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N°400 : Oser l’oral, coordonné par Françoise Faye et Marielle Rispail

La fête de l’oral

Editorial


Et un numéro de plus sur l’oral ! Une véritable épidémie en ce moment. Depuis quelques années, toutes les revues s’y mettent : tout le monde fait de l’oral comme on fait de l’oral dans la classe. Est-ce si vrai ? Et si simple ?
Pour nous qui avons coordonné ce numéro, les mots flottent encore, longtemps après sa conception, comme des bulles, comme des papillons : oral pour vivre, oral pour apprendre, langage, langue, parler, parole, oral et écrit, communication, interactions, oral objet, oral outil... Un vrai feu d’artifice !
Et quand nous nous mettons à interroger - même en se limitant aux acteurs de l’école - élèves, enseignants, parents, ce sont encore d’autres mots qui apparaissent : bien parler, politesse, bavardage, respect, lever le doigt, répondre... N’est-ce pas une gageure que de vouloir donner des contours à cet objet protéiforme ? Ne va-t-on pas au-devant d’un échec assuré ? Nous avons essayé au moins de savoir si l’oral est un simple objet à la mode ou la voie d’une vraie avancée pédagogique et didactique.
Comme le dit élégamment Jean Hébrard « L’oral n’est pas une réforme, c’est notre métier, et travailler sur l’oral c’est réfléchir sur notre métier, qui est un métier de la parole, c’est réfléchir sur une relation de parole » [1]. Mais ce n’est pas n’importe quelle relation de parole, c’est une relation où l’on enseigne/apprend, une relation duelle où il y a toujours un tiers invité : le savoir - Mais qu’est-ce qu’on fait de celui-là ?
Il n’y a sans doute donc pas un oral, mais des oraux, c’est la première chose sur laquelle on risque de ne pas trop se tromper. Mais après ? Après, eh bien nous avons été étonnées. Étonnées par vos réponses à l’appel à articles, où les oraux n’étaient pas si nombreux que ça. Étonnées d’abord par les grands absents. Citons entre autres le fameux « oral citoyen » dont on nous rebat les oreilles, et qui inaugure les nouveaux programmes de collège : où est-il passé ? Qui l’utilise ? Qui le travaille ? Et l’oral en langues étrangères : ils ne parlent pas, en cours de langues ? Pas une seule proposition... L’oral dans toutes les disciplines : l’ami Gilbert Turco de Rennes est-il seul à travailler avec les matheux et les scientifiques [2] ? Et « oral et EPS » ? « Oral et arts plastiques » ? Et les enfants qui parlent plusieurs langues ? Et en formation, vous faites quoi ? [3] On en passe. Ne faisons pas la fine bouche, vous trouverez quand même dans ce dossier bon nombre d’expériences passionnantes, passionnées - mais pas de vision d’ensemble, nous nous sommes interdit de synthétiser, de faire le tour, de trop baliser. Le champ reste ouvert. Oser c’est chercher, chacun doit chercher.
Ce qu’on a voulu, au fond ? Décrire d’abord, décrire des choses qui se font, sans jugement, sans commentaire, on vous les montre, on fait l’étalage, à vous de faire votre marché. Ensuite poser des questions : l’oral tout le temps, ou dans des moments précis de la classe ? L’oral pour lui-même ou au service de... ? L’oral en français ou transversal ? Et surtout l’oral à évaluer ? Ou à vivre ? Ou les deux ? Et d’abord l’oral, c’est quoi ?
Mais nous avons voulu surtout vous inviter, vous « inciter à ». Par des témoignages et des réflexions. Non, l’oral dans la classe n’est pas réservé à ceux qui savent, à ceux qui ont étudié plus que les autres, à ceux qui ont lu Lacan et Vygotski. Oui bien sûr, il faut les lire, et d’autres encore, mais petit à petit, au fur et à mesure que l’envie vous en viendra en travaillant dans votre classe, avec vos élèves. Et pour vous allumer l’œil, nous avons invité Marceline Laparra, et Jean-François Halté, et Frédéric François, et d’autres, parfois indirectement (on pense à Élizabeth Non-non ou à Joaquim Dolz) à notre fête de l’oral.
Car ce numéro, nous l’avons conçu comme une fête : pour chercher, rencontrer, rire parfois, avec aussi des moments d’intimité ou de méditation. Et des surprises : nous avons de petites préférences, cette invitation à réfléchir qu’est l’« oral silencieux » par exemple, ou cette autre à redéfinir le français comme le développement des compétences langagières - dont l’oral ne serait qu’une facette.
Nous pourrions aussi faire le panorama de nos manques : le rapport entre parole et culture, l’articulation lire/dire/parler, et parler/écrire, l’oral pour se construire à peine évoqué. Autant de nouveaux chantiers pour des numéros à venir [4].
En attendant, vous le lirez à travers ces pages, il est certain que se lancer dans l’oral, écouter tout ce que savent déjà les élèves, s’écouter soi aussi, tenter de définir cet oral si spécifique de l’école, c’est changer sa façon d’enseigner, changer de posture, transformer sa façon de vivre la relation de parole.
Finalement, qu’est-ce qu’on risque ? On a tout à y gagner.

Marielle Rispail, IUFM de Nice (enseignement) et de Grenoble (Recherche).
Françoise Faye, professeur de collège à Saint-Laurent-du-Pont et formatrice à l’IUFM de Grenoble.


[1Cf. Conférence à Boulay, Moselle, en février 2001.

[2D’ailleurs, il bosse tellement qu’il n’a même pas eu le temps de nous écrire un article sur son passionnant travail.

[3Là, on exagère, il y a un ou deux témoignages.

[4Sur le site des Cahiers Pédagogiques, vous trouverez des textes qui élargissent le sujet, ou relatent des essais, ou changent de point de vue ; des adresses de sites Web également. Et notre prochain dossier (février) sera sur le thème du débat en classe.