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La machine à trier. Comment la France divise sa jeunesse

Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Olivier Galland, André Zylberberg. Eyrolles, 2011


Réduire le primat des disciplines, supprimer les notes jusqu’à un certain stade de l’enseignement, développer des méthodes « horizontales » d’apprentissage : programme d’un quelconque mouvement d’éducation nouvelle, certes, mais c’est aussi ce qu’on trouve en conclusion de cet ouvrage, rédigé par une équipe pluridisciplinaire (économie et sociologie). Une vision lucide et stimulante de ce que devrait être davantage notre système d’enseignement, que les auteurs esquissent à partir d’enquêtes et d’études.

L’école n’est pas le seul sujet abordé et les auteurs ne prétendent pas être des spécialistes des questions scolaires. Mais c’est ce qui fait un des intérêts majeurs de cet ouvrage : resituer la question des inégalités sociales dans l’enseignement dans un ensemble plus vaste et tristement cohérent. Pour les auteurs, la lutte de générations n’existe pas ; ce n’est pas aujourd’hui la jeunesse dans son ensemble qui a des difficultés à s’insérer, mais la jeunesse populaire, peu ou pas diplômée et dont on se préoccupe peu. Les fossés se creusent et la précarité tend à se développer. S’appuyant là aussi sur des enquêtes, les auteurs pointent les risques sérieux pour la société française de la montée de la précarité, mais aussi de la montée de la dépolitisation ou, du moins, de la méfiance envers les organisations politiques, plus forte qu’ailleurs. Ces jeunes, peu présents dans les manifestations, souvent rigides du point de vue des idées et des mœurs, mais soucieux de plus d’égalité et très sceptiques quant à la réalité de la méritocratie sont trop délaissés par les médias, peu visibles et, finalement, bien peu pris en compte dans les débats.

Pour Pierre Cahuc et ses collègues, l’école est bien « au cœur de la machine à trier ». Leurs analyses sont exposées de façon claire et incisive, chiffres à l’appui. Elles dressent le tableau sévère d’une institution trop préoccupée de classement et d’élimination. L’école ne parvient pas à munir les élèves les plus fragiles, les moins favorisés culturellement, des outils leur permettant de trouver de la confiance en eux, d’être moins soumis envers l’appareil d’État ou les idéologies dominantes.

Message optimiste des auteurs, « l’individualisme et l’absence de confiance peuvent être combattus en changeant les méthodes éducatives » (et en développant une pédagogie « horizontale »). Dans un chapitre consacré au poids de la famille, les auteurs notent aussi l’importance des « capacités non cognitives » dans la réussite ultérieure. D’après nombre d’études, la capacité à contrôler, réguler et diriger les impulsions, le côté consciencieux et réfléchi « constitue la dimension de la personnalité la plus fortement corrélée à la réussite scolaire et professionnelle ». L’école n’en fait certainement pas assez pour développer ce qu’on appelle parfois savoir-être, ni la société dans son ensemble, alors qu’il est possible d’avoir des résultats comme le montrent des programmes américains cités en fin de chapitre, avec action en direction des parents.

Un ouvrage facile d’accès, qui constitue un ensemble stimulant, parce qu’il ouvre de nombreuses pistes et se situe clairement dans la perspective de ce qu’on espère être les grands débats de 2012. Des prolongements dans l’entretien ci-dessous avec un des co-auteurs, Pierre Cahuc, professeur à Polytechnique et co-inventeur de la notion de « société de défiance » appliquée à la société française d’aujourd’hui.

Jean-Michel Zakhartchouk


Questions à Pierre Cahuc

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Quand on lit ce que vous écrivez sur le rapport de la France à sa jeunesse « défavorisée », on se pose la question : pourquoi en France, semble-t-il plus qu’ailleurs, s’intéresse-t-on si peu à la jeunesse populaire ?

