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La « culture commune » contre le « socle commun »

Le point de vue de Alain BECKER, secrétaire national du SNEP-FSU, à l’occasion de la parution du Cahier consacré au socle commun

4 janvier 2006

Le CRAP vient donc d’apporter tout son crédit à la thèse du « socle commun ». Ce n’est pas rien dans le débat en cours. Lecteur assidu des Cahiers pédagogiques, pour moi, publication pédagogique de référence, cette décision m’étonne, même si ce n’est pas la première fois que le CRAP s’engage dans une configuration unitaire partisane. C’est par ailleurs un droit absolu qu’il ne me revient pas, par principe, de contester.

Voilà donc le CRAP qui rejoint la très longue liste des syndicats, fédération syndicale, confédération même, associations ou groupes d’éducation, associations de parents d’élèves de tout ordre, personnalités scientifiques, partis politiques, groupes parlementaires et députés qui ont pris fait et cause pour le « socle » et en assurent le service de suite.

Je fais partie d’un syndicat et d’une fédération sur ce point « isolés » qui, de la commission Thélot au vote de la loi Fillon, ont manifesté leur opposition au « socle commun » et avancé comme alternative la notion de « culture commune ».

Je suis très interrogatif et soucieux, malgré mes convictions, de comprendre ce qui au fond a fait le succès incontestable de l’idéologie du « socle » et a provoqué un tel rassemblement national voire européen.
S’il me fallait comme enseignant syndicaliste, ne pas comprendre les causes de cet engouement, le détracteur du socle que je suis, s’exposerait à des déconvenues. Bref, sans hanter mes nuits, le socle m’interroge. Il « m’interpelle » d’autant plus qu’un manifeste, publié en décembre 2004 rassemblant des signataires (vrais et faux) ayant pignon sur rue, affirme que le socle commun constitue un nouveau « paradigme » scolaire.

Ainsi donc l’idée aurait une telle puissance, qu’elle annoncerait une école enfin « libératrice », des matins éducatifs qui chantent.

Non seulement le CRAP se fond dans ce mouvement mais il concrétise son engagement par la déclaration de « 10 principes pour un vrai socle commun »...laissant entendre par la même qu’il y en aurait un faux.

C’est sur cette déclaration que je voudrais faire quelques commentaires :

Effectivement la menace c’est bien celle du slogan. Les tenants du socle commun doivent y prendre garde comme ceux d’ailleurs de la culture commune. Côté socle commun, avec les propositions du rapport Thélot et celles maintenant de la Loi Fillon, on sait concrètement à quoi s’en tenir : éducation physique, enseignements artistiques et technologies certes comme disciplines mais plus fondamentalement comme cultures singulières sont exclues du minimum du "bagage" indispensable.

Récuser l’empilement (et non les savoirs, je suppose) va de soi à condition que ce ne soit pas une simple astuce permettant d’écarter la question du rapport critique de l’Ecole à la culture tant dans sa forme patrimoniale que dans sa forme contemporaine et vivante. Notons au passage que l’empilement peut valoir pour les compétences et que de ce point de vue les divers référentiels de compétences existants sont à la fois éclairants et inquiétants. Quelle activité, quel travail réels et non prescrits dans les découpages de compétences très souvent proposés, sans parler du type de formation instrumentée que cela induit. On ne doit pas pouvoir dire comme vous le dites sans nuance que la question du "bagage indispensable" n’aurait comme réponse totale, voire totalitaire, que celle des compétences (souvenons-nous de la PPO et de la critique du béhaviorisme, je vous renvoie à ce propos à deux auteurs que vous connaissez bien : Philippe Jonnaert et Cécile Vander Borght « créer des conditions d’apprentissage »). La charte des programmes proposait un équilibre entre compétences et connaissances, équilibre retenu aujourd’hui dans la plupart des programmes scolaires. Vous semblez de fait aujourd’hui la récuser.
Pour en finir sur la question des compétences, le SNEP est particulièrement à l’aise sur ce terrain puisqu’il a imposé à la noosphère pédagogique le concept de « compétences attendues » (intégrant des connaissances, des techniques, des postures, des démarches) en fin d’apprentissage pour tous les programmes relatifs à l’EPS. Il a en effet considéré que d’un point de vue épistémologique voire anthropologique, le concept de « compétence » était cohérent avec le type d’activité scolaire produite en EPS. Cela explique qu’il ait particulièrement travaillé sur la question des compétences et qu’il se soit donné le temps de parcourir avec attention toute la littérature spécialisée et savante sur ce sujet. Notons au passage que la définition des compétences (produire une réponse adaptée à une tâche précise) se complexifie lorsque sont proposés par exemple des "métacompétences" voire de prétendues compétences transversales et que l’hypothèse du transfert est posée comme allant de soi.
Bien sûr, s’agissant des disciplines autres que l’EPS et au-delà des prudences d’ordre épistémologique que tout le monde doit avoir en tête, je conviens pour ma part que la question, dans l’activité scolaire, de la réalisation, de la production c’est-à-dire de la capacité des élèves à mobiliser leurs savoirs ou plutôt leurs connaissances, est un élément déterminant et un guide pour une refonte générale des programmes et pour l’émergence d’un nouveau type d’activité scolaire. C’est de ce point de vue que je considère comme non-valide toute option, qu’il s’agisse du socle commun ou encore de la culture commune, qui ne s’interrogerait pas sur la nature actuelle des programmes, sur leurs contenus, sur leurs démarches, sur leurs articulations, leurs cohérences horizontales mais aussi verticales et qui installerait l’enseignement, s’agissant de la réussite de tous, dans un cadre général coupé des contenus concrets, des didactiques afférentes, des apprentissages clés systématiques qui s’imposent, du type de travail explicite à réaliser par les élèves.

