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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La focale de la coopération

Laurent Reynaud

22 mai 2020

Choisir le cheminement plutôt que la routine, Laurent Reynaud, enseignant en SVT au lycée Feyder d’Epinay-sur-Seine, a emprunté cette voie qui l’a mené du bonheur de transmettre des savoirs à celui de contribuer à l’émancipation par la coopération. Récit de la mise en œuvre de classes coopératives en lycée.


Il se souvient d’un début de scolarité plutôt faible et d’être devenu un bon élève au fil du temps, jusqu’à réussir d’un même coup le concours du Capes et celui de l’agrégation. Il s’est dirigé vers l’enseignement des Sciences et vie de la Terre (SVT), comme une synthèse entre les métiers de ses parents, institutrice et agriculteur, et une proximité avec la nature, lui qui a grandi en Ardèche. Après son année de stage dans l’académie de Dijon, il est nommé au lycée Feyder à Épinay-sur-Seine, où il enseigne depuis dix ans. Il a hésité un instant à être prof à l’Université, mais lorsqu’une de ses candidatures a été en passe d’aboutir, il a renoncé. « J’avais déjà glissé vers la didactique et j’avais peur de basculer vers du disciplinaire pur. »

Le terme de glissement, il l’emploie pour qualifier son évolution dans le métier, avec trois phases qu’il distingue. « Au début, j’étais très attaché à la discipline, au niveau de connaissances, puis petit à petit j’ai glissé vers la didactique, vers le comment enseigner les SVT. Maintenant, c’est la pédagogie qui m’intéresse le plus. J’ai élargi la focale. » Il agrandit aussi les frontières de son métier comme intervenant en préparation du Capes et de l’agrégation, formateur en pédagogie, tuteur de néo-enseignants et, depuis cette année, en contribuant à un programme de recherche de l’IFÉ (Institut français de l’éducation). Il a participé aussi à l’écriture de vidéos pour didactiser l’enseignement de la SVT « d’une façon un peu jeune ».

Un public réceptif

Il aime son métier comme il apprécie le lycée où il travaille. L’étiquette « difficile » accolée à la ville lui semble inadaptée. Il préfère mentionner des problématiques sociales parfois lourdes en contrebalançant cette caractéristique par le plaisir à enseigner auprès d’un public réceptif. Il reprend la parole d’un inspecteur qui lui avait dit : « On enseigne pour qui ? Le rôle de l’enseignant est très important pour des élèves qui n’ont que l’école pour réussir. »

Il se sent utile, bien au milieu d’une équipe mixte composée de professeurs plutôt jeunes, rencontrant les mêmes difficultés et cherchant des solutions, et d’enseignants ancrés depuis plus longtemps dans le territoire, qui irriguent les pratiques de leur expérience. « L’avantage de ce type de lycée, c’est que l’on cherche à prendre d’autres chemins. Il y a une pluralité très riche avec un partage de valeurs communes.  » Certains accentuent l’interdisciplinarité, d’autres misent sur la pédagogie de projet, lui, avec quelques collègues, a choisi de monter des classes coopératives.

Ils étaient trois au départ avec des professeurs d’histoire-géographie et de sciences physiques, partageant le même constat : chaque année, ce qui ne fonctionnait pas était repéré sans qu’à la rentrée suivante les choses évoluent réellement. « On partageait aussi la vision d’une école qui doit préparer au-delà du bagage scolaire et éducatif, à être un citoyen éclairé mais en allant au-delà des injonctions. »

Le choix de la coopération

Certes, des initiatives ponctuelles existent pour l’éducation à la citoyenneté, comme les débats autour d’un sujet de société. Mais il faut à ses yeux aller plus loin, changer les représentations et éviter les cristallisations, dépasser les difficultés à changer d’avis devant le groupe que peut éprouver un adolescent.

« L’école remplit-elle bien son rôle de préparer les citoyens sur les enjeux de demain ? » La question, large, était posée, la piste de la coopération a été choisie pour trouver des réponses. Le constat incluait aussi la perte de sens de la représentativité démocratique. L’ambition était posée : « mettre les élèves en mode citoyen avec la classe coopérative ». Les débuts ont été empiriques avec des idées puisées du côté de Célestin Freinet, piochées aussi dans des initiatives repérées dans le primaire comme le secondaire.

La mise en place d’un conseil coopératif a été une des premières clés de voûte posée pour amener un fonctionnement démocratique dans la classe. Le conseil dure une heure avec une distribution des rôles : président de séance, observateur, distributeur et protecteur de la parole, secrétaires… La première phase est consacrée aux informations que souhaitent donner les élèves, vient ensuite une phase de demandes et enfin celle des propositions associées à une prise de décision. L’organisation est en perpétuelle évolution, comme par exemple une amélioration en nommant des élèves responsables du suivi de la mise en application de la décision.

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Conseil coopératif

Des temps sont aussi organisés pour apprendre à s’aider, travailler ensemble sur les devoirs et se former au travail en équipe. Des pratiques coopératives se développent dans les cours. La CARDIE (Cellule académique recherche développement innovation et expérimentation) suit le projet. Une conseillère constate que l’élève est considéré comme un interlocuteur valable, dont l’avis est pris en compte. La ritualisation et l’exercice démocratique appliqué à l’environnement proche favorisent le déploiement de compétences de citoyen ancrées dans le réel.

