Accueil > L’actualité vue par le CRAP > La métaphore du jardinier


Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La métaphore du jardinier

Marie-Sandrine Lamoureux

19 janvier 2017

Marie-Sandrine Lamoureux, professeure de lettres dans un lycée de la banlieue parisienne, aime son métier. Elle le vit et l’a dit dans un ouvrage paru quelques mois après les attentats de janvier 2015, comme un cri pour expliquer que sa profession n’est pas celle que l’on croit. Rencontre avec une enseignante dont l’humour est l’arme principale et l’ambition celle d’être passeur d’art.


Son livre, Je ne capitule pas, est né d’un piège amical, un jour où une amie conviée à témoigner au Grand Journal de Canal+ fait en sorte de lui laisser la place. Son intervention percutante est remarquée par la responsable des éditions Don Quichotte qui lui propose illico de publier ses mots, de raconter sa vie de prof. A ce moment là, les attentats à Charlie-Hebdo et à l’Hyper-Cacher nourrissent encore sa colère, son impression de double trahison, trahison contre les valeurs qu’elle transmet au fil de ses cours, trahison contre ses élèves stigmatisés. «  Ils ont tiré sur des artistes, ils ont tiré sur des gens à cause de leur religion, alors que j’explique à mes élèves la tolérance à travers des grands auteurs. Mes élèves se sont sentis visés, ils se sentaient terriblement mal.   »

Elle entend tout et n’importe quoi sur ce que devraient enseigner les professeurs, sur ce qu’ils font ou ne font pas. Son livre, elle le conçoit comme «  le prof pour les nuls  », comme une invitation à la suivre à son bureau lorsqu’elle conçoit ses cours, dans sa classe quand le cours dérape, quand un élève dérive, lorsqu’il apporte dans son sac l’univers cabossé dans lequel il vit hors du lycée. Elle veut aussi montrer que la grammaire et l’orthographe sont juste des moyens pour apprendre à s’exprimer dans un terreau commun. Les attentats de janvier 2015 lui ont donné l’urgence de s’engager plus fortement encore dans son travail, dans ses projets. «  Avant, je faisais tout ça en masqué. Je me suis trouvée lâche, j’ai eu envie de réaffirmer, d’arrêter de faire les choses en me disant que c’était une goutte d’eau dans l’océan. Nous avons été un certain nombre à porter cela au-delà des murs de la classe.  »

Débattre en nuance

Elle pioche chez une enseignante l’idée d’initier des dialogues philosophiques. Une professeure de philosophie s’associe au projet qui mêle aussi l’allemand et le théâtre. Il fournit les clés pour échanger, loin des débats où s’opposent le noir et le blanc, le pour et le contre. Là sont exprimées les nuances, y compris l’expression d’une distance frôlant l’indifférence pour une question par laquelle tous les adolescents ne se sentent pas forcément concernés. «  Les ados ont une force de vie qui fait que, même face aux atrocités, ils vont vers la vie. Ils ne sont pas comme Meursault, étrangers à leur propre existence  », rajoute-t-elle en se référant à Camus, l’écrivain dont elle aime tant partager les textes avec ses élèves.

Elle participe à des temps de réflexion et d’échanges, suit des formations sur le thème de la laïcité, sort de sa classe. Elle réinvestit son métier et les valeurs qu’elle transmet à la façon d’un jardinier. «  Ce n’est pas grave si on ne voit pas les fleurs, on contribue à ce qu’elles poussent même si cela vient plus tard.  »

«  Passeur d’art  », elle revendique que sa discipline ne serve a priori à rien et que pour cette raison même, elle est précieuse, sert les valeurs que l’école transmet et protège de la rhinocérite, terme emprunté à Ionesco. «  La rhinocérite, ce sont toutes les formes de pensée unique qui conduisent au fascisme, au nazisme, au totalitarisme… Au fond, c’est ça le vrai combat d’un prof de Lettres, parce que c’est celui des artistes et qu’il doit le transmettre.  » Elle cite Montaigne, l’un de ses auteurs fétiches, et la notion de truchement qu’il explique, l’importance de comprendre l’Autre dans son entière étrangeté, et qu’elle considère comme l’expression ultime de la tolérance. Pour elle, c’est la démarche de l’enseignant, amener chacun vers un chemin commun, vers une «  sorte d’œcuménisme laïque  ».

