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N° 492 - Dossier "Les arts, quelle histoire !"

La marionnette, ce n’est pas pour les enfants !

Par Anne Sénizergues

Grâce au talent d’un scénographe, d’une marionnettiste et d’un vidéaste, un « objet artistique non identifié » a vu le jour dans une classe de lycée d’abord dubitative, puis passionnée.

L’aboutissement de notre projet a été un spectacle à dominante audiovisuelle, partant d’une adaptation de la fable moderne et émouvante de Philippe Claudel, La Petite Fille de Monsieur Linh, que nous avons intitulé « Le regard des autres, des regards sur l’autre ».

Un défi…

Il aura fallu convaincre ma classe de 2de que la pratique artistique et théâtrale de la marionnette n’était pas infantile et ridicule. Il fut aussi celui de ma proposition culturelle aux élèves, sa forme volontairement provocatrice cherchant à ouvrir la discussion, à les interpeler, rompre avec leurs aprioris, découvrir la variété des « formes animées » et initier un projet marionnettique véritablement lycéen.
Ils ont donc assisté à une première représentation au théâtre Garonne à Toulouse, après laquelle Joëlle Noguès est intervenue en cours, s‘adressant à eux de façon très professionnelle et intellectuelle. Prenant en compte leurs retours sur le spectacle, elle leur a expliqué son métier de metteur en scène, et est entrée très rapidement dans la dimension symbolique. Sa conférence sur l’histoire de la marionnette était passionnante. L’accès de la classe à une synthèse universitaire a eu l’effet escompté, ils se sont impliqués avec beaucoup de sérieux dans l’adaptation théâtrale et plastique du récit de Philippe Claudel. Les tabous exprimés se sont volatilisés.

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La rencontre avec Joanne Smith et ses « créatures » a emporté définitivement l’adhésion : elle avait décidé de les accueillir avec une de ses marionnettes portée en silence, puis de leur proposer des manipulations avec différentes marionnettes de ses autres spectacles sur le thème de la rencontre. La seule contrainte était le calme absolu, nécessaire à cette pratique théâtrale. Le passage de chaque couple nouvellement formé se fit de façon muette et ludique, à trente-trois dans une salle de cours, avec une délicatesse et une intensité incroyables : nous étions entrés dans l’univers marionnettique et cela tenait du miracle.

 Un univers…

Ce qui m’a en effet conquise dans le monde de la marionnette, c’est cette rupture radicale avec le monde surmédiatisé, rapide et bruyant dans lequel nous vivons. Nous sommes alors proches de l’univers poétique, lui aussi si étranger à notre société normative. La puissance de la marionnette est de permettre une communication universelle au-delà des fossés générationnels ou sociaux, au-delà des mots surtout. La rencontre entre la marionnette et le public dérange, interpelle, amuse, émeut le plus souvent et pousse les barrières de la représentation classique.
C’est ensuite une pratique théâtrale passionnante et fortement identitaire pour les adolescents qui, se questionnant à cet âge sur la notion d’identité, se révèlent et s’expriment d’autant plus que la pratique artistique est distanciée.
Enfin, l’art de la marionnette contemporaine est devenu total, polymorphe et libre, parce qu’on y a fait exploser les codes artistiques classiques et qu’on y reste à la frange de tous les arts tout en les convoquant tous.

Un spectacle…

Sur un grand banc au centre de la scène se découvrent, puis peu à peu se retrouvent nos deux amis, Monsieur Linh et Monsieur Bark, qui vont lentement s’apprivoiser. Entre les deux marionnettes qui les incarnent, les scènes sont muettes, ce silence favorisant l’intensité de la représentation de leurs sentiments et de leurs échanges de regards, tout en accentuant la finesse de leurs gestes (et donc de la manipulation), cela sur fond de bande-son urbaine agressive et rythmée : il y a donc deux mondes comme il y a deux temps, celui suspendu de la rencontre humaine, celui accéléré de l’agitation et de l’indifférence.
Surplombant le banc, de grands masques blancs sont suspendus sur lesquels sont projetés les visages de tous les élèves. Cette trombinoscopie géante va représenter tour à tour les groupes sociaux auxquels s’affronte l’exilé, fraichement débarqué dans ce nouveau pays : les femmes du quai chargées de l’accueillir avec l’assistante sociale, l’interprète, les réfugiés qui partagent sa condition, le monde hospitalier qui prend en charge de façon froide et médicale tous les déviants, enfin la foule dans la rue qui observe cet étranger et oscille entre rejet et compassion pour cet « autre » inconnu.

