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La coopération entre les hommes

Tzvetan Todorov, directeur de recherches au CNRS

Nous avons demandé à Tzvetan Todorov, essayiste, membre du Conseil national des programmes, de nous exposer son point de vue sur l’idée de coopération.

S’il est difficile de parler de la coopération à l’école ou dans le monde du travail, c’est que la tentation est grande de glisser dans un discours moralisateur : tous s’accordent pour dire que la coopération est préférable à la guerre, mais aussi pour sous-entendre qu’elle ne vient pas spontanément, qu’elle sera, au mieux, le résultat de gros efforts. La coopération est l’idéal, mais la réalité est bien la guerre ou, tout au moins, l’égoïsme.

Ce point de vue n’est pas nouveau. Il imprègne le discours sur l’homme que profèrent philosophes et politiciens, psychologues et anthropologues, depuis bientôt quatre siècles. C’est en effet au XVIe et au XVIIe siècles que se constitue une doctrine selon laquelle la nature humaine est foncièrement mauvaise (l’homme est un loup pour l’homme) ; si nous ne voulons pas l’admettre, c’est que nous n’aimons pas des vérités aussi amères (depuis, nous nous sommes habitués à tirer la réciproque : si une description de l’homme est amère, elle doit surement être vraie). La morale est contre nature, la coopération contredit notre égoïsme inné. Face à ce constat, les uns prêcheront le bien (il faut surmonter nos penchants, enseigne Kant, fidèle en cela à la doctrine de l’Église chrétienne), d’autres proclameront qu’il faut libérer la nature de toute tutelle oppressive (« L’unique devoir de l’homme est de suivre en tout les penchants de son cœur  », disaient les encyclopédistes). Nous en sommes toujours à la même sagesse aujourd’hui, quoique nous choisissions pour la dire le vocabulaire des psychanalystes de préférence à celui des moralistes.

Une telle conception de l’homme n’est certainement pas entièrement fausse (sinon elle ne se serait pas maintenue à travers les siècles), mais son schématisme est excessif. Est-ce à dire que la nature humaine est, au contraire, bonne ? Ce serait retomber du moralisme dans l’angélisme. Un moyen pour sortir de ces apories serait de rompre avec le cadre moral de ces hypothèses, et de partir de ce constat simple : plutôt que bonne ou mauvaise, la nature humaine est, avant tout, sociale. L’interhumain est fondateur de l’humain.

La socialité n’est du reste pas seulement humaine. Si l’on s’était donné la peine d’observer ce pauvre loup au lieu d’en faire un épouvantail pour l’homme, on se serait aperçu que le loup n’est pas un «  loup  » pour le loup. Comme les autres mammifères, les loups commencent leur vie par un rapport social fort, celui qui lie le louveteau à sa mère. Plus tard, ils s’organisent dans des groupes soumis à une stricte hiérarchie. Les conflits n’en sont pas absents mais ils sont loin d’être la forme d’interaction prédominante : la coopération l’emporte, et de beaucoup.

L’être humain, à son tour, ne connait pas de monde dépourvu de socialité. Le petit de l’homme dépend d’autrui non seulement pour sa survie, comme on l’a souvent dit, mais aussi pour son existence dans le monde social : c’est dans le regard de l’autre (de sa mère) qu’il trouve la première reconnaissance de son propre être. Je suis ce que tu regardes : ainsi nait la conscience de soi. Et tout au long de notre existence nous continuerons d’éprouver ce besoin de reconnaissance de la part des autres (ou, pour le dire autrement, nous restons condamnés à une incomplétude inguérissable), même si nous apprenons progressivement à dissimuler ou à atténuer ce besoin. Mais cela ne veut pas dire que nous sommes tous en compétition permanente pour la même reconnaissance. C’est que l’acte même de reconnaitre autrui apporte sa gratification : autrui me reconnait comme celui qui peut le reconnaitre. Ce n’est pas seulement l’enfant qui profite du regard de la mère : celle-ci, à son tour, est reconnue grâce à la demande même de son bébé. J’ai besoin de reconnaissance, mais plus encore j’ai besoin qu’on ait besoin de ma reconnaissance. Telle est la base sur laquelle pourra, ultérieurement, se bâtir la coopération.

Quelles conséquences pratiques l’éducateur pourrait-il tirer de ce constat ? Il est relativement facile d’entrevoir certaines conséquences qu’on pourrait dire critiques. Nos conduites sont sociales mais nos représentations les plus courantes en rendent mal compte ; or, les représentations influencent à leur tour les conduites. À force de nous entendre dire que nous vivons dans la guerre de tous contre tous, que la vie de l’homme est soumise au principe du plaisir, que la volonté de puissance est le moteur caché de tous nos actes, nous finirons par ressembler à cette image. II faut combattre ces clichés et rappeler ce que chacun peut observer autour de lui : les êtres humains n’existent que par l’interaction.

Il est plus difficile de dire à l’avance quelles peuvent être les conséquences constructives de cette vision plus réaliste de l’homme ; et moi, qui ne suis pas un éducateur professionnel, je m’abstiendrai de m’ériger en donneur de leçons. On peut indiquer qu’il faut profiter de notre dépendance mutuelle : les élèves sont, comme tout un chacun, à la recherche de la reconnaissance de leur existence ; mais la meilleure reconnaissance provient de ce qu’on vous demande de Reconnaitre quelqu’un d’autre. Nous avons tous des besoins, mais le besoin le plus intense est qu’on ait besoin de nous. Donner est plus gratifiant que consommer : non parce que l’un est plus moral que l’autre, mais parce que le bénéfice est réellement plus grand. Encore faut-il être capable de s’en apercevoir, et l’éducateur peut certainement y contribuer.

Tzvetan Todorov est l’auteur de La vie commune, essai d’anthropologie générale, Le Seuil, 1995.


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