très tôt, les inégalités sociales et familiales accentuent les inégalités culturelles.

Des projets qu’il a menés, il retient le plaisir de travailler en collectif, de suggérer puis d’entraîner des collègues qui n’osent pas se lancer, de les voir ensuite à leur tour tenter des choses, proposer des initiatives. Les itinéraires de découverte (IDD) étaient explorés à plein, avec assez souvent des co-animations de cours. Il appréciait de voir comment d’autres enseignants pratiquent leur métier, les styles d’intervention, les zones de tolérance variant de l’un à l’autre. Il observait aussi les conjonctions positives qui donnaient à ces cours partagés une tonalité particulière, précieuse. Le partage, la transmission auprès d’autres collègues, l’ont très tôt intéressé, un intérêt qui a grandi à mesure que sa passion pour la pédagogie s’est accentuée.

Le CRAP et les Cahiers pédagogiques

Il s’est vite investi auprès du CRAP. Un de ses tuteurs lors de son année de stage lui conseille la lecture des Cahiers pédagogiques. Il participe aux rencontres estivales du mouvement, apprécie la qualité des échanges, la richesse des ateliers. Trois ans plus tard, il intègre le comité de rédaction de la revue puis, peu de temps après, en devient le rédacteur en chef aux côtés de Philippe Meirieu. « J’avais trouvé là une voie essentielle, non dogmatique. »

Aujourd’hui encore, il contribue activement à la revue, dirige une collection d’ouvrages pour laquelle il encourage et accompagne des enseignants à écrire, éprouvant plus de plaisir encore à les voir déployer leurs mots qu’à écrire lui-même. Il a été formateur académique et intervient encore de temps à autre en formation. Il aime transmettre et apprécie les co-animations avec des formateurs moins expérimentés et les nouvelles idées qui ne manquent pas de fuser dans la préparation et le déroulement d’ateliers.

Continuer avec les élèves

Il n’a pas tout à fait non plus quitté les élèves. Dans le cadre d’une association, il fait de l’aide aux devoirs. Il constate le travail personnel demandé qui manque parfois de sens, les travaux qui semblent inutiles ou trop abstraits. Dans sa ville de Nogent-sur-Oise, il est conseiller municipal en charge de la réussite scolaire. Il conserve ainsi un lien fort avec l’école, reste en contact avec l’équipe de son ancien collège avec qui il avait bonheur à travailler. Il a ainsi appris avec plaisir que l’expérience de classes sans notes qu’il avait avec d’autres lancée vers 2010 avait perduré et s’était étendue. Il contribue au déploiement local de la Main à la Pâte, un dispositif « qui permet de développer l’esprit scientifique et l’esprit critique ».

Le raisonnement scientifique, la philosophie des sciences l’intéressent. Le développement durable, l’écologie, sont pour lui des thèmes essentiels tout comme l’égalité femmes-hommes. Il lie le tout et prône une approche pragmatique, une démarche pédagogique plutôt que dogmatique pour que les choses évoluent. « Radicalement modéré », il se dit optimiste. « Ne pas être optimiste est une faute professionnelle chez les enseignants » conclut-il en forme de boutade.

Il regarde les enseignants d’aujourd’hui s’emparer des ressources que le numérique rend désormais prolifiques et accessibles, les projets devenus courants. Non, l’école d’aujourd’hui n’a rien à envier à celle d’hier mais sans doute à celle de demain. Entre temps, la pédagogie a essaimé, des collectifs se sont créés, étoffés. La nostalgie est un voile qui cache la forêt des pédagogies qui sèment pour tous de multiples apprentissages.

Monique Royer

Le blog de Jean-Michel Zakhartchouk

Sur la librairie

 

Bienveillants et exigeants
La notion de bienveillance a fait ces dernières années une entrée en force à l’école. Son articulation avec la mission principale de l’école (transmettre) n’est pas simple, surtout lorsqu’on inscrit cette «  transmission  » dans l’exigence que tous les élèves parviennent à un niveau qui leur donne de l’autonomie.

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