Je note d’ailleurs que les organisations engagées dans le socle sont silencieuses sur la question des « programmes », comme d’ailleurs le rapport Périssol l’était, et que vos 10 propositions n’en font pas une question clé de la réforme de l’Ecole au même titre que la pédagogie (par ailleurs légitime).

Je persiste encore, documents à l’appui, à prétendre que ces organisations font l’impasse sur la dimension culturelle des enseignements et activités obligatoires. C’est une analyse que je partage avec Denis Paget. Nous pensons avec un certain nombre de professionnels de l’enseignement et de chercheurs que « l’entrée » en culture des jeunes, tout particulièrement de ceux qui souffrent de difficultés diverses, est une condition déterminante de leur réussite scolaire. Ce sont les problèmes relatifs au sens des savoirs, à l’épaisseur des contenus, à leur mise en perspective critique sociale et historique qui sont ici posés et ceux relatifs à la nécessaire complexité des apprentissages qui doivent être proposés aux élèves en difficulté.

Je ne suis pas gêné par l’idée que dans le cadre d’une culture commune non mutilée, non « excluante », puisse se poser légitimement la question du « socle commun incontournable » devant être acquis par tous les élèves dans toutes les activités scolaires obligatoires. C’est d’ailleurs le type de réflexion qui se mène dans certains pays aujourd’hui. Il a le mérite de récuser la hiérarchie traditionnelle des savoirs et des compétences en affirmant, a priori, que chaque discipline obligatoire (revisitée, redéfinie, remise en perspective, articulée avec les autres) est une expérience, un mode de compréhension du réel, de relation à soi et aux autres, spécifique, original donc incontournable.

Il a l’autre mérite de penser que la diversité des « disciplines obligatoires » comme champs culturels, chacune pensée comme « partie », peut contribuer à un tout émancipateur et libérateur : la culture commune pensée encore comme culture des cultures, incluant les cultures du monde et fondant son unité sur sa diversité.

Je connais la critique faite aux disciplines : repliées sur elles-mêmes, hégémoniques, totalitaires, prétentieuses et affirmant avoir pour certaines la capacité à tout expliquer. Nous la partageons car nous avons souvent eu dans notre histoire et encore aujourd’hui à souffrir d’ostracisme disciplinaire, mais l’ostracisme permet encore le combat et l’espoir, c’est préférable à la disqualification scolaire introduite par le « socle commun ».

Pour conclure, je ferais une dernière remarque sur vos « dix principes ».

Coupés des opérations concrètes à réaliser pour viser les grands objectifs proposés (s’informer, esprit critique... ce qui est un peu court s’agissant d’une conception culturelle de l’enseignement obligatoire), centrés sur un « essentiel » jamais défini, ne posant pas comme principe, le croisement de grands objectifs (combien, définis par qui) avec les savoirs disponibles et leur mode d’organisation (les programmes) et les « bougés » disciplinaires inter ou transdisciplinaires que cette rencontre devrait produire, vous êtes dans le slogan.

Cordialement. Comment poursuivre cette controverse ?

Alain Becker, Secrétaire national du SNEP-FSU.


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En complément, on peut consulter le dossier de la Cellule veille scientifique et technologique de l’INRP intitulé Standards, compétences de base et socle commun [ Consulter ce dossier sur le site de l’INRP ]