Accueil > L’actualité vue par le CRAP > L’actualité éducative > La grande peur des bien-parlants


L’actualité éducative du N°378 - Novembre 1999

La grande peur des bien-parlants

Par Philippe Martel


Si l’on écarte la rhétorique des grands principes pour interroger la position de ceux qui considèrent aujourd’hui que la reconnaissance des langues régionales par la République constitue une menace pour elle, si on laisse de côté aussi le fait que les ennemis des langues de France sont aussi, comme par hasard, ceux de la construction européenne, au nom du respect des États-nations, que trouve-t-on ?

Quelques approximations, d’abord, témoignant, au mieux, d’une lecture hâtive de la Charte, dans ce que la France en a signé [1]. Il faut ne rien connaître à ce document pour s’imaginer qu’il menace l’emploi du français dans la vie publique. Qu’on lise ce qui concerne la justice ou l’administration ! Quant à ceux qui vont répétant qu’il faudra savoir le breton pour pouvoir travailler en Bretagne, et crient à la " préférence régionale ", ils ajoutent l’insulte au mensonge. En réalité - et c’est bien ce que certains défenseurs des langues de France lui ont reproché - la Charte à la française ne fait le plus souvent que confirmer ce qui se faisait déjà. On peut enseigner l’occitan ou le breton - et enseigner en occitan et en breton, dans le secteur privé comme dans le public, mais ce n’est nullement obligatoire : on reste là dans le droit fil de la loi Deixonne de 1951. Les médias peuvent faire une place aux langues de France, la Charte ne précise d’ailleurs pas laquelle. Or, c’est déjà un peu le cas, malgré la mauvaise volonté manifeste de F3. Le Conseil constitutionnel va-t-il décider, à titre rétroactif, que tout cela est contraire au texte sacré ?

Préjugés et ignorance

Ces gens ne sont pas si méchants, dira-t-on : on a pu voir sur les écrans le ministre de l’Intérieur, beau spécimen de républicain à l’ancienne, concéder avec une vague moue de mépris que bien sûr l’on pouvait s’intéresser à toutes ces langues, à titre privé. Ça veut dire quoi ? Je pourrai parler occitan devant mon miroir ? Devant un magnétophone ? Au fond d’un bois ténébreux à minuit ? Une langue, ça sert à parler, c’est donc un fait collectif, et qui comme tel doit être reconnu et garanti concrètement, et pas du bout des lèvres molles de quelque républicain professionnel. Une fois encore on ne peut tenir deux discours à la fois. Soit nos langues sont vraiment une menace, et dans ce cas, il faut les exclure de l’école et de tout lieu public. Accepter, comme c’est le cas depuis 1951, qu’on puisse enseigner le breton et le basque, c’est reconnaître ipso facto que cet enseignement n’est pas dangereux - puisque nul ne réclame l’éviction du français du système scolaire. Dès lors, pourquoi refuser de signer la Charte qui ne dit rien de plus ?

En fait, quiconque connaît un peu l’histoire de France sait bien que la question linguistique n’a jamais été un problème : les Français se sont entre-tués pour des questions religieuses, politiques, sociales, jamais au nom de l’occitan ou du breton [2].

Et si cette ignorance ne recouvrait somme toute rien d’autre que de simples et assez vulgaires préjugés ? L’idée très primitive que l’on ne saurait parler qu’une langue, que le plurilinguisme rendrait fou, et que, deux langues étant en présence, l’une devrait fatalement éliminer l’autre. Or, non seulement on peut parler plusieurs langues, mais encore ce sera de plus en plus nécessaire - et tant pis si cela impose au monolinguisme satisfait des élites françaises une révision déchirante.

Élites... Au fond, ce qui dérange tous ces gens dans l’existence têtue de l’occitan, du breton, ou du berbère, ou de l’arménien (qui au surplus, ô horreur, ne sont même pas des langues de Français de souche issus de nos terroirs), ce qui les offusque, c’est que ces langues sont des " patois " pour gens de peu. Sous leur rejet agacé de toute revendication en leur faveur, comme sous la condescendance superficielle qu’ils veulent parfois bien leur accorder pourvu qu’ils restent à leur place, il y a ce bon vieux mépris de classe des bien-parlants pour les idiomes de cette " populace " à laquelle le patois a été abandonné, pour reprendre la formulation de L’Encyclopédie, marquée au coin d’une franchise dont nos éclairés d’aujourd’hui pourraient avoir le courage de s’inspirer. C’est ce mépris qui sous-tend toutes les prises de positions des adversaires de la Charte, quels que soient les oripeaux démocratiques dont ils puissent vêtir leur rejet hargneux de tout ce qui n’est pas la seule culture qu’ils connaissent et reconnaissent.

Et pourtant puisqu’on parle de République, qu’on se souvienne que le personnage emblématique de Marianne, comme l’a montré Maurice Agulhon, apparaît pour la première fois dans une chanson en occitan de 1792. L’adhésion aux principes démocratiques n’implique pas forcément la renonciation à sa propre culture. À moins de considérer cette adhésion comme une forme de conversion religieuse, par laquelle le néophyte dépouille le vieil homme pour se transformer en élu. On a bien l’impression que c’est ce genre de pathos qui a la faveur de certains " nationaux-républicains ". Comprennent-ils que c’est aux antipodes de toute conception sérieuse de la nation comme contrat social, d’ordre politique et non mystique ?

Bien sûr qu’il peut y avoir un danger de repli dans le combat pour telle ou telle culture. Mais, soit dit en passant, qui croira sérieusement que ce danger ne concerne pas tout autant, sinon plus, les défenseurs de l’identité française, appuyée, elle, sur un appareil d’État ?

Il faut vous y résigner, Messieurs. Les langues de France, celles des périphéries occitanes bretonnes ou autres, comme celles des populations issues de l’immigration, ces langues existent. Et ce n’est pas triste. Si l’on sait créer le climat qui convient, leur développement, l’échange qu’elles nourriront entre elles, comme avec la culture nationale, comme avec les autres cultures d’Europe ou du monde, profitera au développement de la culture dans ce pays. Et la défense du français dans le monde sera d’autant mieux assurée qu’elle s’appuiera sur la défense, ici, de la pluralité culturelle de notre société. Si vous vouliez une culture française monolithique, il fallait arrêter l’histoire de France au xiie siècle, quand la France allait de Soissons à Orléans. Depuis, elle a grandi : il faut l’accepter.

Vous ne pourrez pas appliquer à ceux qui parlent, à côté du français, une autre langue, cette nouvelle tradition bien républicaine qui consiste à les mettre dans un charter pour les renvoyer chez eux. Car chez eux, ils y sont déjà : c’est ici, en France.

Philippe Martel, Chercheur au CNRS, Montpellier. Président de la FELCO (Fédération des enseignants de langue et culture occitanes).


[1Rappelons que les pays signataires ne s’engagent que sur un nombre limité d’articles de la Charte.

[2Bien sûr, ceux qui savent lire dans les gros livres ne manqueront pas de ressortir la vieille histoire des Bretons ou des Alsaciens qui ont collaboré pendant la guerre. C’est un argument de poids. On sait bien en effet que le Maréchal Pétain était un autonomiste picard, Laval lui, militant pour l’indépendance de Chateldon Soyons sérieux : il y a eu aussi des occitanistes ou des militants bretons dans la Résistance. Et parmi les quatre-vingt qui ont refusé les pleins pouvoirs à Pétain, il y avait Trémintin, auteur d’au moins deux propositions de loi en faveur de l’enseignement du breton...