Faire naitre la confiance

La littérature est le chemin qu’elle propose avec le droit à l’erreur pour ses élèves comme pour elle. Elle distribue «  les droits imprescriptibles des lecteurs  », la quatrième de couverture de Comme un roman de Daniel Pennac en début d’année, recherche des textes, des œuvres d’art qui intéresseront, qui étonneront sa classe et parfois leur confie «  là, j’ai foiré, le texte ne vous touche pas  ». De ces instants naît la confiance de dire ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on ne réussit pas. Aller du groupe à l’individu est pour elle d’importance. Petit à petit, elle perçoit mieux chacun, sa façon de vivre la classe, de réagir. Elle juge essentiel le temps accordé que le dispositif ZEP laisse à l’attention pour chacun et s’inquiète qu’il puisse disparaître.

Elle a mis en place un système de prêt, puisant dans sa bibliothèque des livres, dans sa pile de DVD des films qu’elle glisse aussi sur une clé USB. Elle se dit dépassée par le succès de son système enrichi des apports de ses élèves, rêvant qu’à l’instar d’un collège l’ayant déjà mis en place, chaque établissement scolaire instaure une pause lecture où chacun pourrait à sa guise se plonger dans un roman, une BD, une biographie ou un journal.

Ses élèves habitent près de Paris mais ne se sentent pas pour cela autorisés à visiter la capitale et ses lieux culturels. Elle les convie au théâtre, au musée, prenant soin d’inviter des parents à se joindre à eux. Elle amène les grands auteurs en s’armant d’humour, racontant Voltaire et son émigration en Suisse pour contourner la censure, Rabelais et ses outrances. Elle présente des auteurs arabo-musulmans pour trouver un écho dans les racines familiales, élargir les horizons à toutes les pensées et discerner entre elles le fil de l’humanisme.

Se jeter dans la fosse aux lions

«  Pour entrer dans la littérature, il faut arriver à mettre de côté ce que l’on est, se jeter dans la fosse aux lions  », leur explique-t-elle. Elle utilise le temps de classe comme un temps de questionnement, donnant tous les éléments avant. Elle échange avec ceux qui le souhaitent par mail, les accompagnant pour qu’ils écrivent et réécrivent leurs textes jusqu’au résultat souhaité. Le temps de préparation, de créativité, qu’elle consacre à ses cours est essentiel. Elle apprécie cette part d’inventivité. Cette année, elle travaille sur la lecture de l’image avec une enseignante de Sciences et vie de la Terre sur le thème de l’image du cerveau d’un point de vue artistique et scientifique : «  Mon bahut fourmille de projets.  »

L’an passé, des étudiants ouzbeks, qui se destinaient au métier d’enseignant, sont venus quelques temps dans sa classe. Ils ont été accueillis avec un plat représentatif du pays d’origine de chaque élève. Un portfolio collectif a été créé composé de pages exprimant «  la France pour moi c’est…  ». La fin du séjour a été fêtée avec des pâtisseries des différentes régions de France. À chacune de ces initiatives, les familles ont contribué, une façon encore d’ouvrir pour eux la porte de l’école.

Une autre année, les étudiants d’une de ses classes de BTS NRC (Négociation et relation client) sont allés en Inde pour étudier les systèmes de commercialisation. Ils en sont revenus avec un regard élargi sur la vie, sur les différences sociales si marquées là-bas et dont ils souffrent ici. Elle se régale des échanges, des idées qui s’expriment comme lorsqu’elle a montré le documentaire Super Héros, consacré aux sportifs participant aux jeux para-olympiques.

Apprivoiser les mots

Les mots sont une source de confiance lorsqu’ils sont apprivoisés. Elle prône une distance ironique vis à vis de sa discipline, en mettant au premier plan l’épanouissement plus que la maîtrise parfaite de règles de grammaire qui seront vite oubliées. Surveillante, maîtresse auxiliaire, enseignante en lycée professionnel, en lycée général et technologique, auprès d’enfants sourds, en collège, auprès d’adultes, elle regarde son parcours comme celui «  d’une prof lambda  » et aime cette idée d’être une enseignante parmi les autres. Elle cherche juste à transmettre les valeurs essentielles formulées dans les mots ciselés d’auteurs qu’elle chérit.

Alors, le jour où suite à la parution de son livre, un journaliste néerlandais lui a proposé de répondre à ses questions avec des anciens élèves ayant réussi leur insertion professionnelle en venant de banlieue, elle n’a pas hésité une seconde et est arrivée accompagnée de sortants de grandes écoles mais aussi de boulangers, pour illustrer ce qu’elle explique : «  l’important est de réaliser son projet de vie  ».

Monique Royer

Je ne capitule pas, le livre de Marie-Sandrine Lamoureux

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier.