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N°482 - Dossier "Le Web 2.0 et l’école"

La littérature dans les bourrasques des pratiques numériques

Par Jean-Michel Le Baut

Comment enseigner à la génération de l’écran, de l’ordinateur et d’Internet cette littérature qui appartient au « monde d’avant », au monde du livre ? Et si les nouvelles technologies, plutôt qu’un obstacle, devenaient un précieux adjuvant, en misant sur la créativité et la sensibilité des élèves d’aujourd’hui ?

Le blog pédagogique est entré dans les mœurs enseignantes, notamment des professeurs de français, tant il est utile pour exposer et partager les travaux des élèves, tant il démontre aussi au quotidien sa capacité à susciter chez eux le désir d’écrire et d’améliorer leur pratique de la langue, le bonheur même de lire, de découvrir et de s’approprier les œuvres littéraires.
Voici, à titre d’illustrations, quelques expériences de blogs pédagogiques menées parfois en collaboration avec des collègues :
- illumination de poèmes de Rimbaud,
- composition de haïkus,
- approche de l’argumentation et de la chanson,
- création de mises en abyme,
- écritures créatives autour de romans ayant obtenu le Goncourt des Lycéens,
- espace interactif autour de la poésie moderne,
- blog de lecture, d’écriture et d’échange autour du programme de littérature en première.
Toutes ces expériences témoignent de la nécessité de rénover l’enseignement du français pour rendre la littérature vivante auprès des adolescents d’aujourd’hui.

La culture de l’horizontalité

Il parait ainsi essentiel de prendre en compte le passage d’une culture de la verticalité à une culture de l’horizontalité. Cette mutation est sensible dans tous les domaines. Citons ceux qui nous intéressent ici :
- le passage d’Internet première génération (les sites que l’on consulte) au Web 2.0 (des internautes qui produisent et échangent des contenus) ;
- le passage d’une pédagogie transmissive (le maitre enseigne, l’élève reçoit) à une pédagogie active (l’enseignant aide l’apprenant à construire savoir et savoir-faire) ;
- le passage d’une conception ancienne de la lecture (l’auteur écrit, le lecteur doit retrouver dans l’œuvre ce que l’auteur a voulu y mettre) aux théories modernes (le lecteur participe à l’élaboration du sens du texte, il réécrit celui-ci en fonction des indices qu’il y prélève et des mises en relation qu’il opère).
Il importe surtout, faute de quoi on s’expose à l’échec et l’amertume, de s’adapter à la mentalité particulière des digital natives [1], à leurs codes et à leurs valeurs.

La génération de l’instantané

La nouvelle génération, entend-on souvent, a un rapport au temps différent du nôtre : sa culture est celle de l’instantané. Aussitôt pensé, aussitôt dit, que ce soit via des SMS ou sur un site comme Twitter. Il se trouve que le blog est par définition un journal de bord qui épouse le rythme de la succession des jours. Il est particulièrement adapté pour accompagner le fil d’une lecture, pour « fixer des vertiges » éprouvés à l’abord de la vie ou d’une œuvre, pour rendre compte d’un évènement (un film, une pièce de théâtre, une sortie pédagogique…), voire le créer.

« Cascade bleutée
Tourbillon de souvenirs
Tu sautes en premier ? »

(Haïku d’avril à partir d’un tableau de Jacques Buvat)

La génération du lien

La jeune génération a encore pour spécificité d’avoir fait de la relation, de l’échange, une valeur essentielle, presque un moyen d’exister. Le succès des réseaux communautaires du type Facebook [2] en est la preuve éclatante. En témoigne encore la dynamique de classe que suscitent des projets construits autour de l’eTwinning [3].

Dessin et texte de Claire sur le projet eTwinning i-voix(http://i-voix.over-blog.com) entre les 1res L du Lycée de l’Iroise à Brest et des élèves italiens apprenant le français au Liceo Cecioni à Livourne.

