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Le livre du mois, décembre 2014

La morale, ça se discute

Michel Tozzi. Albin Michel, 2014


Comment faire comprendre aux enfants que la morale n’est ni sentencieuse ni autoritaire et qu’elle n’a pas seulement vocation à orner le tableau avant que d’être effacée ? En discutant la morale, nous dit Michel Tozzi, et en comprenant ainsi qu’elle sert au vivre ensemble auquel chaque enfant, chaque petit homme contribue activement.

La discussion ne s’entend pas alors comme un zapping de sujets abordés et effleurés mais, au sens philosophique du terme, comme une recherche approfondie, un outil de construction de la pensée par la confrontation aux autres et la reconnaissance mutuelle et respectueuse de la différence.

Cette pensée, articulée dans un langage réfléchi et choisi, autorise l’expression de la singularité dans un premier temps et conduit, dans un deuxième, à envisager les conditions et les règles nécessaires à un vivre ensemble plus conscient et plus engagé.

Les situations, les thèmes, les valeurs abordés dans ce livre sont autant d’exemples possibles de cette conscience qui peut émerger de ce questionnement et de sa traduction dans la vie de tous les jours.

Cependant, on peut légitimement se demander comment concilier la nécessaire affirmation des valeurs avec le débat, tout aussi nécessaire. Les valeurs ne sont nullement remises en question par le débat. Au contraire, en discussion, elles sont soumises au travail de la pensée, profondément questionnées, puis mises en chantier d’appropriation. Les élèves peuvent alors les éprouver dans des sujets qui les concernent, et qui leur permettent d’échanger sur les choix qui leur sont offerts. Car confronter n’est pas révoquer, et émanciper la pensée n’est pas la purger de ses doutes. Enfin, convaincre n’est pas assener, mais avoir confiance en la force d’une pensée libre de reconnaitre la valeur de la transmission. Le débat entre pairs, accompagné par l’adulte, est le lieu idéal de la lente et riche éclosion de cette pensée respectueuse.

Les enfants se retrouveront dans les dialogues vivants et les histoires proposées, de même que les adultes apprécieront les trames nécessaires à la conduite de discussions et les outils pour aller plus loin dans la réflexion. Tous s’en serviront comme points de départ d’une appropriation riche de son patrimoine et source d’autonomie de pensée et d’action.

Loin du fatalisme dénoncé avec raison par Philippe Meirieu, Michel Tozzi permet ainsi aux enfants d’occuper la place qui leur est due dans la création d’une société nouvelle, forte de son histoire, de sa résistance à la pensée unique et de son désir de solidarité et de justice. Et en même temps, l’ouvrage propose des pistes aux adultes pour les accompagner.

Agnès Wasylyszyn


Questions à Michel Tozzi

Un professeur, un éducateur peut hésiter à s’engager sur la voie de la discussion de la morale. Quels conseils lui donner ?
La morale a mauvaise presse en France, car elle est identifiée à de la moralisation, de l’injonction de préceptes à apprendre et appliquer sans réflexion, parce qu’ « il faut », sans justification. Ce n’est plus entendable dans la société pluraliste contemporaine, où l’individu est appelé à choisir ses propres valeurs, ce qui est problématique pour vivre ensemble, qui suppose de construire du commun partagé.
Dès lors, j’avance l’idée démocratique d’une « morale discutée », avec des arguments échangés, pour favoriser au sein de la classe le développement d’une réflexion éthique : le jugement moral. C’est dans cette perspective que j’ai réalisé ces petits dialogues contradictoires entre quatre enfants de 8 à 12 ans, à partir de situations quotidiennes posant des questions éthiques, pour susciter chez les lecteurs et entre les élèves en classe des discussions qui les éclairent.

La laïcité n’apparait pas dans les valeurs. Elle est liée au chapitre sur les étrangers. Pourquoi ?
On peut lire p. 174 : « Cette liberté de conscience, et cette réserve de chacun pour ne pas tenter de convaincre les autres, est une valeur importante pour la France : on l’appelle la laïcité. » Cette valeur est donc bien nommée.
La laïcité est un paragraphe du chapitre 4 : « Respecter l’autre comme différent » : différences sexuelles, religieuses, nationales, etc. Si j’en parle après un différend culturel entre élèves, c’est parce que la question de la laïcité est aujourd’hui relancée et exploitée politiquement à partir de l’islam. Il s’agit de casser des préjugés racistes, comme je déconstruis le sexisme dans mes personnages et leur discours.

Est-ce que l’étranger n’a pas tendance à apparaitre dans le livre sous les traits d’un petit garçon arabe qui se bat ou d’une petite fille musulmane ? N’est-ce pas dangereux ?
Ce sont des représentations collectives récurrentes, qui ont un poids sans les discours et les pratiques. Il faut donc partir d’elles pour les interroger éthiquement. L’éthique n’est pas angélique, mais doit s’enraciner dans la prise en compte des représentations, des problèmes concrets sur lesquels faire porter le débat.

Si vous deviez répondre à quelqu’un qui ferait ces objections, que lui diriez-vous ? «  Des discussions philosophiques pour des enfants, c’est de la démagogie » ?
Penser ainsi, c’est le meilleur moyen de ne pas mettre en place un éveil réflexif de la pensée chez les enfants. On le pense quand on n’a pas pratiqué de façon rigoureuse des débats réflexifs avec eux. Car ils posent dès 4-5 ans les questions existentielles fondamentales : il s’agit de les faire réfléchir sur les questions qu’ils posent eux-mêmes, et de mettre au point une méthode de discussion. Ce à quoi je m’emploie par une didactisation de l’apprentissage du philosopher pour les enfants (voir mon site :http://www.philotozzi.com).

« Les enfants ont moins besoin de morale que d’apprendre à lire et écrire, surtout que la morale risque d’être un nouveau catéchisme » ?
Qu’est-ce qu’un apprentissage fondamental pour l’enfant ? Lire, écrire, compter, bien sûr. Mais aussi développer son jugement moral, pour grandir en humanité. Le jugement moral, c’est la capacité à nommer, clarifier et hiérarchiser des valeurs, pour déterminer son action dans des situations éthiques pour soi et les autres.

« L’idée que tout se règle par la discussion démocratique, c’est bien beau, mais cela ne correspond pas au monde réel » ?
C’est parce que les pratiques démocratiques sont souvent décevantes dans les faits que l’école doit y préparer. Un dispositif de discussion démocratique en classe favorise la réflexivité, quand on y introduit des exigences intellectuelles (problématiser, conceptualiser, argumenter).

Quelle place peuvent avoir vos propositions dans la mise en œuvre du socle commun ?
La DVDP (discussion à visée démocratique et philosophique) que je propose pour développer le jugement moral des élèves recoupe de nombreuses compétences du socle. Je relève par exemple : la maitrise de la langue orale, écouter, s’exprimer dans «  les langages pour penser  » (domaine 1) ; le respect des autres dans les échanges, la compréhension des règles démocratiques, le développement du jugement et l’engagement dans sa pensée dans «  la formation de la personne et du citoyen » (3) ; se poser et chercher des réponses, argumenter, développer la responsabilité de ses paroles dans « la compréhension du monde ». Développer le jugement moral des élèves, c’est accroitre leur pouvoir d’initiative et leur responsabilité.

Il y a peu d’indications de lecture dans votre livre. Lesquelles conseiller ?
Pour les enseignants et les parents : les deux Cahiers pédagogiques sur l’éducation laïque à la morale (le hors-série et le n° 513, « Quelle éducation laïque à la morale ») ; les dossiers «  Morale » des numéros 61 et 62 de Diotime.

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