Les facteurs qui ont contribué à la fragmentation de la jeunesse et à l’abandon dont souffre une partie d’entre elle sont inhérents au fonctionnement de notre système social et politique. Tout d’abord, notre système scolaire, trop tourné vers la sélection et pas assez vers l’apprentissage, reste, malgré la ronde ininterrompue des réformes, une machine à trier produisant de l’échec en abondance. Ensuite, notre marché du travail ne cesse de renforcer le clivage entre insiders bénéficiant de contrats de travail protecteurs et outsiders soumis à des emplois instables. Ce système dual est globalement défavorable aux jeunes, surtout à ceux sans diplôme. Éliminés par l’école, ils ont très peu de chances d’obtenir un emploi stable. Ils sont à nouveau recalés. C’est une « double peine » qu’ils subissent. Comme ils ne sont pas éligibles, sauf exception, au RSA avant vingt-cinq ans, ils n’ont ni ressources, ni aides suffisantes pour avoir la moindre chance de s’intégrer au monde du travail dans des conditions décentes. Ce n’est plus une double, mais une triple peine qu’ils doivent purger.

Que peut finalement l’école, selon vous, pour remédier aux inégalités que vous évoquez ? Quel rôle par rapport à la famille, par exemple ? Que nous apprennent, à cet égard, les exemples étrangers ?

Les exemples étrangers nous apprennent que ce sont les principes mêmes d’un système élitiste fondé sur la prééminence du classement, sur le cloisonnement des disciplines, sur l’exclusion des parents de la vie scolaire et sur des pédagogies verticales qu’il faut réviser de fond en comble. La lutte contre les inégalités sociales dans l’accès à l’éducation est un objectif important, mais ces inégalités sont avant tout la conséquence de notre conception de l’éducation. Or, la focalisation du débat sur les inégalités sociales d’accès à l’éducation a eu pour résultat paradoxal de laisser assez largement en jachère la réflexion sur le contenu et la forme de l’enseignement, considérés comme des invariants influençant marginalement la réussite des élèves.

Vous soutenez l’idée du socle commun, mais sans reprendre l’idéologie des « fondamentaux » qui place au centre les purs savoirs au détriment des savoir-faire et des savoir-être. Pouvez-vous préciser votre pensée et dire si, selon vous, on est engagé dans la bonne direction avec le ministère actuel ? Et peut-être, dans les débats de 2012, ce qu’il faudrait mettre en avant, dans un contexte budgétaire si serré ?

Dans notre esprit, le socle commun doit aussi comprendre les savoir-faire et savoir-être. À ce titre, nous soulignons qu’il faut intervenir, dès le plus jeune âge, sur les capacités qui permettent l’intégration et la socialisation, car c’est à cette période que ces capacités peuvent encore être acquises et qu’elles ont un maximum d’impact sur le développement futur. Quand arrive l’adolescence, il est souvent trop tard. Pour cela, il faut développer les programmes ciblés sur les jeunes enfants des milieux défavorisés, en y associant les familles. Mais ces programmes durent longtemps et coutent donc cher. On rétorquera que la situation des finances publiques ne permet pas d’en dégager les moyens nécessaires. On trouve pourtant chaque année cinq milliards d’euros pour défiscaliser les heures supplémentaires, sans effet sensible sur la durée du travail, et trois autres milliards pour baisser la TVA dans la restauration, sans effet démontré sur l’emploi. Investir dans l’avenir de notre jeunesse semble pourtant bien plus prioritaire. Mais l’essentiel n’est pas une question de moyens. C’est en changeant la conception de notre enseignement que nous pourrons progresser.

Vous évoquez rapidement les vertus de « l’apprentissage » pour insérer les jeunes. À quelles conditions, selon vous ? N’est-ce pas aussi une façon de dédouaner l’école de ses responsabilités, en renvoyant à l’extérieur la formation de jeunes en rupture scolaire ?

L’apprentissage ne doit pas être considéré comme une voie de garage. Il ne peut se substituer à l’acquisition des compétences de base telles que la lecture et le calcul. Le développement de l’apprentissage n’a de sens que s’il permet de créer plus de ponts entre l’école et le monde professionnel. Il ne s’agit pas de créer des formations au rabais, mais bien de reconnaitre que l’excellence peut exister dans tous les domaines. Dans cette perspective, il faut continuer à développer les formations en alternance et les passages entre les formations professionnelles et non professionnelles.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk