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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

La créativité à l’œuvre

Marie Soulié

29 novembre 2018

Enseigner, c’est sans cesse inventer. Marie Soulié, enseignante de français au collège Argote d’Orthez, vit son métier avec ce principe en tête, pour s’adapter et adapter sans cesse sa pédagogie aux classes et aux publics qui les composent. Et ce principe renouvelle en retour son plaisir d’enseigner.


Son passé d’élève, moyenne, parfois en difficulté, cherchant les limites, laissait peu envisager un avenir professionnel dans l’enseignement. « Braquée contre l’école » au collège, elle garde un souvenir amer de pratiques stigmatisantes. Elle se souvient d’une prof de maths qui plaçait les collégiens en fonction de leurs résultats. Elle se rappelle de l’ennui, du sentiment de frustration. Au lycée elle rencontre un enseignant de français aux méthodes différentes, avec des travaux de groupe, des sorties au théâtre et au cinéma. « Il a changé mon regard sur l’école, j’ai commencé à aimer ça. » Depuis près de trente ans, elle exerce son métier, en réaction à ce que faisait sa prof de collège, en refusant d’être comme elle. Elle a constamment le même objectif en tête : que durant le cours, les élèves aient appris quelque chose et aient envie de revenir pour apprendre encore. « On ne peut pas apprendre si on a pas envie et cette envie ne vient pas du ciel. C’est le prof qui la crée par la mise en activité, par la créativité. »

Pendant ses études de lettres, elle effectue des vacations. « Je me suis sentie à l’aise immédiatement. J’ai vu que les élèves accrochaient. C’était évident et ce sentiment ne m’a jamais lâchée. » Elle commence sa carrière dans l’académie de Dijon, où elle passe quinze ans dont une partie en tant que TZR (titulaire sur zone de remplacement). Elle améliore ses pratiques au contact des autres, apprend à travailler en équipe dans un collège où elle se pose quelques années. Là elle fait de la coanimation, contribue à des projets pluridisciplinaires dans le cadre des IDD (itinéraires de découverte). Chaque année, des enseignants, des élèves et des parents se mobilisaient ensemble pour créer une comédie musicale représentée devant une salle comble. La préparation se faisait en dehors des cours et des talents se dévoilaient, de chanteur, de chorégraphe, de danseur, de costumier.

Nouveau départ

Elle change d’académie, arrive à Orthez avec des souvenirs d’effervescence joyeuse, collective, de travail auprès des élèves exempts de difficultés fortes. Là, le contexte est différent, le collège est quasiment en crise avec beaucoup d’indiscipline et de violence. « J’ai dû remettre en cause la façon dont je faisais cours, faire preuve de créativité pour réconcilier beaucoup d’élèves avec l’école. Grâce à eux, cela a été un nouveau départ dans ma carrière. »

Elle tâtonne, explore les possibilités de mise en activité. Elle visionne un jour son propre cours filmé et constate qu’elle prend toute la place, que ses élèves s’expriment peu et que certains semblent s’ennuyer. Alors, elle cherche encore, puis découvre le travail d’Annick Carter, enseignante dans le Nouveau Brunswick (Canada), sur la classe inversée et les plans de travail. Elle se lance à son tour, il y a huit ans. Elle crée des « mises en bouche », capsules vidéo pour donner envie, mettre en appétit, sur les notions qui seront étudiées en cours et donneront lieu à la réalisation d’un tâche complexe. Elles sont complétées par des questionnaires simples avec la possibilité de poser une question.

Ses élèves ne sont pas férus des devoirs à la maison, elle choisit donc de ne pas rendre obligatoire le visionnage des vidéos. Elle constate que, progressivement, ils les regardent tous. Le premier temps du cours est consacré à la vidéo. L’enseignante attend à un îlot ceux qui ont posé des questions pour leur répondre. Les autres sont répartis aléatoirement dans des groupes où pendant cinq à dix minutes Ils échangent autour de la capsule pour tenter de trouver la nature de la tâche complexe qui va leur être proposée sous forme de mission. Pour la réussir, des ressources sont mises à disposition sur chaque table, des vidéos, des textes, des objets.