L’expérience des blogs montre d’ailleurs, s’il en était besoin, combien ce qui donne du sens à la lecture et à l’écriture, c’est bien leur socialisation : la question est avant tout de savoir pour qui on lit et pour qui on écrit. Or, par la magie d’Internet, le destinataire n’est plus simplement le professeur, mais bien les élèves de la classe, des amis du lycée, des membres de la famille, des camarades lointains, voire même l’écrivain sur lequel on travaille. Voici à titre d’exemple des questions au poète Yvon Le Men préparées à travers un wiki : la collaboration entre tous les élèves de la classe d’une part, entre les élèves français et italiens d’autre part, le fait de savoir que le poète allait les lire et y répondre, tout ceci a suscité chez eux une ardeur étonnante à parcourir en classe un recueil de poésie contemporaine.

La génération de l’hypertexte

Enfin, les digital natives semblent avoir développé des modes de pensée qui sont précisément les modes opératoires de l’univers informatique : William Winn, directeur du Learning Center de l’Université de Washington, a parlé à ce sujet de cerveau hypertexte [4]. Faire des liens, sélectionner, couper, copier, coller, remplacer, insérer une image sont autant d’opérations dont ils sont usagers, friands même, et qui sont susceptibles de favoriser des démarches de lectures nouvelles. Le blog devient alors un espace où se déploie réellement le plaisir du texte : les élèves s’y approprient des œuvres littéraires exigeantes, souvent avec intelligence, sensibilité et créativité.

Quelques exemples :

Association, par Barbara, d’un extrait du roman Magnus de Sylvie Germain et d’un morceau de musique rock.
Casting de Julia pour le personnage de Lorenzo dans la pièce de Musset.
« Ensemble séparés, unis dans la pensée, je m’avance au-devant d’une ligne fuyante. S’étendre ici serait mourir d’une congestion d’espace de cet amour enseveli dans nos corps passés. »
Contraction de Marie à partir d’un recueil de Renaud Ego
« à la mélancolie qui traverse ta voix
aux étoiles et aux coups du destin
à la cuisine et à la chambre
au creux d’une main vide

le désir

voilà c’est dit
alors je continuerai »

Poème polyphonique, copier-coller collectif à partir d’un recueil d’Yvon Le Men.

« Comme l’amour migrateur creuse
Les lignes droites des cimetières,
Comme la haine incline
Les passerelles des ombres,
Comme la mélancolie attise
Le cœur des pierres,
De leurs encres les poèmes
Teintent le monde. »

Substitution de Fiona à partir d’un poème de Gérard Le Gouic.

Vitalité

L’enthousiasme des élèves à lire, écrire, réécrire, échanger, créer est un phénomène étonnant pour quiconque s’aventure sur le terrain des blogs. Par exemple, le projet i-voix en chiffres, c’est à ce jour et en quelques mois : 2 600 articles écrits par les élèves, 4 300 commentaires, 60 000 visiteurs, 140 000 pages vues !
Sans doute faut-il parfois emprunter des détours, souvent désacraliser l’œuvre, renoncer à certains exercices scolaires traditionnels et codifiés, accepter de jouer le jeu de la modernité, faire le pari de la créativité et de la sensibilité des élèves d’aujourd’hui… Alors, incontestablement, les TICE montrent leur pouvoir de donner un nouveau souffle à l’enseignement des lettres. Et le professeur de français confronté aux digital natives découvre que les nouvelles technologies ne tuent pas les humanités, mais bien qu’elles les refondent.

Jean-Michel Le Baut
Professeur de français en lycée à Brest


[1L’expression digital natives est due à Marc Prensky, Digital natives, digital immigrants, 2001, http://www.marcprensky.com.

[2Voir à ce sujet l’article sur le réseau Facebook de « Littéraires Iroise » :
http://fr-fr.facebook.com/people/Li....

[3Jumelage par Internet d’établissements de différents pays européens : http://www.etwinning.net/fr/pub/ind....

[4Le Monde de l’Éducation, n°368, avril 2008, p. 26.


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