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La méritocratie républicaine. Élitisme et scolarisation de masse sous la IIIe République

Jérome Krop, PU Rennes, 2014

24 novembre 2014

L’école republicaine des années 1870-1920 dont il est question dans ce livre, nous rappelle Jean-François Chanet dans sa préface, «  n’était nullement celle de l’égalité des chances  ». Et l’auteur, reprenant dans cet ouvrage très documenté des éléments de sa thèse, le montre bien, à partir d’archives du département de la Seine, tout en proposant un tableau nuancé de ce qu’a pu être cette méritocratie scolaire qu’il ne faut ni caricaturer, ni idéaliser.

Oui, la ségrégation était alors forte selon les quartiers parisiens, et l’investissement en matière scolaire avait bien du mal à suivre la progression démographique. Des classes de 40 élèves auraient fait pâlir d’envie certains maîtres d’alors. En fait, les effectifs ne baisseront significativement qu’aux lendemains de la Guerre, pour de bien tristes raisons ! Le recours à l’enseignement mutuel était souvent un pis aller obligatoire, loin de l’image idyllique qui en est parfois présentée. Les conditions de vie d’une grande partie de la population, souvent misérables, rejaillissent sur l’école et un inspecteur du primaire nous dépeint une vision très noire de la nouvelle société urbaine qui entraine «  une diminution de la responsabilité morale  ».

Une partie très intéressante du livre concerne les relations entre les enseignants et les familles populaires, souvent difficiles. Un inspecteur conseille le «  tact  » dont il faut user dans les quartiers ouvriers et de «  répondre aux propos plus ou moins grossiers qui peuvent être adressés au maître par le calme, une attitude convenable, par des paroles d’homme bien élevé.  »

Le taux d’échec des élèves reste très fort, malgré des progrès qui amèneront peu à peu une moitié de classe d’âge au niveau du certificat d’études. Les élèves les plus en difficultés se retrouvent nombreux dans les petites classes, vraiment surchargées. Là se situe l’origine du redoublement : dégager les plus grandes classes au profit des meilleurs élèves. Et une mère d’élève se plaint des institutrices qui «  se dévouent pour quelques élèves bien doués, travailleurs et se désintéressent complètement des autres.  » Certes, l’école parvient à dégager une élite, correspondant aux besoins en main d’œuvre plus qualifiée, mais c’est souvent au détriment d’une grande partie des élèves. En même temps, cet élitisme n’est guère contesté. L’auteur note que «  le rôle du fonctionnement de l’institution scolaire dans les inégalités internes à l’école élémentaire, confusément appréhendé par les administrateurs de la Seine, n’est pas conçu comme un problème nécessitant un débat public.  »

Pour Jérome Krop, il s’agit bien de remettre à sa juste place l’école républicaine du «  bon vieux temps  ». Ni excès d’honneur, ni indignité. Elle a permis la diffusion d’une culture scolaire et l’émergence d’une élite davantage issu des milieux populaires, à coup d’incitations diverses (récompenses, classements…). Mais elle a laisse sur le bord du chemin un très grand nombre d’élèves, à une époque où en même temps l’absence de chomage de masse permettait d’éluder la question de l’échec scolaire.
Un éclairage historique très étayé qu’on ne peut que recommander aux nostalgiques de tout poil qui ne savent pas toujours de quoi ils parlent…

Jean-Michel Zakhartchouk