Elle cite comme exemple une mission liée aux valeurs de l’impératif où, à partir d’un plan d’une maison en 3D, chaque groupe devait retranscrire sur des post-it comment ils pouvaient aider les parents à sécuriser le logement pour que leur fils de 7 ans ne courre pas de dangers. Ils ont entre vingt et vingt-cinq minutes pour effectuer la mission, puis vient la mise en commun sous forme libre, carte heuristique, mandala, sketch-noting. Un rapporteur tiré au sort explique ce qui a été compris et construit. L’enseignante complète, corrige éventuellement, réfléchit avec la classe sur la trace écrite qui sera laissée sur le cahier, récupère ensuite les différentes contributions pour les synthétiser et les mettre en ligne.

Coopération, individualisation et chronomètre

Lors du cours suivant, les élèves réalisent un chef d’œuvre individuel ou collectif pour représenter ce qu’ils ont retenu pour clôturer la séquence. Là aussi, la forme est libre, à l’oral, à l’écrit ou en vidéo. « L’utilisation du numérique a bouleversé les choses. Les tablettes permettent de développer la créativité, de travailler les fondamentaux différemment. On a aussi des cahiers, des livres. Tous les outils cohabitent bien. » Elle valorise la collaboration et la coopération mais propose aussi des plans de travail individualisés pour que chacun puisse aller à son rythme. « Je me suis rendu compte que cette façon de travailler frustrait les meilleurs, car ils ne se sentent pas pas assez valorisés dans travail de groupe. Et puis, la collaboration peut générer pas mal de fatigue car cela demande beaucoup d’énergie aux élèves. La pression du temps stresse aussi car je chronomètre les différentes phases. » Elle alterne donc les travaux collectifs et individuels.

Elle a appris tout au long de sa carrière qu’il était impossible d’enseigner toujours de la même manière. Le constat induit une recherche perpétuelle qui l’enthousiasme. Elle va voir ce que font les autres, partage ses initiatives. Et puis, elle demande leur avis à ses élèves lorsqu’ils ont réalisé quelque chose de nouveau, leur expliquant qu’elle aussi a besoin de progresser. Ce sont eux qui parfois trouvent l’idée pour renouveler une activité.

Une fois par mois, ils vont au CDI (Centre de documentation et d’information) pour emprunter un livre et travailler la lecture cursive. Et chaque fois l’activité est différente. « J’aime bien varier les activités lecture et j’ai testé récemment, sous les conseils d’une élève qui avait expérimenté avec ma collègue d’anglais, la technique du "Draw my Life". Les élèvent racontent leur histoire lue en la dessinant et en s’enregistrant. » Sa curiosité la pousse à explorer de nouveaux outils numériques, à les détourner. Elle la détourne elle-même de l’ennui. « Il faut être curieux, lire, s’autoformer pour s’adapter sans arrêt au public, aux enfants qui sont tous différents. » Les questions de ses collègues sur l’efficacité de ses pratiques la poussent à mesurer, imaginer des indicateurs pour montrer et donner envie à d’autres professeurs de se lancer.

Changer

S’interroger, prendre de la hauteur, lui semble essentiel pour se remettre en question et progresser en se demandant toujours si on est l’enseignant qu’on aurait aimé devenir. Elle se souvient de sa difficulté à se débarrasser de ses certitudes lors de ses premiers mois à Orthez. « J’arrivais crispée en classe, presque aigrie, et puis j’ai pris conscience qu’il fallait changer des choses puisque le public était différent. C’est douloureux, car le prof est celui qui sait, qui a l’expertise. Mais je suis contente d’être passée par là car cela m’a obligée à évoluer, à créer. »

D’autres changements s’amorcent puisque l’établissement va être rénové. La salle de classe organisée pour les travaux de groupe, équipée, personnalisée, dédiée, va devoir être un temps troquée contre un Algéco et des espaces partagés. « J’ai déjà vidé ma classe, mis de côté les choses inutiles. Je me suis demandé comment je vais m’adapter. Cela m’oblige à quitter ma zone de confort et j’aime bien. » Et la réflexion collective accompagne la restructuration avec une expérimentation menée avec une équipe de l’Université de Toulouse, encadrée par Jean-François Marcel, sur les impacts de locaux précaires sur la pédagogie. Chargée d’une mission à la Délégation académique au numérique pour l’éducation de Bordeaux, Marie Soulié participe activement à cette réflexion, à l’affût des nouvelles pratiques qu’il va falloir inventer pour que perdure le plaisir d’apprendre et d’enseigner. « Ce n’est pas un métier, c’est une passion. C’est une chance. C’est magnifique de voir des enfants dont les yeux pétillent, qui sourient car ils sont fiers de ce qu’ils ont produits. »

Monique Royer


Pour aller plus loin :

Le site de Marie Soulié

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