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N° 516, Devenir lecteur

La fluidité en lecture, indicateur d’un apprentissage en cours

Pascale Devillé

L’objectif essentiel visé par l’enseignement de la lecture est une lecture autonome et silencieuse. Mais devenir lecteur c’est aussi découvrir le plaisir de partager. Pour y arriver, le lecteur débutant (fin CP/CE1) doit progresser en fluidité.

D’après les chercheurs anglo-saxons Wolf et Katzir-Cohen [1], la lecture fluente (ou fluide) est « une lecture précise, assez rapide, réalisée sans effort et avec une prosodie adaptée qui permet de centrer son attention sur la compréhension ». En d’autres termes, cette aisance de la lecture est la marque de lecteurs qui sont capables de reconnaitre et d’utiliser des caractéristiques et des structures des textes écrits et oraux : relation phonèmes-graphèmes, conventions orthographiques, structures de phrases, organisation textuelle ; ils ont suffisamment automatisé l’identification des mots pour consacrer leurs ressources attentionnelles à la compréhension et à la prise en compte de leur auditoire.

À l’opposé, les lecteurs fragiles ou précaires rencontrent un texte à travers un voile plus ou moins opaque. Cette opacité peut être due à plusieurs facteurs : un déficit dans le développement des compétences langagières (morphologiques et lexicales, syntaxiques et textuelles), une conscience phonologique lacunaire, une automatisation insuffisante du traitement du code de reconnaissance/déchiffrage des mots (perception, segmentation, mémorisation). Il suffit par exemple que le lecteur méconnaisse la signification de 5 % des mots d’un texte pour que le sens global lui échappe.

Entrainer la fluidité ?

Une équipe de recherche du laboratoire Cognisciences [2] a élaboré un protocole qui permet de déterminer le niveau de fluence d’un lecteur enfant ou adolescent. L’outil a une visée psychométrique et thérapeutique mais a le mérite d’être scientifiquement étalonné. Des entrainements conçus par cette équipe sont publiés à l’intention des enseignants et des professionnels de santé [3] Le protocole proposé est rigoureux (test diagnostique, chronométrage du nombre de mots correctement lus à la minute, textes de difficulté progressive) et ne peut être entrepris qu’en groupes restreints. Si un lecteur expert adulte lit en en moyenne 200 mots à la minute, un élève de fin CP/CE1 en lit en moyenne 57. La mise en œuvre régulière montre que chaque élève progresse à fréquenter plusieurs fois le même texte. Mais ce protocole met en face à face l’adulte et l’enfant, il ne facilite pas les échanges entre pairs, la lecture collaborative.

D’autres matériels sont en revanche conçus pour être utilisés en groupe-classe. C’est le cas de celui de Sylvie Cèbe et Roland Goigoux, Lectorino, Lectorinette [4]. Voir l’article qui y est consacré dans ce dossier.
Il assure quatre priorités : l’apprentissage et l’automatisation du décodage, les apprentissages lexicaux, l’amélioration des inférences et le développement des compétences narratives en réception et en production. Dans bon nombre de séances, le travail sur la compréhension est précédé d’une phase au cours de laquelle les élèves doivent décoder le texte puis en préparer une lecture fluide, rapide et expressive. Cette modalité pédagogique présente deux avantages : elle multiplie la quantité des actes de lecture et permet que tous les élèves aient pris connaissance de la totalité du texte avant de réaliser les tâches proposées par la suite, centrées sur la compréhension. À ces activités préparatoires, les auteurs ajoutent une autre, ritualisée, qui vise plus directement l’automatisation des procédures de décodage. Ils invitent les élèves à relire plusieurs fois les textes étudiés pour les aider à gagner en vitesse et à accroitre la quantité de mots stockés dans leur « lexique orthographique » et, par conséquent, leur vitesse de lecture.

Carole Tisset et Patrice Gourdet ont dirigé l’élaboration d’un outil conçu pour permettre aux enseignants de CE1 de mettre en place de façon souple des ateliers de français. En tenant compte de l’hétérogénéité des groupes classe, Acticlasse [5] propose un travail différencié pour tous les niveaux de lecteurs (lecteurs non autonomes, lecteurs partiellement autonomes et lecteurs autonomes).
L’atelier n°4 « Lire à voix haute » fait participer les élèves à une lecture dialoguée : articulation correcte, fluidité, respect de la ponctuation et intonation appropriée. De nombreux textes sont préparés en équipe : ainsi comme le préconisent les programmes, la lecture à voix haute permet d’associer la dimension communicative et la compréhension.

La fluidité n’est pas une fin en soi, mais une passerelle essentielle menant à la compréhension et à l’interprétation.

Pascale Devillé
Formateur d’enseignants en didactique du français


[1Wolf, M. et Katzir-Cohen, T., Reading fluency and its intervention, Scientific studies of reading (Special issue on fluency), n° 5(3), 2001, p. 211-238.

[2Université Pierre Mendès-France à Grenoble. Voir Zorman,M., Lequette, C., Pouget, G., Devaux, M.-F. et Savin, H., « Entrainement de la fluence de lecture pour les élèves de 6e en difficulté de lecture », Revue ANAE, n° 96-97, 2008.

[3Fluence, Éditions de la Cigale : http://www.editions-cigale.com/

[5Éditions SED : http://editions-sed.fr

Sur la librairie

 

Devenir lecteur
Allons au-delà des controverses stériles et caricaturales : lire est une compétence complexe, apprendre à lire peut passer par bien des chemins, prend bien du temps, jusqu’à faire des élèves des lecteurs capables de comprendre et d’interpréter des textes de tous les genres, pour découvrir le monde comme les plaisirs esthétiques de la littérature.


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