Intergénérationnel et biodiversité

Progressivement la coopération prend corps, s’étoffe avec des projets. L’un deux, intergénérationnel, associe un club senior de la ville. Les élèves interrogent les personnes âgées sur un thème, le statut des femmes l’an passé, l’évolution de l’école cette année. Ils complètent les informations par des recherches puis créent une web série en vidéo. « Les élèves sont hors de leur contexte, captés par le relationnel, la réciprocité. Cela fait tomber les préjugés des deux côtés. C’est bénéfique aussi sur le plan des connaissances. »

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Club senior

Le second projet concerne la biodiversité avec la création d’un potager urbain dans le lycée. Les deux impliquent la classe de seconde dont Laurent Reynaud est le professeur principal avec Raphaël Delarge, professeur d’histoire-géographie, qui l’accompagne depuis le début du projet. « Les projets ne sont pas à priori proches de leurs préoccupations. Il faut leur faire confiance. Ils apprennent des choses, acquièrent des responsabilités en mettant la focale sur ce qu’ils ont sous les yeux.  »

Le lien avec la recherche

Le dispositif évoluant, l’équipe grandit mais le manque de connaissances pédagogiques révèle ses limites. L’envie de faire le lien avec la recherche, de prendre du recul et d’étayer ce qui s’est construit de façon empirique aboutit à un accompagnement mené selon des modalités complémentaires et différentes par Bruno Robbes, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Cergy-Pontoise, et Sylvain Connac, enseignant chercheur en sciences de l’éducation à l’université Paul-Valéry de Montpellier.

Ils apportent des éclairages sur les pratiques coopératives et coconstruisent, avec un groupe d’enseignants, un travail de recherche dans le cadre d’un Lieu éducatif associé (LéA) de l’IFÉ, sur le thème des conflits sociocognitifs et relationnels dans les contextes d’apprentissages coopératifs. « Les apports théoriques entraient en résonance avec ce que nous faisions. Nous avons compris comment nous pouvions être contre-productifs comme lorsque nous donnions l’injonction à des élèves de travailler ensemble sans prendre en compte la véritable distribution des rôles dans le groupe. »

Le travail avec l’IFÉ est prévu sur une durée de trois ans avec des séminaires et un blog de partage d’expériences. « L’écriture nous permet de rentrer en cohérence. » La CARDIE apporte son appui aussi pour faciliter le projet, comme lorsqu’une dérogation a été nécessaire pour organiser les conseils coopératifs en lien avec l’EMC (enseignement moral et civique). Il est là aussi pour permettre l’essaimage par des interventions en formation ou l’organisation de groupes de travail.

Viser l’émancipation

Au fil du temps, de nouveaux collègues ont rejoint l’initiative, d’autres sont partis dans d’autres établissements. Ils sont maintenant une vingtaine de participants. «  Chacun va à son rythme. Nous partageons les mêmes valeurs, le même projet : celui de former à s’émanciper.  » Les temps d’échange sont primordiaux pour partager sa motivation, voir ce qui avance, ce qui fonctionne moins bien. « On change, on voit ce qui pose souci, on cherche la solution. » Ces temps sont parfois difficiles à trouver, alors des séances de coformation sont organisées. Cette année, quatre classes coopératives fonctionnent : deux secondes, une terminale générale et une première STMG (Sciences et technologies du management et de la gestion).

Si Laurent Reynaud aime son métier, c’est aussi pour cette progression collective, ce glissement partagé vers une pédagogie qui change le regard sur l’élève, lui donne une plus grande confiance dans ce sentiment fort d’apprendre et de grandir ensemble.

Monique Royer


Pour en savoir plus :
Le blog sur les classes coopératives du lycée Feyder

Le blog du réseau des Léa

Sur la librairie

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JPEGOser les pédagogies coopératives, au collège et au lycée
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Mobiliser les élèves sur les savoirs, leur permettre de se constituer en véritable « collectif apprenant », accompagner chacun d’eux de manière personnalisée tout en multipliant les interactions, découvrir que l’on apprend mieux avec les autres et que c’est seulement grâce à eux que l’on peut se dépasser soi-même, faire ainsi l’expérience, au quotidien, d’une solidarité exigeante et féconde… voilà les enjeux de la classe coopérative. Pour s’engager sur cette voie, les auteurs nous livrent, dans cet ouvrage, une démarche qu’eux-mêmes mettent en œuvre depuis plusieurs années.

 

JPEGMieux apprendre avec la coopération
(uniquement en pdf)
Dossier coordonné par Sylvain Connac et Stéphanie Fontdecaba
Lorsque deux enfants, deux élèves ou deux adultes coopèrent, ils apprennent au travers des échanges. En même temps, ils se construisent des valeurs humanistes telles que la solidarité, le partage, le respect. Des témoignages pédagogiques, des repères précis pour oser l’aventure, dépasser les embuches.
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