Une partition...

Toutes les paroles du spectacle sont adaptées directement du récit de Philippe Claudel, excepté cette dernière chorale, « la foule », dont la partition a été composée par les élèves, après un travail en module de lettres d’écriture personnelle sur une situation initiale : un étranger habillé misérablement et égaré dans la ville et les réactions que cela engendre chez tout un chacun, soit une tentative de prise de conscience du panurgisme de la rue, suivi d’un débat argumentatif autour de la notion du jugement collectif face à l’autre.
On remarque dans la pièce l’absence de voix off narrative et extérieure, le fil diégétique étant constitué essentiellement de discours directs, de voix en chœur et d’une bande-son très élaborée où chaque changement spatial peut être identifié, ainsi d’une berceuse que Monsieur Linh chante à sa petite fille, interprétée par les élèves en langue maternelle tout d’abord, puis peu à peu en français et qui scande les étapes de l’histoire, introduit et conclut ce spectacle assez sombre par une note d’espoir :

« Toujours il y a le matin
Toujours revient la lumière
Toujours il y a un lendemain
Un jour c’est toi qui seras mère. »

Anne Sénizergues
Professeure de lettres en lycée à Mirepoix (Ariège)

Pour en savoir plus Un film a été réalisé par Jérémie Poulanges (association EIDOS) sur cette aventure artistique et pédagogique, intitulé Monsieur Linh, retour d’atelier. D’une durée de douze minutes, il est facilement abordable pour des scolaires et a été diffusé après chaque représentation lors du festival Mima, support occasionnant un « bord de scène » avec les élèves et le public. Il est toujours visible sur le site de Filentrope - festival Mima (www.mima-festival.com) à la page « Mim’Actions ».
Remerciements

Une rencontre…
Il y a tout d’abord, à l’initiative de ce projet, Caroline Galmot, chargée de développement sur le festival Mima (Festival des arts de la marionnette de Mirepoix) et salariée à l’année de Filentrope qui toujours cherche à tisser des liens plus étroits de découverte et de création entre le lycée et la manifestation marionnettique. Les intervenants artistiques sont tous trois liés dans leurs créations personnelles au monde de la marionnette et tous associés au festival Mima.
Joëlle Noguès, professeure chargée de cours sur l’histoire de la marionnette à l’université du Mirail, directrice artistique du Centre de développement des arts de la marionnette Odradek et de la compagnie Pupella-Noguès, est intervenue à plusieurs reprises au cours de l’année pour des échanges avec les élèves sur l’univers de la marionnette (englobant le métier de marionnettiste, la scénographie d’une pièce, la découverte de son lieu de recherche et de création Odradek, le travail en répétition lors de sa présence à Mirepoix, enfin l’histoire du théâtre de marionnettes) ; elle a adapté avec eux le texte littéraire et assuré leur direction artistique sur le projet de spectacle.
Joanne Smith, marionnettiste de la compagnie ariégeoise Moving people, dont le rôle a été d’imaginer, concevoir et fabriquer avec les élèves les deux marionnettes figurant les deux protagonistes du livre, M. Linh et M. Bark, sculptant des têtes et des visages en papier, essentiellement à partir de matériaux récupérés. Elle a également initié les élèves à la manipulation des marionnettes par des techniques de jeu.
Éric Massua, plasticien vidéo, qui nous a proposé une solution scénographique permettant l’intégration physique des trente-trois élèves participants.


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